(latin : Flavius Justinianus Augustus, grec : ), né vers 668 et mort le , dit Rhinotmète — latin Rhinotmetus ( « Nez coupé ») —, est un empereur byzantin ayant régné entre 685 et 695, puis entre 705 et 711. Il est le fils de et de sa femme Anastasie, et le dernier représentant ayant régné de la dynastie des Héraclides.

Très jeune, il est traité comme l'héritier du trône de son père. Il lui succède à seize ou dix-sept ans, dans un Empire confronté à de multiples menaces extérieures. Il s'impose comme un souverain énergique mais parfois brutal et prompt à certaines décisions hâtives. Il profite des désordres internes aux Omeyyades pour reprendre un peu de terrain en Orient. Il est sur la défensive après une grave défaite à la bataille de Sébastopolis en 692. Dans les Balkans, il stabilise la situation autour de Thessalonique, et ne reprend guère de terrain aux Slaves et aux Bulgares.

Sur le plan intérieur, il se distingue par une politique fiscale agressive et des réformes parfois hostiles à l'aristocratie. Il est connu pour sa réforme monétaire, qui fait figurer le Christ sur les pièces de monnaie. Il porte de l'intérêt aux questions religieuses et organise le concile in Trullo en 692, qui attise les dissensions avec la papauté et confirme le déclin de l'influence impériale en Italie. Renversé en 695 par une coalition hétéroclite menée par le général Léonce, il est mutilé et exilé en Crimée.

Il revient au pouvoir grâce à une alliance avec les Bulgares en 705. Son second règne est dépeint par des chroniqueurs byzantins souvent hostiles, comme une ère de violence et de vengeance. Il ne parvient pas à rétablir sa légitimité alors que la pression des Arabes se fait toujours plus intense en Asie mineure. Contesté à Ravenne malgré sa réconciliation avec le pape Constantin, il est renversé par un soulèvement parti de la cité de Chersonèse en Crimée, en 710-711. Mené par le général arménien Philippicos, ce soulèvement s'achève avec l'exécution de Justinien et de son fils, Tibère, qui plonge l'Empire dans une ère troublée de coups d'État et de guerres civiles, jusqu'en 717. Alors qu'il est dépeint comme tyrannique, les historiens modernes s'efforcent de pondérer l'appréciation de son règne, sans contester les défauts et les limites de sa politique.

Sources vignette|upright|Icône représentant Théophane le Confesseur, principale source presque contemporaine du règne de , qu'il critique vivement.|alt=Photographie d'une icône d'un vieil homme en tenue religieuse.

Perspectives byzantines vignette|gauche|« Georges le Moine au travail », miniature russe du . Plus tardif que Théophane, son récit du règne de Justinien II s'en rapproche grandement.|alt=Miniature d'un manuscrit montrant un moine travaillé dans une église. Le règne de Justinien II intervient au cours d'une période de crise profonde de l'Empire byzantin. Ce dernier est confronté à des invasions de grande ampleur et à une rétraction significative de son aire d'influence. Cette crise politique s'accompagne d'un déclin de la production littéraire, y compris des chroniques historiques : celles qui ont pu être composées lors de son règne n'ont pas été préservées. C'est le cas de celle de Trajan le Patricien. Il est le seul historien connu de cette époque, mais son témoignage semble particulièrement hostile à Justinien.

Cette rareté des écrits est souvent soulignée comme le principal obstacle à une bonne compréhension de son règne.. La principale source pour appréhender cette époque est la Chronique de Théophane le Confesseur, composée plusieurs décennies après la mort de Justinien II. Il est d'ailleurs probable qu'il a repris des écrits aujourd'hui disparus, possiblement plus contemporains de Justinien II, comme la Chronique de Théophile d'Édesse ou bien la chronique de 720, perdue mais en partie recopiée par d'autres, parfois attribuée à Trajan. Certains historiens ont surnommé cette dernière la chronique de Justinien : ils considèrent que son règne en constitue le sujet principal.. La Chronique de Théophane est une source indispensable pour la période du règne de Justinien II, mais sa fiabilité doit être évaluée avec prudence et sa chronologie est parfois erronée. L'interprétation moralisatrice et le biais anti-Justinien de Théophane ont influencé durablement la perception de cet empereur, contribuant à construire une légende noire autour de sa personnalité et de son règne.

Le patriarche Nicéphore de Constantinople a composé un Breviarium qui peut servir de contrepoids au récit de Théophane. Cet ouvrage est plus concis, plus neutre par rapport à Justinien II, sans l'épargner pour autant. Il est précieux dans l'appréhension de la politique religieuse de l'empereur. Georges le Moine, qui écrit encore quelques décennies plus tard, reprend généralement la narration de Nicéphore ou de Théophane, tout en l'amendant parfois, ce qui laisse penser qu'il s'appuie sur la même source depuis disparue.

Pour Constance Head., l'importance de ces écrits, composés principalement au début du , doit être analysée au prisme de leur contexte d'écriture, soit les troubles liés à l'iconoclasme. La question des relations entre l'empereur et le clergé est alors prégnante, de même que le sujet de l'autoritarisme de certains souverains. La politique de Justinien II, parfois jugée tyrannique et peu respectueuse de l'autonomie de l'Église, devient source de fortes critiques, s'apparentant à une forme de damnatio memoriae. À ce contexte s'ajoute le fait que des écrits disparus ont été composés plutôt sous Léon III l'Isaurien. Cherchant à fonder une nouvelle dynastie et la légitimer, il a pu s'en prendre à la réputation de Justinien, dernier souverain de la dynastie des Héraclides, pour en justifier la disparition.

Quant aux écrits issus du concile in Trullo, qui apportent un éclairage sur le contexte théologique du règne de Justinien II, ils sont relativement parcellaires au regard de l'importance accordée à l'événement et de la densité habituelle des sources liées à un concile œcuménique..

Perspectives extérieures à l'Empire D'autres sources extérieures à l'Empire enrichissent la connaissance du règne de Justinien. Elle font parfois appel à des écrits disparus ou non utilisés par les chroniqueurs byzantins. Parmi les textes les plus utilisés, figure le récit tardif de Michel le Syrien. Auteur oriental du , il reste critique à l'encontre de Justinien, qu'il surnomme « l'Arrogant » et accuse d'être à l'origine de nombreux maux.

La chronique plus contemporaine de Paul Diacre permet d'appréhender les relations entre l'Empire et l'Italie. C'est aussi le cas des sources proches du pape telles que le Liber Pontificalis ou encore le récit d'Agnellus de Ravenne, centré sur la capitale de l'exarchat de Ravenne. Le chroniqueur arménien Ghévond offre un témoignage précieux sur le contexte général des conquêtes musulmanes et des rapports entre l'Arménie et Byzance.. Souvent plus neutres, ces textes pondèrent certains jugements des chroniqueurs byzantins, par exemple sur la répression de Justinien II à son retour au pouvoir.

Les historiens arabes représent aussi des sources crédibles. La chronique d'Al-Tabari ou celle d'Al-Baladhuri sont postérieures aux événements de l'époque de Justinien mais il est possible qu'elles s'appuient sur des travaux disparus. La principale limite de ces sources reste leur traitement, souvent laconique, des affaires byzantines, au prisme des guerres avec le califat.

Perspectives modernes Les analyses plus modernes du règne de Justinien II oscillent entre la prise en compte plus ou moins littérale des sources byzantines et la recherche d'une distanciation vis-à-vis d'elles..

Au , Edward Gibbon en fait un tyran extravagant.. Les travaux spécifiquement consacrés à Justinien II sont peu nombreux. En 1923, l'historien français Charles Diehl lui consacre un article, qui reprend largement la vision négative des chroniqueurs byzantins. Il y dépeint la vie pleine d'aventures d'un souverain régnant dans les temps les plus tragiques de l'Empire byzantin. Il dit de sa vie que . Il le décrit inexpérimenté et impulsif, surtout vaniteux et cherchant à imiter la gloire de son célèbre homonyme, Justinien . Georg Ostrogorsky n'a pas un avis très différent : il dit . Il mentionne qu'il était porté par une soif inextinguible de gloire propice aux excès, tout en n'étant pas dénué de qualités et en gardant avec une claire vision des exigences de l'État.

Plus , les historiens ont essayé d'enrichir l'approche du règne de Justinien II. Constance Head, première biographe du souverain, s'efforce de lire les sources byzantines avec un regard critique. En particulier, les événements du second règne de Justinien sont souvent dépeints comme une période de vengeance et de violence aveugles : elle tente de démontrer que le souverain essaie de stabiliser la situation d'un Empire en crise sur de nombreux fronts. Elle rappelle la richesse de la vie de ce souverain, déchu, exilé et empereur à nouveau, et souligne le mystère qui entoure son époque, sans nier les limites de son caractère ni ses erreurs pendant ses deux règnes. Elle souligne l'ampleur des défis de l'Empire d'alors et l'impact du traumatisme de sa mutilation sur sa trajectoire personnelle et impériale, marque de la violence de son temps. Peter Crawford reprend l'essentiel de cet avis : il constate des jugements erronés sur l'empereur et ses excès, notamment sur l'emprisonnement de ses opposants réels ou supposés, tout autant que sur ses revers. Il souligne sa détermination, qui confine parfois à l'obstination, et son désir de régénérer un Empire en crise, quitte à aller trop vite ou trop loin. Il a contribué, par ses échecs, à forger sa réputation à venir.

John Haldon, historien spécialiste du byzantin a un point de vue plus critique sur Justinien II, qu'il perçoit comme despotique et arrogant, dirigeant capable mais qui ne dispose pas des qualités de compromis et de l'habileté de son père.

Origines et jeunesse vignette|Détail représentant Justinien II jeune. Des travaux récents, notamment de Salvatore Cosentino, considèrent plutôt que ce personnage représente Théodore Calliopas, alors exarque de Ravenne.|alt=Gros plan du visage d'un jeune homme représenté en mosaïque. vignette|gauche|Mosaïque du de la basilique Saint-Apollinaire in Classe de Ravenne, représentant Constantin IV concédant des privilèges, associé à ses deux frères et coempereurs, Héraclius et Tibère, ainsi que, possiblement, du jeune Justinien à gauche.|alt=Mosaïque montrant plusieurs individus de face. Justinien est un représentant de la dynastie des Héraclides. Cette dynastie, au pouvoir depuis Héraclius en 610, est parfois considérée comme la première dynastie byzantineVoir à ce sujet ..

Justinien est le fils de Constantin IV et d'Anastasie. Sa date de naissance n'est pas connue avec précision. Il vient probablement au monde en 668 ou 669 : Théophane le Confesseur note qu'il a seize ans à son accession au trône. Le choix du nom Justinien par son père rompt avec la tradition d'alors de nommer le fils aîné du nom du grand-père, en l'occurrence Constant II, lequel vient d'être assassiné quand Justinien naît, ce qui explique peut-être le fait de se tourner vers un autre patronyme. Ce choix incarne également l'association que Constantin IV essaie de construire entre son règne et celui de son glorieux prédécesseur.

Dans la deuxième moitié du , l'Empire est alors confronté à de nombreuses menaces externes. L'expansion de l'islam le prive de ses possessions au Proche-Orient et en Égypte. Contraint de se replier sur l'Anatolie, l'Empire est alors sous la pression des Bulgares et des Slaves méridionaux dans les Balkans, ainsi que celle des Lombards en Italie. Constantin IV lui-même essuie des défaites, comme à la bataille d'Ongal qui permet aux Bulgares de franchir le Danube. Il obtient une paix salvatrice face aux musulmans qui échouent à prendre Constantinople..