L'expression « langue de bois » désigne un cliché rhétorique péjoratif, visant à disqualifier un discours adverse en affirmant que son argumentation est tissée de formules stéréotypées.

Des auteurs ont tenté de préciser le sens de l'expression, attestée en France au milieu du , pour caractériser le discours officiel des dirigeants de l'Union soviétique et utilisée depuis pour critiquer toute espèce de discours politique. L'expression langue de bois relève elle-même d'un discours conventionnel et stéréotypé.

Origine de l'expression Du point de vue rhétorique, la figure de style « langue de bois » est un oxymore joignant la souplesse et l'agilité de la langue, par métonymie le langage, et la rigidité du bois ; un calembour la relie à la jambe de bois, qui remplace mal un membre mort. Elle est attestée dans cet usage en français en 1919 à propos d'un discours du président du Conseil de la France, Georges Clemenceau, soit en rapport avec son style, soit avec son élocution.. On la retrouve après la Seconde Guerre mondiale au sens de style rigide ou assommant : ..

Elle désigne spécifiquement la rédaction des organes officiels soviétiques à partir des années 1950.. , écrit Henri Lefebvre en 1962.. L'expression langue de bois serait traduite du russe par l'intermédiaire du polonais : avant la révolution russe, les Russes se moquaient de l’administration bureaucratique tsariste et sa (), que le dictionnaire traduit par , rigide comme une bûche.. La locution aurait transité par la Pologne pendant le mouvement Solidarność sous la forme (« langue figée »).

L'expression langue de bois devient un cliché du journalisme français dans les années 1980 pour dénigrer le discours officiel soviétique. Le Larousse encyclopédique cite la langue de bois dès 1981, définition reprise par le Petit Larousse illustré de 1982 :

D'abord restreinte au langage communiste, l'expression s'étend ensuite à toute manière rigide de s'exprimer. Son sens s'étend à nouveau après la disparition du bloc de l'Est en désignant toute sorte de discours officiel.

En 2016, Michel Butor l'associe à la culture des énarques :

Caractéristiques Comme toute figure de style, l'oxymore langue de bois a pour fonction de plaire au public, plutôt que d'expliquer.. Des linguistes vont tenter de cerner ce qu'a de particulier le langage du pouvoir soviétique que désigne principalement l'expression « langue de bois » dans les années 1980.

, écrit Paul Valéry en 1916Paul Valéry, Cahiers, 1916, tome II de l'édition Gallimard Pléiade, 1974.. Appartenant à la rhétorique politique, la langue de bois et sa dénonciation répondent à l'époque. La prétention à l'objectivité, le refus du pathos, propres au langage scientifique, ont connu un regain de popularité après chaque épisode de propagande basée sur l'exaltation des sentiments, comme du début de la première Guerre mondiale à la fin de la seconde, qui met dans l'embarras quand on les ressent soi-même ou qu'on devrait les ressentir, écrit Paul Valéry, Cahiers, 1914, tome II de l'édition Gallimard Pléiade, 1974.. Au contraire, pour s'opposer à des projets défendus avec des arguments de raison appuyés sur une doctrine économique ou sociale, des politiciens invoquent les sentiments de ceux qu'ils disent représenter, et, en les évoquant, les invoquent ou les amplifient. ; ils dénoncent alors souvent la langue de bois de ceux qui font appel à la raison.

Les échanges politiques se fondent sur la circulation de la parole. Lorsqu'il n'est pas question d'évoluer vers une position commune, ce qui constituerait un véritable débat, la rhétorique, art d'argumenter et de convaincre. ou de persuader, , estime Olivier Reboul, que cite .. Bernard Valade, quie examine plusieurs types de discours qui ont pour point commun de refuser le débat au profit de la croyance, du style de prêche jésuite au cartésianisme et au positivisme, estime que la langue de bois est une instance moderne de .

La langue de bois est toujours celle des autres cité par .. Dire d'un politique qu'il utilise la langue de bois, c'est dire qu'il parle selon la modalité raisonnable du discours et que son discours est faux, parce que fondé sur une doctrine inappropriée ou parce qu'il ne correspond pas à une réalité.

Langue officielle soviétique de l'époque de Brejnev Analysant la « langue de bois » de l'Union soviétique de l'époque de Léonid Brejnev., Françoise Thom relève l'absence de descriptions, de références à des faits, à des évènements de l'actualité, sa forme stéréotypée et sa prétention à énoncer une vérité scientifique. Elle conclut que sa particularité est de ne servir qu'à véhiculer une idéologie et que sa simplicité en fait .

La rhétorique rappelle que la figure de base de tout discours persuasif est l'enthymème : des énoncés qu'il est inutile de soutenir, car ils reflètent les classifications, les conceptions communes entre l'orateur et l'auditoire.. On appelle idéologie un ensemble de conceptions que l'on ne partage pas. La définition de la langue de bois s'étend avec facilité à tout discours auquel on n'adhère pas, particulièrement quand des contraintes de temps de production ou de temps d'expression obligent à un langage simplifié. Le bois de l'original soviétique et communiste a cependant des caractéristiques formelles dont George Orwell a remarqué l'importance : les verbes reculent au profit de substantifs, et ce qu'expriment les verbes se réfère à un formalisme politique. On ne dit pas , mais . Le sujet est le plus souvent pluriel, ou ; les tournures passives et impersonnelles. L'impératif domine : ; les choses .

Thom remarque que . La langue de bois les réunit tous, et pousse leur usage. Elle se développe dans les circonstances propices à l'opposition entre deux groupes irréconciliables, et quand le discours sert d'emblème et de signe de ralliement. On la retrouve dans tous les pays..

Élargissement du sens L'expression langue de bois a pris un usage très général. remonte aux discours politiques de la Révolution française, et inclut l'ensemble de la rhétorique politique : . Aucun discours persuasif émanant d'une autorité n'échappe à cette définition, d'autant plus qu'il est impossible de vérifier la sincérité d'une personne. La qualification, toujours négative, de langue de bois, désormais, vise n'importe quel discours émanant d'une personne en position d'autorité, quand celle-ci s'efforce d'éviter la violence verbale, d'adoucir le conflit, de parvenir à un accord. Comme elle continue à servir plus spécifiquement à dévaluer une prise de parole que l'on juge trop exclusivement bâtie sur une doctrine à laquelle on s'oppose, deux partis opposés peuvent l'utiliser l'un à l'égard de l'autre. Aristote énumérait trois caractères permettant de convaincre : la logique, la personnalité de l'orateur et l'émotion. Il faut que Aristote, Rhétorique 1.2.4, cité par . ; dans la conception large de la langue de bois, seul cet élément fait défaut.

Ceux qui dénoncent la de leurs adversaires insinuent que leur discours a pour fonction principale de masquer la réalité ; secondairement, ils estiment que son caractère stéréotypé indique que ceux qui en font usage sont ignorants, qui répètent des éléments de langage soufflés par d'autres, qu'ils ne comprennent pas. Ils opposent la langue de bois et le . À un discours qui ne cherche pas d'interlocuteur, ils opposent une langue d'une autre variété de bois, qui a les mêmes caractéristiques essentielles, citant ..

Les conseillers en communication et les spin doctors proposent désormais un renouvellement de la forme d'expression du pouvoir. , que les contes exploitent avec succès : le élimine le verbiage scientifique et les périphrases administratives tout en poursuivant les mêmes fins, d'influence ou de manipulation.

Utilisations Les personnalités politiques utilisent volontiers l'expression langue de bois, quelle que soit leur orientation politiquequestion écrite de François Ruffin le 10 décembre 2019 ; interjection de Jean-François Lamour le 8 octobre 2014 ; question de Gilbert Collard le 2 octobre 2013 ; interpellation d'André Chassaigne le 12 novembre 2019..

Construction La langue de bois évite les énoncés factuels, privilégie les sujets collectifs ou impersonnels et fait dériver ses affirmations particulières de principes très généraux qui sont dans la mesure du possible appelés par une simple allusion.

Des propos construits selon ces principes, mais fondés sur des visions du monde anciennes, comme le christianisme ou le nationalisme, sont rarement désignés comme « langue de bois ». C'est ce qui donne un effet d'inattendu à des expressions comme .

L'expression langue de bois étant devenue quelque peu galvaudée, on peut la revigorer en précisant de quel bois la langue de l'adversaire est faite ; par exemple ou , ou ; ou , ou encore langue de buis , avec les allusions argotiques qui éloignent en apparence le polémiste du style qu'il critique.

Autres dénominations Plusieurs expressions ou néologismes existent pour qualifier l'utilisation de langue de bois. La construction xyloglossie ou xylolalie, du grec xylon : bois et glossa : langue ou λαλέω / laleô : parler.

Notes et références

Annexes

Bibliographie . . Corinne Maier, Intello Academy, Michalon, 2006. Frédéric Mathieu, Jamais sans ma Novlangue !: Le décodeur de poche, Paris, The Book Edition, 2014, 482 p. .

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