thumb|upright=1.6|Les subdivisions administratives autonomes tibétaines de la République populaire de Chine, représentées en jaune
Le Grand Bond en avant de Mao Zedong a provoqué une grande famine en Chine entre 1958 et 1962 et aurait fait de morts.
Selon des témoignages de Tibétains, dont certains sont maintenant en exil, et divers auteurs occidentaux, le Tibet, sous son acception d'aire géographique et culturelle tibétaine Correspondant approximativement à l'ensemble des entités administratives autonomes tibétaines de la République populaire de Chine., a connu une famine entre 1960 et 1962. Selon le gouvernement tibétain en exil, la mortalité due à la famine a touché l'ensemble des régions tibétaines (Ü-Tsang, Kham et Amdo).
En 1962, dans un rapport connu sous le nom de Pétition en 70 000 caractères et dénommé initialement « Rapport sur les souffrances du Tibet et des régions tibétaines et propositions pour le travail futur du Comité central sous la direction du président ministre Zhou Enlai », le panchen-lama, de retour d'une mission d'enquête dans le Qinghai Jen Lin-Liu et al., Frommer's China, : « The Panchen Lama (...) was sent to Qinghai on a fact-finding mission in 1962. Upon his return, he penned a 70,000-word tract (...) ». dénonce la famine qui y sévit à la suite du Grand bond en avant China's top Tibetan official criticises Panchen Lama report (TIN), site World Tibet News, 9 avril 1998, Kathmandu (Népal), 91 p. ; citation : « In the petition, he gave a graphic description of the starvation that was widespread in eastern Tibet during the early 1960s as a result of the Chinese policy known as the Great Leap Forward »..
Des témoignages d'anciens prisonniers tibétains attestent d'une mortalité liée à la pénurie de nourriture et à la famine dans les prisons de la région de Lhassa au début des années 1960.
Selon Ngabo Ngawang Jigme, un des signataires de l'Accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet et le plus ancien responsable tibétain de la région autonome du Tibet, s'il y a eu des morts de la famine dans la province du Qinghai, en revanche aucune personne n'est morte de faim dans la région autonome proprement dite. Mais l’historien Tsering Shakya et le propre fils de Ngagpo Ngawang Jigmé affirment que c'est un mensonge.
Des travaux universitaires (Yan Hao, 2000, Barry Sautman, 2005) soulignent l'improbabilité d'une telle famine dans l'Ü-Tsang, c'est-à-dire les parties centrale, centre-ouest et nord-ouest de la région autonome du Tibet créée en 1965. Si le chiffre de des émigrés était exact, le taux de décès chez les Tibétains aurait été quatre fois plus élevé que le taux national. Or plus de la moitié de la population tibétaine est constituée de nomades auto-suffisants jusqu'à ce jour, et leurs moyens de subsistance dépendent rarement d'une source extérieure d'approvisionnement ; ensuite les Tibétains de l'Ü-Tsang, loin de subir les politiques menant à la famine, venaient de bénéficier d'un programme de distribution des terres et de suppression d'impôts se soldant par un accroissement de la production. Selon la Commission sociale et économique de l'ONU pour l'Asie et le Pacifique (UNESCAP), la population de l'Ü-Tsang lors du grand bond en avant (1959-1962), passa de en 1959 à en 1962; les chiffres de 1958 et 1969 sont de et . Le fort taux de croissance démographique (plus de 2 % l'an) ne cadre guère avec la famine.
Les origines de la famine au Tibet L’impact de l’occupation militaire du Tibet thumb| Soldats chinois de Armée populaire de libération et un tank M3A3 Stuart, près de la rivière du Yangtze en 1949. Après l'Intervention militaire chinoise au Tibet (1950-1951) et la signature de l'Accord en , l’Armée populaire de libération (APL) entra le à Lhassa. Selon Philippe Hayez, la nécessité de nourrir les à Lhassa et des garnisons situées le long de routes stratégiques, entraîna une déstabilisation de la modeste économie tibétaine provoquant augmentation du prix des céréales et famines Philippe Hayez, Mourir pour Lhassa. Un épisode méconnu de la guerre froide : ..
Selon Thomas Laird, Une histoire du Tibet : Conversations avec le dalaï-lama, de Thomas Laird, Dalaï-Lama, Christophe Mercier, Plon, 2007, ..
Le ravitaillement des de l'Armée populaire de libération auprès des populations tibétaines entraîna une raréfaction des denrées alimentaires. Devant ces problèmes d'approvisionnement l'armée chinoise installée à Lhassa réquisitionna les stocks de céréales site du Sénat.. La population de Lhassa connut des restrictions Irenees..
De plus comme la monnaie chinoise n'avait pas cours au Tibet avant 1959, les communistes chinois introduisirent au Tibet les dollars d'argent qu'ils utilisaient pour payer leur logement et leur nourriture ainsi que les travaux nécessaires à leur installation. Ils octroyaient par ailleurs aux fonctionnaires un salaire complémentaire. Selon Jampa Panglung, les taux d'inflation augmentèrent à près de entre 1950 et 1959. À titre d'exemple, une mesure d'orge coûtait en 1950 environ 12 srang (le srang est la monnaie tibétaine mise en place pendant la période de l'indépendance de facto) et en 1959 cette même mesure coûtait 350 srang Contribution de Jampa Panglung, in Anne-Marie Blondeau et Katia Buffetrille (sous la dir. de), Le Tibet est-il chinois ?, éd. Albin Michel, coll. Sciences des religions, .
Selon Jean Dif, après le soulèvement tibétain de 1959, les soldats de l'armée populaire de libération, devant la disette et la fuite des paysans tibétains, doivent cultiver les champs Site de Jean Dif..
Michel Peissel, Les Cavaliers du Kham, guerre secrète au Tibet, .
L’impact du grand bond en avant sur la famine au Tibet thumb|Mao Tsé-toung, portrait en buste, assis, faisant face à Nikita Khrouchtchev, pendant la visite du chef russe début août 1958 à Pékin
Le Grand Bond en avant voulu par le dirigeant chinois Mao Zedong, a provoqué une grande famine dans l'ensemble de la Chine entre 1958 et 1962 : selon les données officielles, elle aurait fait de morts. Le journaliste chinois Yang Jisheng, après d'études, estime le nombre de victimes à Tania Branigan, China's Great Famine: the true story, The Guardian, 1er janvier 2013. Concernant les origines de cette famine, le gouvernement chinois a dans un premier temps désigné celle-ci sous l'appellation « Les trois années de catastrophes naturelles ». Puis dans les années 1980, il a reconnu l'importance des orientations politiques dans ce désastre.
Le Grand Bond en avant, campagne politique débutée en 1957 par Mao Zedong, a gonflé puis épuisé les prisons et camps de travaux forcés. Au Tibet, la répression y fut plus puissante, répondant à des troubles armés qui s’étendaient depuis 1956 et culminèrent avec l’écrasement du soulèvement tibétain de 1959. Au Tibet même, les détenus furent épuisés par la multiplication des chantiers mis en place. À proximité de Lhassa, on rapporte qu’à la prison de Nagchen Trang, les conditions furent épouvantables : 14 à de travail par jour et 3h d’étude, pour seulement 3 à 4 h de sommeil et une alimentation de famine. Un ancien détenu déclara : « Nous savions qu’ils ne gardaient jamais les malades, pas plus qu’ils ne les nourrissaient. Ils les tuaient peut-être ou les gardaient pour faire des expériences médicales. Tous ce que nous savons, c’est qu’on ne revoyait jamais les blessés. » Jean-Luc Domenach, Chine : l'archipel oublié, Paris, Fayard, 1992, .Isabelle van Geem, Crier avant de mourir, la tragédie du Tibet, Éditions Robert Laffont, Paris, 1977, ..
Jean Dif indique : « Le Grand bond en avant provoque au Tibet, comme en Chine, une famine qui va faire des dizaines de milliers de victimes. Jamais auparavant de telles difficultés alimentaires n'auraient été rencontrées au Tibet. »Jean Dif : Chronologie de l'histoire du Tibet et de ses relations avec le reste du monde.
Selon l'historien Warren W. Smith Jr, si aucune des régions du Tibet n’eut de mauvaises récoltes, la nourriture était prise aux Tibétains pour les Chinois au Tibet et pour les provinces adjacentes du Tibet. Les Chinois affirmèrent aux Tibétains qu’ils appartenaient maintenant aux masses chinoises, qu’ils portaient la responsabilité de partager le sort des Chinois donc devaient aussi soutenir l’APL et les cadres chinois au Tibet en retour de l’aide qu’ils avaient apporté au Tibet. Des milliers de Tibétains qui avaient été emprisonnés après la révolte ont été confinés dans des camps de travail agricole où ils ont produit de la nourriture pour les Chinois, tandis qu’eux étaient affamés Warren W. Smith Jr, The Nationalities Policy of the Chinese Communist Party and the Socialist Transformation of Tibet. In .
Le tibétologue Robert Barnett déclare en 2002 que dans les années suivant le Grand Bond en avant, de nombreuses preuves basées sur des témoignages démontrent que le nombre des décès liés à la famine fut considérable dans l'ensemble du TibetRobert Barnett, in Le Tibet est-il chinois ?, Anne-Marie Blondeau et Katia Buffetrille, Albin Michel, coll. Sciences des religions, 2002, . En 2008, il déclare que le nombre de personnes tuées ou mortes de faim depuis l'annexion du Tibet demeure invérifié, bien qu'il existe des estimations avancées par les exilés de plusieurs centaines de milliers Robert Barnett, Thunder for Tibet, compte rendu du livre de Pico Iyer, The Open Road: The Global Journey of the Fourteenth Dalai Lama, Knopf, 275 p., in The New York Review of Books, vol. 55, , 29 mai 2008 : ..
L'impact des réformes de collectivisation thumb|Les yaks sont toujours utilisés pour labourer des champs au Tibet Dans les années 1980, Thomas Laird interviewa des paysans tibétains pauvres d’une région isolée sous administration du parti communiste chinois de la région autonome du Tibet. Selon le chef du village, les champs de sa région furent collectivisés dans les années 1960 et les paysans ont connu des années de famine, ce qui n’était pas arrivé sous les noblesUne histoire du Tibet : Conversations avec le dalaï-lama, de Thomas Laird, Dalaï-Lama, Christophe Mercier, Plon, 2007, , .
L'intervention des autorités chinoises dans l'agriculture tibétaine
Le point de vue des exilés tibétains Avant 1950, l'orge était la base de l'alimentation des Tibétains, ils en tiraient la tsampa. Cette céréale est adaptée aux régions tibétaines car elle résiste bien au froid. Les autorités chinoises imposèrent aux agriculteurs tibétains de cultiver un blé ne supportant pas le climat rigoureux des hauts plateaux tibétains. Le blé n'arrivait pas à maturité et l'essentiel des récoltes gelait dans les champs Gilles Van Grasdorff Ramsay, Panchen Lama, Otage de Pékin, 1999, page 231.. Les moissons échouèrent comme les agriculteurs l’avaient prédit et des milliers de Tibétains moururent de faim Tsering Shakya, The Dragon in the Land of Snows, Columbia University Press, (1999), . Stein, Rolf (1972) Tibetan Civilization, Stanford University Press, ..
Les Chinois exigèrent que l'ensemble des terres soit utilisé pour la culture du blé. Ainsi les jachères utilisées comme pâturage par des troupeaux de yaks devinrent des champs labourés, semés de blé. L'essentiel des troupeaux périrent et les champs s'appauvrirent, faute de fumier.
Les conclusions de travaux universitaires