L’Évangile de Barnabé est un évangile non canonique, pseudépigraphique, écrit à la fin du Moyen Âge et attribué au premier disciple chrétien Barnabé, qui (dans cet ouvrage) est l'un des apôtres de Jésus de Nazareth. Les deux manuscrits les plus anciens, rédigés en italien et en espagnol, datent de la fin du , mais il ne subsiste qu'une copie du pour le texte espagnol. Le manuscrit italien comprend 222 chapitres, dont l'essentiel décrit le ministère de Jésus. Sous plusieurs aspects, notamment l'annonce explicite de la venue de Mahomet, il est conforme à l'idée que se font les musulmans du Nouveau TestamentGeneviève Gobillot, « Évangiles », dans M. A. Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, 2007, 291..

Cet Évangile est généralement considéré par les chercheurs comme une « fraude pieuse », tardive et pseudépigraphique, du fait des anachronismes et diverses erreurs géographiques, historiques et linguistiques qu'il contient. Les musulmans ne le considèrent ni plus ni moins authentique que les autres évangiles et certaines organisations islamiques le citent pour appuyer la conception islamique de Jésuscf. Jacques Jomier, L'Évangile de Barnabé, à propos d'un apocryphe, cité par Geneviève Gobillot, op. cit., 2007, 291., le seul qui contiendrait selon elles la vérité sur la crucifixionDaniel De Smet, « Crucifixion », dans M. A. Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, 2007, 290..

Premières mentions d'un Évangile de Barnabé

Le Decretum Gelasianum (dont l'attribution au pape Gélase est apocryphe) ainsi que le Catalogue des 60 livres canoniques du recensent parmi les apocryphes un « Évangile selon Barnabé Liste des 60 livres. » mais il n'est pas certain que les auteurs aient pu vérifier la réalité des ouvrages référencés. Par ailleurs, ces listes ne donnent aucune indication sur le contenu de ce texte, dont l'existence même a parfois été contestée comme dans (1924).

On ne doit pas confondre cet ouvrage avec l'Épître de Barnabé, probablement écrite au . Il n'y a aucun lien entre les deux livres, que ce soit dans le style, le contenu ou l'histoire, sinon leur attribution supposée à l'apôtre Barnabé. En ce qui concerne la circoncision (brit Milah), les deux auteurs adoptent un point de vue totalement différent : alors que l’Épître rejette les pratiques judaïquesVoir Pierre Prigent, « Introduction» in Épître de Barnabé, Paris, Cerf (Sources Chrétiennes 172), 1971, p.~30-33., l’Évangile, lui, est en faveur de ces pratiques judaïque et musulmane. Ni l'un ni l'autre ne peuvent être confondus avec les Actes de Barnabé qui racontent l'histoire des voyages de Barnabé le martyr et son enterrement. On pense que ces derniers ont été écrits à Chypre entre 431 et 488.

Durant le règne de l'empereur Zénon, l'archevêque Arthémios de Chypre annonça que l'endroit où Barnabé avait été enterré en secret lui avait été indiqué en songe. Le corps du saint aurait été découvert avec sur sa poitrine une copie de l'Évangile selon Matthieu. C'est ce que rapporte la Laudatio Barnabae d'Alexandre de Chypre, écrite au Alexandre de Chypre, Laudatio Barnabae, 539-541, éd. Peter Van Deun, CCSG 26. Théodore Lector et Sévère d'Antioche, à la même époque, mentionnent également cette découverte. Cependant, certains auteurs musulmans contemporains affirment que l'Évangile découvert est celui de Barnabé. Mais les sources byzantines comme occidentales s'accordent pour dire qu'il s'agit de l'Évangile selon Matthieu.

Premières mentions du texte de l'Évangile de Barnabé

La plus ancienne mention d'un texte se référant à l'un des deux manuscrits connus se retrouve dans un manuscrit morisque (BNM MME 9653), à Madrid, écrit vers 1634 en Tunisie par Ibrahim al-Taybili.. En racontant comment, à son avis, la Bible prédit la venue de Mahomet, il parle de « lÉvangile de saint Barnabé où l'on peut trouver la lumière » (« y asi mismo en Evangelio de San Barnabé donde se hallara luz »). Puis une autre fois en 1718, par le déiste irlandais John Toland qui dans son œuvre « Nazarenus » mentionne qu'en 1709, il avait été heureux de découvrir un évangile musulman dévoilé par Johann Friedrich Cramer ; et encore en 1734 par George Sale dans The Preliminary Discourse to the Koran :

Le linguiste George Sale semble se référer aux versions des deux manuscrits connus : l'italien et l'espagnol ; il convient toutefois de noter que les termes spécifiques de « paraclet » ou « périclyte » ne sont pas explicitement à trouver dans le texte de l’une et l’autre versions. Sale pourrait néanmoins avoir découvert le terme « périclyte » translittéré en arabe dans une des notes en marge du manuscrit italien. À la suite de la préparation du Discours préliminaire, le manuscrit espagnol entra en la possession de Sale.

Les manuscrits

Le manuscrit italien

Le manuscrit italien est présenté au prince Eugène de Savoie en 1709 par Johann Friedrich Cramer, conseiller puis résident du roi Frédéric de Prusse à Vienne, et offert à ce dernier le . Il fut transféré à la Hofbibliothek de Vienne en 1738, en même temps que le reste de sa bibliothèque, et demeure toujours aujourd'hui à la Bibliothèque nationale autrichienne sous le codex . Les pages sont encadrées par des motifs de style islamique, le texte se décompose en chapitres (222 au total) et les marges sont annotées dans un arabe souvent grammaticalement incorrect (on note la présence d'un mot turc et de la syntaxe propre à cette langue). Les notes commentent vaguement quelques passages choisis.

Si la reliure est turque et apparaît comme d'origine, le papier est italien, tout comme l'écriture manuscrite (ce que confirme l'emploi de nombreux idiomes italiens). Pour Simader (directeur des collections de la Bibliothèque nationale autrichienne), le papier porte des filigranes permettant de le dater du et le style de l'écriture renvoie à un auteur vénitienL’Évangile de Barnabé, RMC Découverte, 1er Nov 2016, 46.00 à 49.00..

Le manuscrit semble inachevé : un espace a été laissé au début de chacun des 222 chapitres afin d'accueillir un titre, mais seuls 27 de ces espaces ont été remplis. Par ailleurs, 38 pages vierges précédent le texte, pages qu'on estime destinées à l'insertion d'un texte supplémentaire. Cette version italienne est celle traduite par Raggs en 1907 et celle sur laquelle reposent la plupart des traductions circulant actuellement. Elle est traduite en arabe en 1908 par Khalil Saadah et publiée en Égypte. Dans leur Évangile de Barnabé, Luigi Cirillo et Michel Fremaux (missionnaire et père Oblat) en présentent le texte complet, en fac-similé et avec une traduction française et un commentaire. Une édition en italien moderne est publiée en 1991 : Eugenio Giustolisi et Giuseppe Rizzardi, Il vangelo di Barnaba. Un vangelo per i musulmani ? (Milan : Istituto Propaganda Libraria, 1991).

Le manuscrit italien a influencé — à travers « Nazarenus » de John Toland (1718) — les premiers cerveaux de la critique biblique comme Reimarus, Lessing ou Eichhorn. La Urevangeliumshypothese de Lessing a, en particulier, clairement été affectée par les hypothèses de Toland sur lÉvangile de Barnabé comme une recension de lÉvangile en hébreu utilisé par les ébionites et les nazaréens. Contrairement à ses contemporains, qui pensaient que c'était un faux musulman, Toland a identifié le manuscrit italien comme un descendant tardif d'un évangile chrétien juif précoce qui a été reçu et transmis par la tradition musulmane. La thèse de Toland a été reprise plus récemment par les orientalistes Shlomo Pines (1966), Marc Philonenko (1974) et Luigi Cirillo (1975)..

Le manuscrit espagnol

Le manuscrit original est perdu au cours du ; cependant une version espagnole amputée des chapitres 111 à 200 est retrouvée dans les années 1970 à la bibliothèque Fisher de l'université de Sydney parmi les fonds de Sir Charles Nicholson, avec l'indication : « Transcrit depuis le manuscrit en possession du révérend Edm. Callamy qui l'avait acheté à la mort de M. George Sale... et qui m'a été donné à la mort de John Nickolls, 1745 »J. E. Fletcher, The Spanish Gospel of Barnabas, Novum Testamentum vol. XVIII ((1976), 314-320..

La principale différence avec le manuscrit italien est qu'il manque dans cette transcription un nombre substantiel de chapitres, pourtant bien présents dans l'original tel qu'il avait été examiné par George Sale lors de sa traduction du Coran en 1734. Le texte est, cette fois, précédé d'une note indiquant qu'il a été traduit de l'italien par Mustafa de Aranda, un musulman d'Aragon résidant à Istanbul. Il contient également une préface écrite par un certain moine « Fra Marino » (l'auteur affirme user d'un pseudonyme), prétendant avoir volé le manuscrit italien de la bibliothèque du pape . Fra Marino soutient avoir eu un poste dans l'Inquisition et avoir ainsi acquis plusieurs textes qui l'ont amené à penser que le texte biblique aurait été corrompu et que les textes apostoliques les plus fidèles auraient été exclus frauduleusement. Fra Marino prétend enfin avoir été averti de l'existence de lÉvangile de Barnabé par une allusion figurant dans un texte écrit par Irénée contre Paul (texte par ailleurs inconnu) figurant dans un livre qui lui aurait été présenté par une dame de la famille Colonna (le Palazzo Colonna se trouve à Marino).

Le texte a été publié avec commentaire dans Bernabe Pons L. F. El Evangelio de San Bernabe ; Un evangelio islamico espanol, Universidad de Alicante, 1995, 260 p.

Analyse

Caractère musulman

vignette|Extrait de l’Évangile de Barnabé dans lequel Jésus annonce la venue de Machometo (Mahomet), un nonce de Dieu. Les marginalia en arabe identifient plusieurs passages comme la Chahada. Cet apocryphe se nourrit en partie de la foi musulmane : antipaulinien et antitrinitaire, insistant sur le fait que Jésus serait seulement prophète et non Fils de Dieu ; il cite nommément Mahomet et reprend, en son , la Chahadah. Par ailleurs, le texte affirme que Jésus échappa à la crucifixion, en étant élevé par Dieu jusqu'au paradis, tandis que Judas fut crucifié, sous ses traits, à sa place (docétisme). Ces croyances, en particulier le fait que Jésus n'aurait été ni de nature divine, ni crucifié, sont en conformité avec ce que professe l'islam.

Les thèmes narratifs de cet apocryphe et de manière plus distincte encore, la phraséologie, sont communs avec la Divine Comédie de Dante (Ragg). Dans la mesure où comme l'estiment la plupart des auteurs l'ayant étudié ce texte serait une tentative de synthétiser des éléments provenant du christianisme et de l'islam, on pourrait mettre cet apocryphe en parallèle avec les documents mauresques et antitrinitaires produits aux , mais on ne connaît pas à ce type de travaux d’autres précurseurs aussi anciens.

Anachronismes et erreurs

Plusieurs auteurs ont relevé dans cet apocryphe tardif un certain nombre d'anachronismes et d'incongruités géographiques .

Il est dit que Jésus monta sur une barque et navigua sur la mer de Galilée jusqu'à Nazareth — qui se trouve enclavé au milieu des terres — et « monta » à Capharnaüm, qui se trouve sur les rivages du lac (chap 20-21). Certains défendent la véracité de ces indications en mettant en avant la non-localisation de la ville historique de Nazareth. Jésus serait né sous le « règne » de Ponce Pilate qui n'était pas roi mais fonctionnaire de l'Empire romain, « règne » qui commence en fait en 26. Barnabé emploie distinctement les termes de « Christ » et « Messie » comme s'ils avaient des sens différents alors qu'il ne s'agit que de la traduction du même mot (christos). Ainsi, il appelle Jésus « Jésus Christ » mais affirme que « Jésus confessa et dit la vérité : “Je ne suis pas le Messie” » (ch. 42).