La culture nuragique est une culture archéologique apparue en Sardaigne vers le qui s'est développée durant l'âge du bronze et l'âge du fer. Elle tire son nom du mot sarde nuraghe qui désigne les bâtiments de pierre caractéristiques de cette culture, édifiés en grand nombre sur tout le territoire sarde. L'architecture nuragique s'illustre aussi par la construction de tombes monumentales appelées tombes des géants et par la diversité de ses sanctuaires dont les « temples de l'eau ». L'art nuragique se manifeste dans la production de nombreux objets en bronze, utilisés comme ex-voto dans les sanctuaires, et par des statues monumentales en pierre. L’organisation sociale à l'époque nuragique demeure imprécise.

Chronologie Il est possible que la culture nuragique ait servi de toile de fond à la société des Lestrygons, décrits comme des géants anthropophages apparaissant dans L'Odyssée du poète Homère.

L'expansion démographique ne commence en Sardaigne qu'au début du Néolithique, au

C'est à Giovanni Lilliu que l'on doit la première synthèse des phases de la culture nuragiqueMonuments nuragiques de Sardaigne, synthèse et recensement sur le site internet de l'UNESCO.. Beaucoup de découvertes ont marqué les études nuragiques au cours des vingt premières années du grâce à de nouvelles fouilles archéologiques et aux examens des archives de fouilles antérieures. L'ensemble de ces travaux ont contribué à établir au sein de la communauté des chercheurs un consensus autour d'une chronologie de « l'ère nuragique », qui est désormais documentée entre les

À la fin du , les chercheurs pensaient que les Shardanes, une des populations qui font partie de la coalition des Peuples de la mer étaient identifiables avec les peuples nuragiquesE. De Rougè (1867), Revue Archéologique, XVI, p.35 ff.F. J. Chabas (1872), Étude sur l'antiquité historique d'après les sources égyptiennes et les monuments réputés préhistoriques, impr. de J. Dejussieu (Chalon-sur-Saône), p.191-192, 314.. Cette hypothèse, controversée, est encore aujourd'hui partagée par certains chercheurs dont Giovanni Ugas mais l'hypothèse la plus communément admise considère que les populations nuragiques ne proviennent pas de l’extérieur, mais sont issues des populations des périodes précédentes (Néolithique et âge du cuivre), englobées sous le terme générique de culture prénuragique. Une étude génétique publiée en 2019 montre que les individus de la culture nuragique sont issus des fermiers d'Anatolie, qui ont ouvert le Néolithique en Europe, avec une contribution mineure des chasseurs-cueilleurs de l'ouest (WHG). Leurs haplogroupes du chromosome Y sont G2a et J2b, avec quelques R1b-V88 apportés par les Indo-Européens Daniel M. Fernandes, The Arrival of Steppe and Iranian Related Ancestry in the Islands of the Western Mediterranean, biorxiv.org, 21 mars 2019.. La composition génétique de la population sarde est resté stable « au moins jusqu’à la fin de la période nuragique ».

La culture nuragique apparaît au cours du premier âge du Bronze (). Les transformations sociales et économiques générées par la découverte et l’usage du métal (bronze) contribuent à faire évoluer les sociétés néolithiques vers des formes plus complexes d’organisation sociale. Dès l’âge du cuivre, à l’époque de la culture de Monte Claro (milieu du ), on observe, surtout en Sardaigne septentrionale, le besoin de protéger les habitats en les plaçant sur des hauteurs escarpées défendues sur les côtés les plus exposés par de puissantes murailles cyclopéennes. Parfois, outre les grandes murailles, apparaissent des enceintes-tours de petites dimensions, semi-circulaires (Monte Baranta) ou quadrangulaires (Fraigata). C’est peut-être à partir de ce type d’édifice que naîtra au cours des siècles successifs, l’idée du nuraghe, monument le plus caractéristique de la culture nuragique et qui lui a donné son nom. Nous ne savons d'ailleurs pas comment les populations nuragiques se désignaient elles-mêmes en l'absence de tout témoignage écrit et les témoignages d’autres peuples, qui évoquent les peuples antiques de la Sardaigne, sont tous d’époque très tardive (surtout d’époque romaine).

Selon Liliu, la culture nuragique a connu cinq phases de développement :

Phase I : 1800–1500 av. J.-C. (Bronze ancien) Phase II : 1500–1200 av. J.-C. (Bronze moyen) Phase III : 1200–900 av. J.-C. (Bronze récent et final) Phase IV : 900–500 av. J.-C. (Premier âge du fer) Phase V : 500–238 av. J.-C. (Second âge du fer)

La culture nuragique à proprement parler commence à se développer à la fin de la période dénommée culture de Bonnanaro (première moitié du IIe millénaire av. J.-C.). La première phase, dénommée Nuragique I (1800-1500 av. J.-C.), voit se former les caractères principaux de cette culture.

Au moment de son maximum de développement social et culturel, la culture nuragique subit la conquête de l’île par les Carthaginois (seconde moitié du ). Il semble qu'à cette période l’organisation politico-militaire qui reposait sur le nuraghe avait déjà disparu. Les nuraghes sont alors englobés dans les villages et certaines forteresses sont devenues de véritables sanctuaires (Nurdole à Orani-NU) destinés à perdurer aux époques phénico-punique (nuraghe Genna Maria de Villanovaforru-CA) et romaine (nuraghe Lugherras de Paulilatino-OR).

Architecture

Architecture militaire : les nuraghes En une vingtaine d'années, entre 1995 et 2015, le .. Il y a parfois un site tous les 500 à et dans certains sites une concentration très forte, avec deux ou trois nuraghes au kilomètre carré.

Architecture funéraire : les tombes des géants vignette|Tombe des géants de Lu Brandali, Santa Teresa Gallura.

L’architecture funéraire est représentée par les tombes mégalithiques en couloir, mieux connues sous le nom de tombes des géants, qu’on trouve dans toute la Sardaigne, bien qu’avec quelques différences et en plus grand nombre dans la partie centrale de l’île. Il s’agit de tombes constituées d’une chambre funéraire de forme allongée, construites avec des pierres plates plantées verticalement et couvertes de pierres plates également (pour les plus archaïques, des dolmens), ou bien par des rangées de pierres disposées en ogive. De face, la tombe s’ouvrait en deux arcs pour délimiter un espace semi-circulaire.

Architecture religieuse L’architecture religieuse se caractérise par une grande variété typologique des lieux de culte, témoignant d’une forte caractérisation selon les différents secteurs géographiques de la Sardaigne, et révélant la profonde religiosité exprimée par les populations nuragiques à travers des rituels qui perdurèrent sur une longue période chronologique. vignette|Puits sacré de Santa Cristina, Paulilatino.

Les « temples de l'eau » À partir du Bronze récent et durant toute l’âge du Fer, se diffusent en Sardaigne des « temples de l’eau ». Ces sanctuaires se composent d’un atrium rectangulaire, d’un couloir‑escalier et d’une chambre‑réservoir partiellement souterraine. Cette chambre, de plan circulaire et à voûte ogivale, rappelle les salles internes des nuraghes, mais en dimensions plus réduites.

Les temples « à mégaron » Au début du Premier Âge du Fer, les anciens temples de l’eau continuent d’être utilisés et parfois reconstruits, mais la période voit surtout l’essor des temples en antis et double antis, influencés par les traditions religieuses grecques. On désigne sous le nom de « temple à mégaron », des édifices qui présentent des affinités planimétriques avec les édifices rectangulaires présents dans les citadelles mycéniennes. Ces édifices, composés de plusieurs pièces rectangulaires alignées, sont bien représentés à Serra Orrios, Domu de Orgia, Sa Carcaredda, Gremanu et Romanzesu et Malchittu.

Les nuraghes-temples À partir des années 1980, de nouveaux édifices cultuels ont été découverts : il s’agit de structures adaptées à l’intérieur de nuraghes, construits pour un usage civil durant des phases antérieures du Bronze moyen, et définis comme « nuraghes‑temples » en raison de leur nouvelle destination religieuse. La présence de modèles de nuraghes en pierre (betili‑torre), reposant sur des bases circulaires soigneusement façonnées et placées au centre de ces pièces, se rattache à un culte très répandu à l’époque nuragique. Selon l’interprétation la plus courante, le betilo‑torre représenterait un dieu‑tour, un dieu‑nuraghe, c’est‑à‑dire une divinité non anthropomorphe présidant à la défense de la communauté. Il s’agirait en substance de « l’essence » divine incarnée dans la pierre reproduisant la demeure‑forteresse de la communauté, et qui, à travers le petit modèle de tour, devient la « maison du Dieu », protégée et défendue par sa présence.

Les deux exemples les plus significatifs sont les nuraghes Su Mulinu et Nurdole (Orani-NU). Le premier se caractérise par la présence d’un autel rituel monumental en forme de nuraghe associé à des cultes lunaires, des rites initiatiques, des sacrifices et des offrandes de lampes. Le second, lors de sa transformation en temple, fut décoré dans sa partie sommitale par une série de blocs en trachyte incisés de motifs géométriques diversement composés et de motifs en « bouclier » stylisé, qui reprennent des schémas décoratifs connus sur les pintaderas en terre cuite. Dans ce même nuraghe, l’eau provenant d’une résurgence captée à plus de sept cents mètres d’altitude avait été canalisée dans un complexe système hydraulique alimentant la cuve destinée aux ablutions rituelles. Il existe aussi des temples circulaires, parfois dotés d’un portique, où se trouvent des autels en forme de nuraghe, symboles de l’ancêtre‑héros Norax. Leur fonction exacte reste discutée, mais ils pourraient avoir servi de résidences sacerdotales.

Les rotondes Parmi les variantes de l’architecture cultuelle documentées dans les dernières décennies du , on compte des espaces cérémoniels servant de lieux de réunion pour des rituels religieux encore mal définis. Il s’agit de structures de plan circulaire, d’où leur appellation de « rotondes », construites en appareil isodome (d’où l’épithète de temple « isodome » pour le cas de Serra Niedda‑Sorso).

Rotondes sans bassin En général, les rotondes s’insèrent dans de véritables insulae, constituées d’un groupe de cabanes disposées autour d’une cour centrale servant d’espace commun. Parfois, leur développement est désordonné, résultat d’adaptations successives ; parfois, au contraire, elles présentent un plan centripète bien articulé, dérivant d’une démarche urbanistique. Outre leur appareil isodome et leur plan circulaire, ces édifices comportent une autre particularité : l’absence d’espaces souterrains et de connexion à une source. Ces structures étaient couvertes d’une voûte « à tholos » : même sur les sites en mauvais état de conservation, on peut reconnaître l’avancée de l’élévation murale résiduelle (Corona Arrubia ; Su Monte ; Cuccuru Mudeju ; Giorre et Punta Unossi). À celles‑ci s’ajoute la rotonde de Su Monte (Sorradile‑OR), bien qu’elle présente ses propres particularités. En général, ces édifices ne sont pas reliés à d’autres corps de bâtiment, à l’exception d’un atrium ou vestibule, qui n’est pas toujours attesté. La structure, édifiée en appareil isodome et de plan circulaire comme à l’accoutumée, comporte à l’intérieur trois niches à paroi de fond arrondie et est précédée d’un atrium trapézoïdal, flanqué de deux autres petits édifices circulaires et isodomes. Parmi les huit exemples connus à ce jour, les rotondes de Giorrè‑Florinas et de Corona Arrubia‑Genoni sont celles qui présentent les plus grandes affinités et semblent témoigner du type « canonique » par leur dimension, la régularité du plan, la couverture en tholos et l’absence de vestibule ; malheureusement, toutes deux ont été très endommagées et il ne subsiste que peu de choses de leur élévation.

vignette|« Rotonde avec bassin » dans le complexe nuragique Su Nuraxi de Barumini.