L'histoire de l'étude du polar ou fulfulde (la langue des Peuls) est jalonnée de recherches intenses et internationales depuis sa découverte au par les explorateurs français, anglais et portugais. Cette recherche s'est très tôt organisée autour de ce que l'on appelle la « question peule », corpus multidisciplinaire réunissant tout ce que cette langue pose comme questions relatives à son origine (proto-langue), son évolution (parenté linguistique) et son devenir en termes de classement (classification phylogénétique).

Arrière-plan historique Du aux années 1950

Les premiers explorateurs européens sont confrontés à des « blancs » au milieu de populations « noires ». Il leur a bien fallu expliquer ce phénomène. Aux , la philologie doit coller au phénotype (donnée fluctuante suivant les individus) ou à l'anthropologie (aux instruments de mesure rudimentaires à l'époque) ; c'est le racialisme. Selon Saussure, nous sommes ainsi, soit « blanc », soit « noir » (2002 : 268). Il parle donc une « langue blanche » dite « famille occidentale » (2002 : 268) c'est-à-dire indo-européenne ou sémite, ou bien une « langue noire » dite aussi « famille africaine ».

On note ainsi un parallèle méthodologique et fantasmatique assez proche du traitement du problème Targui et du filum berbère, générant en Occident le courant de l'orientalisme et des mythes tel que celui de l'Atlantide. Les expertises et recherches historiques et anthropologiques s'appuient donc constamment sur la linguistique, car poser la question de l'origine d'une langue, c'est poser la question de l'origine de celui qui la parle. C'est l'anthropologie linguistique. Ce sont les publications mêlant linguistique et taxonomie d'Urbain (1839) ; d'Eichthal (1841)Histoire et origine des Foulahs ou Fellans, ed. Vve Dondey-Duprès, XII (Mémoires de la société d'ethnologie, I-2), Paris, 1841 ; Tautain (1841) ; Cortembert (1860) ; De Béranger-Féraud (1875)De Béranger-Féraud, Étude sur les Peuls de la Sénégambie, Revue d'Anthropologie, 4, 1875 ; Topinard (1876) ; Binger (1881)Binger,Du Niger au golfe de Guinée, par le pays de Kong et le Mossi, 1887-1889, Paris, (rééd. Société des Africanistes, 1980) ; Krause (1883)Krause Gottlob Adolf, Die Fulen (Ful-be)in Africa und ihr Ursprung, Das Ausland, ed. Wochenschrift für Länder-und Völkerkunde, 56,1883 ; Thaly (1884) ; Collomb (1885) ; Verneau (1895) ; Lasnet (1900) ; Sarrazin (1901) ; Maunier (1931)Sociologie coloniale I. Introduction à l'étude du contact des races, ed. Dumat-Montchrétien, Paris (1932) ; Labouret (1932)... Durant cette période les Peuls seront donc : des réfugiés malayo-polynésiens, des migrants malais ou indiens, des Tziganes, des Romains, les descendants de légionnaires gaulois basés à Memphis, des Pélasges, des migrants originaires d'Égypte, des Bohémiens et bien sûr des Atlantes.

L'étude du pulaar s'inscrit dans un contexte général des découvertes des et dans un contexte géopolitique voyant la domination de l'Afrique et de l'Asie par les puissances occidentales. Par conséquent, les études seront menées suivant le même procédé que pour les études concernant l'indo-européen. Les années 1940 s'ouvrent avec un tête-à-tête aryano-sémite frontal. La proximité géographique avec des populations blanches dans la région du Sahel (Berbères, Maures, Saharouis) vont permettre d'étayer de commodes relations inter-ethniques supposées à grande échelle (bien que la mémoire culturelle peule et le lexique lui-même ne conservent aucunement de tels métissages). C'est le « modèle berbère ». Il s'agit d'une stratégie cognitive visant à mesurer l'altérité (toujours blanc/noir), à la réduire pour la rendre manipulablep.81 Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz, in Figure Peule, ed. Karthala,1999. Ce sont les publications de Meillet (1948) ; Pittard (1931)Pittard, Contribution à l'étude anthropologique des Peulhs. Documents recueillis par Ernest Chantre, Actes du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistorique, Paris 20-27 sept.1931 ; Taylord (1932)Taylord A fulani-English dictionnary, Oxford, Clarendon Press, 1932 ; Tauxier (1935)Louis Tauxier,Mœurs et histoire des Peuls, ed. Payot, Paris, 1937 ; Vallois (1941) ; Perdral (1949)Perdral, Manuel scientifique de l'Afrique noire, ed. Payot, Paris, 1949 ; Monteil (1950)Monteil, Réflexions sur le problème des Peuls, Journal de la société des Africanistes, Paris, 1950 ; Gaden (1950)Gaden,Le Poular. Dialecte peul du Fouta sénégalais I. Étude morphologique et II. Lexique poular-français, ed. E. Leroux V et X, 1913-1914, Paris ; Pales (1950)Pales, Raciologie comparative des populations d'A.O.F. parallèle anatomique succinct des Maures de l'A.O.F avec des Peuls et des Ouolofs, Bulletins & Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 3, 1952. À cette période, ce seront donc des Perses, des Égyptiens, des Nubiens, des Éthiopiens, des Berbères, des Juifs... et bien sûr la langue devra suivre.

Dans le contexte colonial puis post-colonial des États africains, les Peuls et leur langue vont se trouver au centre de conflits idéologiques de type nationaliste. Entre les indo-européanistes qui voulaient faire de l'indo-européen une langue à part et les panafricanistes rejetant l'idée d'une Afrique ouverte aux influences extérieures, apparaît le cas problématique (et par de nombreux points, symbolique) des Peuls. Le mélange anthropologie et linguistique entraina un certain nombre de dérives n'offrant pas des conditions idéales aux recherches scientifiques, mais, au contraire, obscurcissant et empoisonnant les débats, jusqu'à nos jours.

Ainsi, le hamite est une création idéologique d'un rameau linguistique et ethnologique imaginaire. La classification « Hamites » vient de Lepsius qui distinguait les langues « japhétiques » (indo-européennes), les langues sémitiques (arabe, hébreu, phénicien, guèze) et les langues hamitiques, c'est-à-dire les langues du nord de l'Afrique. Pour MeinofMeinof,Die Urgechichte im Licte der Afrikanischen Linguistik, Deustsche Literatur-Zeitung, 33 p. 2376, cité in D. Olderogge, The Hamitic Problem in Africanistic, ed. Soviet Ethnography, 1949, 3 & Die Entstehung Flektierender Sprachen, Berlin, p. 22 cité in D. Olderogg, The Hamitic Problem in Africanistics, ed. Soviet Ethnography, 1949, les Hamites sont des Aryens venus du nord « civiliser » les masses bantoues. Pour lui, la distinction des langues hamitiques des autres langues africaines (donc bantoues) résidait dans la présence de deux genres masculin-féminin. Ainsi, la forme complexe pluriel et l'absence de ton (cas du pulaar) étaient le signe de langues sophistiquées, capables de flexions des racines (modification des radicaux nominaux et verbaux), à la différence des procédés « rustiques » de l'agglutination bantouep. 19 et suiv. in Littératures d'Afrique noire, des langues aux livres, Alain Ricard, ed. karthala, 1995. Ainsi, durant tout le et le début du , le pular fit office de trait d'union ou de relais du hamite auprès des Bantousp. 20 cit. .. À cette époque, le pulaar est donc étudié en compagnie d'autres langues supposées appartenir à ce fameux rameau : le basque, le celte, le berbère et les langues d'Éthiopie (couchitique, guèze etc.).

Les études se mènent en prenant modèle sur la grammaire comparée des langues indo-européennes élaborée par Bopp et Ernest Renan au milieu du siècle. Rapidement, un premier problème se posa aux chercheurs concernant le pular, son extension sur une aire géographique étendue, qui incita à rechercher des « invariants » jusqu'ici non avérés. Ce qui fit dire qu'il n'y avait probablement pas de ful-sprache à rechercher, ou une langue peule originelle, parlée par un peuple originel (Urvolk) dans son habitat originel (Urheimat), mais une dispersion sur un vaste archipel qui traverse des aires, où domine telle ou telle langue véhiculaire, diffusée par des diasporas commerçantes, ce qui conduirait à une « culture du voyage », modèle identique que l'on peut voir dans l'ethnolinguistique des Roms en Europe de l'Est et de l'Ouest.

Une nouvelle classification à l'orée des années 1950

Cette classification se met en place à partir des travaux de Delafosse, Homburger, Westermann et Greenberg.

La découverte de Greenberg concernant un groupe de langues dans la région de la Sénégambie, du Sénégal et de la Guinée va enterrer la question hamite. Ces langues présentent en effet des traits analogues au pular, mais sont parlées par des populations qui ne sont pas de type méditerranéen. Il faut donc faire place à d'autres groupes de langues nommées d'abord « soudanaises » : parentes des langues bantoues, elles constituent avec elles un ensemble négro-africain, dans lequel figure le peulp. 20.

Les études orientales également, offrent un éclairage important sur un monde enfoui, dont les Peuls et leurs langues pourraient constituer l'un des derniers témoignages. Les fresques découvertes en Syrie et en Perse offrent un nouveau visage de l'Orient au monde occidental. La Syrie, avec son ancien empire du Mitanni et sa population cosmopolite (Aryens, Dravidiens, Sémites), paraît le candidat idéal d'une diffusion linguistique jusqu'en Égypte et permet de comprendre les items étrangers correspondants trouvés en fulfulde.

Maurice Delafosse est l'artisan de sa transposition en Afrique de l'Ouest. Il s'inscrit dans une croyance de l'identité judéo-syriaque des Peuls datée du et prend exemple sur le modèle de la linguistique indo-européenne, Pour ce dernier, le génie des langues africaines repose sur l'existence de classes nominales. Il met en correspondance la classification linguistique et la série emboîtée des groupes ethniques ; famille linguistique/ ethnique, groupe linguistique : ethnique, langue/peuple, dialecte/tribu et sous-dialecte/sous-tribusJean Schmitz 1998b : 110.

Depuis, les linguistes ont mis en cause l'impénétrabilité réciproque des grammaires qui était au principe de la séparation et donc à la généalogie des langues, pierre angulaire de l'évolutionnisme philologique et première méthode de classification des languesSzulmajster-Celnikier, 1998.

À chaque fois, on trouve des choses, mais c'est un « à côté » insatisfaisant. Comme le suggère Demoule (1998 : 46-47), « chacun élargit son domaine de compétence en s'appuyant sur celle de l'autre ». La linguistique étant initialement une linguistique indo-européenne, c'est par comparaison élargie à ses frontières, qu'elle s'ouvre aux autres langues. La linguistique africaine sort peu à peu du cadre colonial pour devenir internationale.

L'importance de l'École russe

Sergueï Starostine (1953-2005), (1934-1966), Chevorochkine, Dolgopolski

Les Russes, en particulier Illitch-Svitich (1971-1984), Dolgopolski (1981-1988), Cherovochtine (1989-1991) et Starostine (1991-1998), grâce à leurs recherches concernant les anciennes populations du Caucase et de Russie méridionale (explorés dès 1725), impulsés par une série de comparaisons linguistiques et culturelles concordantes, posent comme hypothèses, l'Égypte et la Libye comme termes de la diffusion des sociétés pastorales nées dans le Nord de la Syrie et la Russie du sud, 2000 ans avant notre ère.

Les Russes appellent le nostratique.(note 8-9 de Claude Hagège Professeur au collège de France, janvier 2003 in Joseph H. Greenberg Langues indo-européennes et la famille eurasiatique ed. Belin, 2000, Paris : « Or on peut, même si l'on refuse d'extrapoler jusqu'à l'hypothèse d'une parenté d'origine de la totalité des langues humaines, rester réservé sur la notion de « familles sœurs » et sur le refus d'inclusion, de la part de Greenberg, des trois groupes en question dans « l'eurasiatique proprement dit ». Il existe des travaux soviétiques que Greenberg ne cite pas (tout comme il ne cite pas, pour l'indo-européen, les reconstructions détaillées d'un autre soviétique, N.A. Andreev, notamment son livre de 1986) ; mais lesdits travaux étaient certainement connus de ce lecteur gigantesque [...].