thumb|À Saint-Léger-de-Balson (Gironde), la source Saint-Clair est « double » : l'une réservée aux pèlerins chrétiens, l'autre aux cagots (février 2010). thumb|Derniers cagots (« Agotes ») à Bozate (Navarre), fin du . Montage photographique de 1900.Le terme Cagots — ou Caqueux — désigne des hommes et des femmes soumis à une ségrégation, puis à une discrimination persistante, entre le et le , dans une aire géographique couvrant les Pyrénées, du sud de la Garonne au nord de l’Èbre.
Ces individus sont injustement soupçonnés d’être porteurs de lèpre (sous forme héréditaire ou dite « blanche ») ou considérés comme les descendants d’une « race maudite » (notamment les Goths, les Cathares ou les Sarrasins). Rejetés en marge de la société, ils ne peuvent exercer que des professions artisanales liées au travail du bois. La ségrégation perdure notamment en raison de l’obligation d’endogamie entre cagots. Les formes et l’intensité de cette discrimination, ainsi que les appellations employées, varient selon les époques et les régions.
Ils sont appelés cagots (féminin : cagotes) dans le sud-ouest de la France, et agote en Espagne, sur le versant sud des Pyrénées. D’autres dénominations existent, comme carròts, cascarròts, capots, coquets, ou encore collibertus — terme désignant à l’origine le serf et le traître, puis l’appelant de chasse aux canards sauvages. Ces appellations s’emploient sur un territoire allant du Massif central au littoral atlantique.
Des populations comparables sont présentes en Bretagne (les caqueux, caquins ou caquous), considérées comme descendants de lépreux. Les termes utilisés sont péjoratifs, excluants et employés par les populations sédentaires.
Les archives attestent que les familles cagotes établies dans le sud de la France subissent l’exclusion et la répulsion dès le , dans leurs quartiers et villages du Pays basque et de Gascogne. À partir de la Renaissance, la discrimination s’étend de part et d’autre du Piémont pyrénéen. Outre de probables raisons religieuses liées à l’hérésie, la réputation des cagots se dégrade dès le Moyen Âge, lorsqu’ils sont assimilés à la menace épidémique de la lèpre. Leur situation se détériore encore lorsqu’ils sont également associés aux gens du voyage de la Petite Égypte, migrants en Europe.
Étymologie de « cagot » thumb|Migrations wisigothes entre 376 et 418. thumb|Le Royaume wisigoth vers 500. thumb|Dialectes actuels du sud de la France : thumb|droite|Sous-dialectes de l'occitan dans le sud de la France (selon D. SumienDomergue Sumien (2009), « Classificacion dei dialèctes occitans », Linguistica occitana, 7.).
Jacques Fonlupt, dans Le crépuscule des cagots, rejoint l’analyse du chercheur en anthroponymie Pierre-Henri Billy : « Le mot gascon cagot résulte d’une déformation de l’ancien mot basque kakote, qui signifie "petit crochet" ». Cette hypothèse, jugée étymologiquement solide, s’appuie sur le fait que l’expression « petit crochet » pouvait désigner des personnes suspectées de lèpre, en raison des rétractions nerveuses donnant aux doigts de certains malades une forme recourbée. Le terme gaffet, dont le sens occitan initial est « crochet », s’emploie également pour qualifier les lépreux, puis les cagots, en Gascogne.
Une autre hypothèse propose que cagot provienne de la contraction de ca-nes-goth en ca-goth, puis ait évolué phonétiquement en cagotte, agote, cagot et capot. Les Goths, repoussés vers le sud par les Francs, se réfugient alors massivement dans les Pyrénées. Sur leur chemin, les populations locales leur attribuent des appellations injurieuses. Des documents latins attestent l’expression canes gothi (« chiens de Goths »)Michel, Histoire des races maudites, I, ., utilisée dès 507 pour qualifier les Wisigoths, notamment en raison de leur attachement à l’arianisme, considéré comme une hérésie par les chrétiens catholiques.
Selon cette interprétation, les cagots — descendants de Goths ariens — subissent la persécution des Francs christianisés après leur victoire à la bataille de Vouillé en 507, au cours de laquelle tue , roi des Wisigoths. Contraints de se retirer dans des zones montagneuses isolées pour préserver leurs pratiques religieuses, ils contractent, en plus de la consanguinité, la lèpre et une hypothyroïdie, maladies endémiques pouvant conduire à un état de crétinisme (à rapprocher du « crétin des Alpes »).
Par la suite, les cagots abjurent l’arianisme pour rejoindre la communion romaine (en 589 pour les Wisigoths). Cependant, la communauté cagote demeure suspecte : accusée d’héberger des traîtres (collibertus), des hérétiques (canes gothi), voire des lépreux (ladres). Les plus anciennes formes attestées — cacor, cacos, cagou — sont probablement des variantes dialectales du terme cagot.
Rabelais emploie dès 1535 le mot cagot dans Gargantua, interdisant par inscription l’entrée de l’abbaye de Thélème aux « hypocrites, bigots, cagots ». Les termes bigots et cagots, rapprochés ici par la rime et le suffixe -got, partagent également une connotation péjorative similaire.
L’Académie française, dans son édition 1932-1935, définit cagot comme : « Celui, celle qui a une dévotion fausse ou mal entendue », en précisant que got, en langue germanique, signifie « Dieu » ; de là viendraient bigot et cagot, désignant des personnes faisant preuve d’une superstition excessive.
Étienne PasquierÉtienne Pasquier, Œuvres choisies, . note au : « Got, en langue germanique et française, signifiait Dieu, et de là nous tirons les mots bigot et cagot ».
P.-M. Quitard, Dictionnaire Étymologique, Historique et Anecdotique des Proverbes et des Locutions Proverbiales de la Langue Française. Paris, 1842, P. Bertrand, Libraire-éditeur. avance encore une autre piste : Court de Gebelin fait dériver ce mot du latin caco-deus, rapporté par Ducange, où caco signifie « faux, mauvais, fourbe ». Ainsi, caco-goth devient un traître, puis un cagot. Du grec kakos, on rappelle que les Wisigoths, originaires du nord de la Grèce, passent par ce pays avant de conquérir Rome puis de s’installer dans les Pyrénées.
Les lexicographes modernes retiennent plutôt une origine liée au latin cacare, devenu cagar en occitan (« déféquer »), appliqué par dérision aux populations pyrénéennes isolées, peut-être affectées de lèpre, et par extension aux bigots (France), ibidem.. En béarnais, cagot serait un diminutif de cac-osus : cac- (du bas latin cacare, à rapprocher de cagole en occitan et de chier en français) + suffixe -osus (« breneux »)mensuel CQFD, , mai 2011.
Des formes voisines existent en moyen français : cacor (1285Archives de la Seine-Maritime, Chronique ms. anonyme de 1285 à 1323, no 5 des Cartul., fo 142 ro, in Mém. de la Société d'histoire de Paris, XI, 57 ), cacos (1321Chronique parisienne anonyme, ibidem.), cagou (1426Plouzané, Bretagne, d’après Esn.) et caqueux (). Le breton cagou, lié à cagal (« crotte »), prend aussi le sens de « misérable » ou « mendiant », et pourrait correspondre au béarnais cagot.
En résumé, cagot en béarnais semble avant tout une appellation dépréciative occasionnelle, la désignation plus neutre de crestian étant la plus répandue (notamment en toponymie). La prononciation béarnaise [ca'ɣɔt], avec le suffixe diminutif occitan -òt, donne au mot le sens littéral de « crotte » ou « petit merdeux ».
Localisation et désignation thumb|Un lépreux agitant sa crécelle. Enluminure du Livre des propriétés de choses de Barthélémy l’Anglais, France, fin du , Paris, BnF, département des Manuscrits. thumb|Porte réservée aux cagots dans l’église de Sauveterre-de-Béarn. thumb|À gauche, dans l’ombre d’un escalier, des personnes effrayées se cachent et se bousculent pour fuir un lépreux qui agite sa cloche pour se signaler.
Les cagots vivent en Gascogne (des portes de ToulouseUn toponyme Chrestias existe à Colomiers. jusqu’au Pays basque, en Armagnac, en Chalosse, dans le Béarn, en Bigorre et dans les vallées pyrénéennes), ainsi que dans le nord de l’Espagne (Aragon, Navarre nord et sud, Pays basque et Asturies), où ils sont appelés Agotes.
Réduits depuis des siècles à entretenir des relations presque exclusivement entre eux, ils ne constituent pas un groupe homogène. Ils vivent au contraire dispersés, par petits groupes de deux ou trois familles, en périphérie de nombreuses villes ou villages des régions citées.
Ces hameaux portent le nom de crestianies, puis, à partir du , de cagoteries., ou encore « aux Capots ». En Béarn, leur répartition — souvent charpentiers — correspond à celle d’autres artisans nombreux dans le piémont. Les crestians se répartissent dans et bourgs. En dehors des montagnes, 35 à 40 % des communautés comptent des cagots, principalement dans les plus importantes, à l’exclusion des très petites localités.
La toponymie et la topographie indiquent des constantes : quartiers excentrés, hors des murs, souvent nommés « crestian » (et dérivés) ou « place » (le patronyme Laplace est fréquent), toujours proches d’un point d’eau, indispensable à la vie et à l’exercice de leurs métiers.
vignette|Insigne en façade signalant l’habitation d’un cagot à Langogne (Lozère).
Avant le : « Cagots », « Crestians » et « Gésitains » pour raisons religieuses et sanitaires Les chercheurs situent l’apparition des termes « crestians » ou « chrestias » au . Ce terme pourrait être synonyme, en gascon, de « lépreux blanc ». Les lépreux sont alors appelés pauperes Christi (« pauvres du Christ »), à rapprocher des Anawim (« pauvres de Yahvé »), ce qui reflète sans doute un principe de précaution d’inspiration religieuse.
À Bordeaux, les crestias sont appelés ladres (voleur en gascon), mot qui signifie lèpre en ancien français et qui se rapproche de l’espagnol ladrón (« voleur », « pillard ») et du terme bagaude, dont cagot pourrait dériver. Les chroniques mentionnent aussi capos, gaffos ou Lazare, termes injurieux synonymes de lépreux. Dans certains textes du , cagot et ses équivalents sont employés comme synonymes de « lépreux ». En béarnais, il signifie « lépreux blanc ». D’autres appellations existent : gahets (gahets, gahetz, gafets, gaffets) et Gahouillet (forme pyrénéenne du castillan gajo, « lépreux »).
Au Moyen Âge, « lèpre » désigne diverses maladies cutanées : la lèpre rouge, presque toujours mortelle, et la lèpre blanche ou tuberculeuse, aux symptômes proches mais plus stables. Toute affection cutanée visible est assimilée à la lèpre et entraîne un isolement. L’ignorance médicale conduit à croire ces maladies héréditaires et hautement contagieuses.
En Gascogne, on parle aussi de lo mau de sent Lop (« le mal de saint Loup ») ou, plus souvent, de lo malandrèr (« le mal-aller »), issu du latin malandria, à rapprocher de l’italien malandato et des mots français « malandrin » et « maladrerie ». Le terme ladre (de Lazare) est également utiliséLa hont deus Ladres, « fontaine des lépreux » à Saint-Christau, vallée d'Aspe.
Le terme Gésitas, Gésites ou Gésitains apparaît après 1517, à la suite d’un procès consécutif à une pétition de cagots aux États de Navarre. Caxarnaut, opposant à cette demande, cite un passage de l’Ancien Testament où le prophète Élisée guérit un prince de la lèpre mais punit son valet Géhazi en lui transmettant la maladie. Caxarnaut s’appuie sur ce récit pour affirmer que la lèpre est incurable et d’origine divine. Ce terme savant reste cantonné aux textes officiels et n’est pas adopté par le peuple.
Au fil des siècles : nouvelles appellations thumb|Pattes palmées de l’oie, un palmipède.
Le mot cagot apparaît vers le , lorsque la théorie d’une origine gothique remplace celle du lien avec la lèpre. À la Renaissance, crestia et crestian disparaissent de l’usage courant. Aux , en Armagnac, Condomois et Lomagne, on parle de capots ; en Béarn de cagots ; au Pays basque français et en Navarre espagnole d’agots. On trouve aussi agotas (à Bordeaux, dans l’Agenais et les Landes) et agotz (Pays basque).