Tableaux d'une exposition, (en , Kartinki s vystavki) est une « série de dix pièces pour piano » Voir la couverture de la première édition (W Bessel & Cie) des Tableaux d'une exposition par Modeste Moussorgski, en 1886 entrecoupées de « promenades », composée par Modeste Moussorgski en juin et . L'œuvre est dédiée à Viktor Hartmann.

De nombreuses fois arrangée et transcrite pour diverses formations, c'est dans l'orchestration symphonique réalisée par Maurice Ravel en 1922 que l'œuvre est la plus jouée et enregistrée.

Historique vignette|gauche|redresse|Viktor Hartmann (1834–1873) C'est probablement en 1870 que Moussorgski a rencontré l'artiste et architecte Viktor Hartmann. Les deux hommes se sont consacrés à la cause de l'art russe et sont rapidement devenus amis. Leur rencontre a probablement été organisée par l'influent critique Vladimir Stassov qui a suivi leurs deux carrières avec intérêt.

Hartmann meurt d'un anévrisme en 1873. La perte soudaine de l'artiste, âgé de seulement 39 ans, secoue Moussorgski comme beaucoup d'autres dans le monde de l'art de la Russie. Stassov a aidé à organiser une exposition de plus de 400 œuvres d'Hartmann à l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, en février et . Moussorgski a prêté des œuvres de sa collection personnelle pour l'exposition et a visité cette dernière en personne. Tout rempli des émotions suscitées par cette exposition, il a composé les Tableaux d'une exposition en six semaines. La musique évoque la visite imaginaire d'une collection d'art. Les titres des différents mouvements font allusion à des œuvres d'Hartmann présentées à cette exposition. Moussorgski a décrit l'élaboration de l'œuvre dans une lettre (voir photo) à Stassov en : vignette|right|redresse|Lettre de Moussorgski à Stassov en juin 1874, alors qu'il compose les Tableaux.

Mon cher généralissime, Hartmann bouillonne comme bouillonnait Boris, – des sons et des idées sont suspendus en l'air, je suis en train de les absorber et tout cela déborde, et je peux à peine griffonner sur le papier ; je suis en train d'écrire le . Les transitions sont bonnes (la promenade). Je veux travailler plus rapidement et de manière plus sûre. Mes états d'âme peuvent être perçus durant les interludes. Jusqu'à présent, je pense que c'est bien tourné…

Moussorgski a fondé sa musique sur des dessins et aquarelles de Hartmann exécutés surtout pendant les voyages de l'artiste à l'étranger. On y trouve la Pologne (Bydło, un chariot polonais), la France (Tuileries, Limoges, le marché, Catacombes de Paris) et l'Italie (Le vieux château) ; le mouvement final est associé à un projet architectural pour la capitale de l'Ukraine (La Porte Bogatyr, ou Porte du chevalier). Aujourd'hui, la plupart des dessins de l'exposition Hartmann sont perdus, ce qui rend impossible l'identification certaine des œuvres d'Hartmann que Moussorgski avait à l'esprit. Le musicologue Alfred Frankenstein, dans un article de 1939 pour The Musical Quarterly, a affirmé avoir identifié sept dessins par leur numéro sur le catalogue: Deux Juifs : riche et pauvre (Frankenstein a proposé deux portraits séparés, qui existent encore, comme base pour Samuel Goldenberg et Schmuyle), Gnomus, Tuileries (aujourd'hui perdu), Ballet des poussins dans leurs coques (un projet de costumes de ballet), Catacombae, La Cabane sur des pattes de poule (Baba Yaga), et la porte Bogatyr.

Moussorgski relie les mouvements de la suite d'une manière qui présente l'évolution du visiteur au cours de l'exposition. Deux mouvements de Promenade constituent en fait des introductions vers des sections principales de la suite. Leur rythme de marche où se mêlent régularité et irrégularités, évoque la progression de la visite. Trois interludes sans titre présentent des formes courtes de ce thème, en variant l'humeur, la couleur et la tonalité dans chacun pour proposer une réflexion sur une œuvre que l'on vient de voir ou anticipant sur une nouvelle œuvre entrevue. Un tournant apparaît dans la composition avec Catacombes lorsque le thème de la Promenade cesse de fonctionner comme un simple dispositif de liaison et devient, dans le Cum mortuis, une partie intégrante du mouvement lui-même. Le thème atteint son apothéose dans le final de la série, la Porte Bogatyr.

Éditions Comme pour la plupart des œuvres de Moussorgski, la publication des Tableaux d'une exposition a une histoire très compliquée. Bien que composée très rapidement (du 2 au ), l'œuvre n'a paru en version imprimée qu'en 1886 (cinq ans après la mort du compositeur), grâce à une édition effectuée par son grand ami Nikolaï Rimski-Korsakov. Cette publication, d'ailleurs, n'était pas une image très fidèle de la partition de Moussorgski, mais présentait un texte édité et révisé qui a été en partie retravaillé et qui contenait un nombre important d'erreurs et de contresens.

C'est seulement en 1931, plus d'un demi-siècle après la composition de l'œuvre, que les Tableaux d'une exposition ont été publiés dans une édition critique en accord avec le manuscrit du compositeur. En 1940, le compositeur italien Luigi Dallapiccola a publié une édition critique importante de l'œuvre de Moussorgski avec des commentaires. Le manuscrit écrit de la main de Moussorgski a été publié en fac-similé en 1975.

Inspiration Inspirés par une exposition du peintre Viktor Hartmann, un ami du compositeur décédé un an auparavant, seuls six tableaux présentés dans l'œuvre subsistent de nos jours : un dessin de costume d'oisillon (Ballet des poussins) ; deux portraits de juifs (Goldenberg et Schmuyle) ; une aquarelle des catacombes de Paris (Catacombes) ; une représentation de la maison de Baba Yaga (La cabane sur des pattes de poule) ; le plan d'une porte monumentale (Porte de Kiev).

Les différentes pièces sont précédées du thème Promenade et entrecoupées de promenades symbolisant la déambulation du visiteur entre les tableaux.

L'exécution de l'ensemble des pièces dure environ trente minutes.

Mouvements des scènes Les Tableaux d'une exposition sont un exemple brillant de musique à programme avec ses particularités. Des tableaux représentant des tranches de vie réelle y côtoient le fantastique des contes et des réminiscences du passé. Les mouvements sont reliés entre eux par l'intermède thématique Promenade qui représente la pérégrination de Moussorgski dans les allées et son passage d'un tableau à un autre (« Ma physionomie se montre dans les intermèdes » a écrit le compositeur à Stassov). Notons cependant que les , et apparitions de la Promenade n'ont pas de titre dans le manuscrit du compositeur. Une telle thématique pour la construction d'un cycle reste en tout cas unique dans les annales de la musique.

D'après les témoignages des contemporains, Moussorgski était un pianiste accompli, qui subjuguait littéralement ses auditeurs et pouvait tout interpréter. Et cependant il composa relativement peu de musique instrumentale car l'opéra fut sa forme de prédilection. L'opéra apparaît d'ailleurs en filigrane dans les Tableaux qui peuvent se concevoir comme un théâtre musical avec un seul acteur. Avec la seule aide du piano, l'auteur applique les principes d'intonation dramatique qu'il avait inventés, et dynamise le développement expressif de la musique par des oppositions audacieuses, des contrastes soudains, des transformations thématiques inattendues. Moussorgski pose le problème de la réalisation d'un portait psychologique en explorant en profondeur ses personnages, ce qui distingue assez fortement son travail de la simplicité des dessins de Hartmann.

L'auteur nomma ses mouvements dans l'une ou l'autre des langues en relation avec le tableau choisi, mais chacun est en outre doté d'une appellation en russe.

Promenade (Si bémol majeur, mesure originellement à 11/4, dans les éditions publiées, en alternance 5/4 et 6/4) (Allegro giusto, nel modo russico ; senza allegrezza, ma poco sostenuto) Le thème de ce mouvement se reproduit plusieurs fois au long du cycle. Il rappelle les chansons populaires russes où la mélodie commence à une voix puis est reprise par le chœur. Dans la mélodie elle-même est utilisée l'échelle caractéristique à cinq tons – pentatonique – énoncée dans la tessiture d'une voix de mezzo-soprano, imitant en quelque sorte la façon populaire de chanter, chose qu'on retrouve par exemple dans certaines compositions de Tchaïkovsky comme les mélodies Juillet et Novembre du cycle Les saisons. Dans le mouvement, le changement de métrique entre et , le rythme libre du refrain cadre mal avec les standards rythmiques de la musique classique occidentale, de même que la succession bousculée de temps forts et faibles qui font que le début des phrases mélodiques tombe à chaque fois sur des temps différents des mesures. Tout dans ce mouvement – la mélodie, la tonalité, le rythme, le tempo – va dans le sens d'une sensation de lumière, d'espace et d'une insouciante innocence.

Dans ce thème, c'est lui-même que Moussorgski a voulu représenter, passant d'un tableau à l'autre. La ligne mélodique dans la majorité des intermèdes est jouée assez pesamment et on a parfois l'impression d'y trouver une imitation du pas du compositeur.

Le thème de "Promenade" varie un peu d'intermède en intermède montrant par là le changement d'humeur de l'auteur. La tonalité se modifie et la modulation prépare l'auditeur au mouvement suivant. Au début on entend des intermèdes entre chacun des mouvements, puis de plus en plus rarement comme si le visiteur se plongeait de plus en plus dans chaque tableau et faisait de moins en moins attention aux transitions.

Il est intéressant que Moussorgski dans les lettres à ses amis nomme les mouvements des tableaux des "intermezzi" comme s'il considérait que la Promenade était en fait le thème principal, traitant l'entière composition comme un rondo. Pour cette raison, les "Tableaux d'une exposition" sont parfois qualifiés de Rondo-Suite.

Gnomus (Mi bémol mineur, mesure à 3/4) (Sempre vivo) Sur l'esquisse de Hartmann qui a été perdue était représenté un jouet de Noël qui servait de pince pour ouvrir des noix (un casse-noisettes, donc !) sous la forme d'un nain aux jambes tordues. Dès le début chez Moussorgski la figure immobile du gnome s'anime. Ce mouvement dynamique transpose en rythmes saccadés et en tournants mélodiques les grimaces du gnome gambadant et l'auditeur admire comme il saute d'un endroit à l'autre et s'immobilise. La tonalité choisie mi bémol mineur est assez sombre mais l'harmonie débridée et les courts accents à la conclusion des phrases donnent à la musique un caractère ludique plaçant le tragique dans une atmosphère de conte.

Dans la partie centrale, qui exprime plus en profondeur les caractéristiques du personnage, le gnome, lors d'un de ses déplacements semble s'arrêter et comme réfléchir (cela souligné par la mise en branle des basses) ou simplement essaye de reprendre son souffle, et à certains moments semble s'effrayer comme s'il flairait un danger (répétition de la phrase brisée de la première partie). Chaque tentative d'interruption calme se conclut par un moment d'inquiétude alarmée. Finalement, le gnome n'arrive pas à trouver de repos et la partie centrale passe à un point culminant fortissimo – une ligne chromatique descendante aux accents tragiques qui exprime la souffrance et le désespoir.

Enfin revient, quelque peu distant, le thème de la première partie qui s'épuise dans un trait rapide qui emporte avec lui les impressions du gnome.

Promenade redresse|vignette|Les et mesures de la Promenade. (La bémol majeur, mesure en alternance 5/4 et 6/4) (Moderato comodo e con delicatezza) L'intermède retentit, dans un autre registre et avec une nouvelle harmonisation, doux et pensif, comme une transition vers le tableau suivant.

(Sol dièse mineur, mesure à 6/8) (Andante molto cantabile e con dolore)