Agrippina (HWV 6) est un opera seria en trois actes composé par Georg Friedrich Haendel, d'après un livret de Vincenzo Grimani. Composé pour la saison 1709-1710 du Carnaval de Venise, l'opéra raconte l'histoire d'Agrippine la Jeune, la mère de Néron, complotant contre l'empereur Claude pour mettre son fils sur le trône. Le livret de Grimani, qui compte parmi l'un des mieux mis en scène par Haendel, est décrit comme une comédie satirique antihéroïqueBrown, , parsemée d'allusions à la vie politique de l'époque. En outre, plusieurs spécialistes pensent que ces allusions font écho à la rivalité qui opposa Vincenzo Grimani et le pape Clément XI.

Haendel composa Agrippina au terme d'un voyage qui dura trois années en Italie. La première fut donnée à Venise au Teatro San Giovanni Grisostomo le et l'opéra remporta un succès immédiat. À compter de cette soirée, 27 représentations eurent lieu, ce qui ne s’était jusqu'alors jamais produit ; le public ne tarit pas d'éloges. Partout l'on pouvait lire dans les critiques, très élogieuses, combien la musique de Haendel était de qualité : tout en respectant les usages musicaux de l'époque, cette même musique doit beaucoup à d'autres œuvres, voire d'autres compositeurs, desquelles elle fut partiellement adaptée. Cependant, malgré le succès évident de l'opéra, Haendel n'offrit plus d'autres représentations. Quelquefois encore on put voir Agrippina dans les années qui suivirent, mais, tout comme ses autres œuvres dramatiques, cet opéra tomba dans l'oubli quand, au , ce type d'opéras devint démodé.

Au cependant, Agrippina bénéficia d'un vif regain d'intérêt ; après quelques représentations en Allemagne, Agrippina fut pour la première fois jouée en Angleterre et aux États-Unis. Dès lors, jouer Agrippina n'est plus un fait d'exception. Des mises en scène particulièrement novatrices ont par exemple vu le jour au David H. Koch Theater à New York ou encore au Coliseum Theatre à Londres en 2007. La critique actuelle considère Agrippina comme le premier chef-d'œuvre parmi les opéras de Haendel, notamment grâce à son éclat et sa créativité musicale.

Histoire Contexte thumb|upright|Johann Mattheson de Hambourg Les premières compositions de Haendel pour l'opéra datent de l'époque où il résidait encore à Hambourg, c'est-à-dire entre 1704 et 1706. Son style, profondément germanique, est influencé par Johann MatthesonGrout & Weigel, . Il entreprit en 1706 un voyage en Italie où il vécut trois années. Ce voyage lui permit de parfaire son éducation musicale sur l'opéra italien et notamment sur son style particulier, tout en développant sa propre technique de composition. Il élut domicile temporairement à Florence où il fut présenté à Alessandro et Domenico Scarlatti. C'est également dans la Cité des Médicis que son premier opéra fut composé et joué : il s'agit de Rodrigo (1707, Vincer se stesso ê la maggior vittoria), dans lequel l'influence de Hambourg et de Mattheson demeure importanteBoyden et al., . Cet opéra ne remporta pas un grand succès mais cela participa à son apprentissage du style et de la langue italienne.

Après cela, Haendel entreprit de visiter Rome, ville dans laquelle toute représentation d'opéra était strictement interdite par décret papalDean (1980), , et Naples. Il composa alors plusieurs cantates et oratorios. À cette époque, la différence entre une cantate, un oratorio et un opéra était quasiment inexistante. Seule leur durée permettait de les différencier : tous étaient fondés sur une alternance entre un récitatif secco et une aria da capoles récitatifs Secco, c'est-à-dire « sec », sont chantés sans accompagnement orchestral, fonctionnant comme des dialogues et faisant avancer l'intrigue dramatique.Dean (1997), p. 1 c.2. Parmi les œuvres produites durant cette période, on compte le Dixit Dominus et la sérénade pastorale Aci, Galatea e Polifemo, composée au chef-lieu de la Campanie. Dans la ville Éternelle, ses relations avec le cardinal Vincenzo Grimani demeurent excellentesLang, p. 91. Ce dernier était un diplomate chevronné qui rédigeait des livrets pour son loisir personnel et il était également représentant de théâtre pour le compte de cours princières italiennes, bien que cela ne fût pas officielBianconi et al., pp. 12–13. Haendel devint son protégé et se vit offrir le livret d'Agrippina. La rumeur veut qu'Haendel emportât le livret à Naples où il le mit en musique. Cependant, John Mainwaring, premier biographe de Haendel, affirme que la musique fut très rapidement composée après son arrivée à Venise, en novembre 1709Dean & Knapp, p. 128. Grimani organisa la première dans la Cité des Doges, au sein de son théâtre familial, le Teatro San Giovanni Grisostomo. On retrouve une histoire similaire concernant L'Incoronazione di Poppea de Monteverdi en 1642. Mais le livret de Grimani s'articule autour d'Agrippine, personnage qui n'est pas présent dans la version moins enjouée de Monteverdi. Agrippina fut le deuxième opéra italien de Haendel et probablement le dernier qu'il composa en ItalieDean (1997), p. 2 c.1.

Composition Lorsqu'il composa Agrippina, Haendel emprunta énormément à ses précédents oratorios et cantates, mais aussi à d'autres compositeurs comme son maître Reinhard Keiser, Arcangelo Corelli ou encore Jean-Baptiste Lully. Cette pratique était courante à l'époque, mais l'ampleur qu'elle prend dans Agrippina dépasse tout ce que l'on peut observer dans les œuvres dramatiques des autres compositeursSawyer, p. 531. L'ouverture dAgrippina, composée en deux parties de tradition française suivies d'un allegro enjouéBoyden et al., pp. 57–58, ainsi que tous les passages chantés (à l'exception de cinq) trouvent leur origine dans des créations antérieures. Il y a ainsi dans Agrippina un travail constant de réadaptation et de remaniement du matériau musical. thumb|left|upright|Une caricature de Margherita Durastanti, première cantatrice dans le rôle d'Agrippine

Certaines de ces reprises, que l'on retrouve par exemple dans l'air de Pallas Col raggio placido, proviennent de l'aria de Lucifer dans La Resurrezione (1708) O voi dell'Erebo, elle-même adaptée de l'opéra Octavia (1705) de Reinhard Keiser. L'aria d'Agrippine Non ho cor che per amarti tire presque intégralement son origine de Se la morte non vorrà, extraite de la cantate Qual ti reveggio, oh Dio (1707). L'air Spererò de Narcisse est une adaptation du Sai perchè d'une autre cantate de 1707, Clori, Tirsi e Fileno. Plusieurs parties des arias de Néron à l'acte III, dont Come nube che fugge dal vento, sont empruntées à l'oratorio Il trionfo del tempo e del Disinganno, toujours de 1707Sawyer, pp. 533–41. Plus tard Haendel reprendra presque sans aucune modification des extraits de la partition d’Agrippina pour composer Rinaldo, en 1711, puis la version de 1732 d'Acis and GalateaDean (1997), p. 5 c.2. Ainsi, les premières notes que l'on put entendre de la musique d'Haendel à Londres furent probablement l'air Non hò che d’Agrippina, adapté à Pirro è Dimitrio, un opéra d'Alessandro Scarlatti qui fut présenté dans la Capitale anglaise le John Warrack, p. 336. L'ouverture d’Agrippina et quelques autres arias de l'opéra refirent occasionnellement surface lors de pasticcios donnés à Londres entre 1710 et 1714, avec toutefois une musique produite par d'autres compositeursHicks (1982). De la sorte, dans l'air He was despised du Messie, on retrouve par exemple un écho à Ti vo' giusta, une des quelques rares arias qui furent écrites spécifiquement pour AgrippinaDean (1997), p. 5 c.1.

Deux des rôles principaux furent écrits pour castrats, qui jouissaient alors d'une grande popularité dans l'opéra italien. L'opéra fut en partie remanié avant voire durant la période où il était encore jouéDean (1997), p. 3 c.2. Ainsi, à l'acte III, Haendel désirait qu'Othon et Poppée chantassent ensemble un duo, No, no, ch'io non apprezzo, mais il ne fut pas satisfait par la musique et remplaça le duo par deux arias solos juste avant la premièreSawyer, p. 554. Autre exemple, entre deux représentations, l'aria de Poppée Ingannata fut remplacée par une autre aria, d'une extrême virtuosité, Pur punir chi m'ha ingannata, soit pour souligner la récente décision de Poppée à ce moment précis de l'opéra, soit, comme on le pense plus généralement, pour donner à Scarabelli l'occasion de montrer à tous ses capacités vocales.

La composition instrumentale de la partition (musique) suit précisément le modèle que l'on retrouve dans les autres opéras de Haendel. Elle comprend sept parties de cordes : trois parties de violons, une partie d'alto, deux parties de violoncelles et une partie de contrebasse ; puis deux flûtes à bec, deux hautbois, deux trompettes, timbales et un clavecinDean & Knapp, Appendix B. Comparativement au modèle que l'on retrouvera plus tard dans les opéras anglais de Haendel, cette composition semble légère, mais on y découvre néanmoins ce que Dean et Knapp appelleront des « instants éclatants où Haendel a recours à la forme parfaite du concerto grossoDean & Knapp, p. 127 ».

Livret Le livret que Grimani rédigea se distingue de ceux de ses contemporains, tels que Métastase ou Zeno, car il n'est pas empreint de ce ton quelque peu moralisateur que l'on retrouve habituellement dans les livrets de leurs opéras seria. Si l'on en croit le critique et spécialiste Donald Jay Grout, la notoriété que reçut Agrippina est en grande partie due au travail de Grimani dans lequel « la dérision, la tromperie et le complot imprègnent les frasques drolatiques de ses personnages ». Tous les personnages principaux, exception faite du serviteur de Claude, Lesbus, sont des personnages historiques. Les grandes lignes du livret se fondent ainsi largement sur les Annales de Tacite et sur la partie consacrée à l'empereur Claude que l'on retrouve dans la Vie des douze Césars, de Suétone. Certains spécialistes voient dans le personnage comique et romantique de l'empereur Claude une caricature du pape Clément XI, à qui Grimani était politiquement opposé. On retrouve quelques traces de cette querelle dans l'intrigue de l'opéra : la rivalité entre Néron et Othon refléterait en partie le conflit concernant la guerre de Succession d'Espagne, Grimani étant favorable à la maison de Habsbourg, et le pape Clément XI au royaume de France ainsi qu'à celui de l'Espagne.

Rôles thumb|La distribution originale de Agrippina, telle qu'elle fut publiée le soir de la première RôleVoixPremière, le (chef d'orchestre : inconnu) Agrippine (en italien : Agrippina)soprano Margherita DurastantiSelon Hicks, des preuves feraient état qu'à quelques représentations Durastanti était remplacée par Elena Croce, une soprano ayant déjà chanté pour Scarlatti, et plus tard à Londres. Anthony Hicks, Agrippina sur Grove Music Online, 8 mars 2009. Néron (Nerone)soprano castratValeriano Pellegrini Pallas (Pallante)basseGiuseppe Maria BoschiEn termes modernes, Boschi était un baryton. Hogwood, p. 96 Narcissus (Narciso)alto castratGiuliano Albertini Lesbus (Lesbo)basseNicola PasiniSelon Dean (1997), Pasini était prêtre. Othon (Ottone)contraltoFrancesca Vanini-Boschi Poppée (Poppea)sopranoDiamante Maria Scarabelli Claude (Claudio) basseAntonio Francesco Carli Junon (Giunone)contraltounknown

Argument Acte I Dans le cabinet d'Agrippine.