Louis Poirier dit Julien Gracq (nom de plume), né le à Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) et mort le à Angers, est un écrivain français.

Si Au château d'Argol, son premier roman, fortement influencé par le romantisme noir et par le surréalisme, a attiré l'attention d'André Breton, c'est avec Le Rivage des Syrtes et surtout le refus de son auteur de recevoir le prix Goncourt en 1951 que Julien Gracq s'est fait connaître du public. Reconnaissance paradoxale pour cet écrivain discret qui s'est effacé derrière une œuvre protéiforme et originale, en marge des courants dominants de la littérature de son époque (voire en opposition avec eux), qu'il s'agisse de l'existentialisme ou du nouveau roman. Après avoir abandonné l'écriture de fiction, Julien Gracq publie à partir de 1970 des livres qui mélangent bribes d'autobiographie, réflexions sur la littérature et méditations géographiques.

Traduites dans vingt-six langues, étudiées dans des thèses et des colloques, proposées aux concours de l'agrégation, publiées de son vivant dans la bibliothèque de la Pléiade, les œuvres de Julien Gracq ont valu à leur auteur une consécration critique presque sans équivalent à son époque.

Biographie Jeunesse et études 280px|thumb|La Loire dans la région natale de Julien Gracq. Second enfant d'Emmanuel Poirier et Alice Belliard, un couple de commerçants aisés (qui ont eu une fille, Suzanne, née neuf ans plus tôt, et à laquelle il restera très attaché), Louis Poirier est né le à Saint-Florent-le-Vieil, petite ville des bords de Loire, entre Angers et Nantes, où ses ancêtres paternels sont installés depuis plusieurs siècles. Son grand-père a été boulanger, son père est mercier. Il y passe une enfance heureuse et campagnarde, expliquera-t-il plus tard, dont les premiers souvenirs sont associés à la lecture (il découvre très jeune les œuvres de Fenimore Cooper, d'Erckmann-Chatrian, d'Hector Malot, et surtout de Jules Verne, qui « a été la passion de lecture de toute [s]on enfance ») et à la présence, en arrière-plan, de la guerre, qui ne le touche pas directement, personne dans sa famille n'étant mobilisé.

En 1921, à l'issue de ses études primaires, il est envoyé à Nantes, où il devient interne au Lycée Georges-Clemenceau. Immédiatement, il se prend à détester la vie d'internat, qui lui semble pesante et odieuse. La découverte du roman Le Rouge et le Noir, de Stendhal, dont la lecture le bouleverse, lui donne le modèle et le mode d'emploi de la révolte qui restera la sienne tout au long de son existence : une fin de non-recevoir, froide et délibérée, mais purement intérieure, assénée à l'ordre du monde social. Louis Poirier est toutefois un élève brillant : il obtient sept fois le prix d'excellence (avec 6 à 11 prix chaque année), trois prix et deux accessits au concours général lors des sessions 1927 et 1928Jean Guiffan, Joël Barreau et Jean-Louis Liters dir., Le Lycée Clemenceau. 200 ans d'histoire, Éditions Coiffard, Nantes, 2008. : Fiche biographique page 444 et palmarès pages 471-472.

En 1928, reçu au baccalauréat avec mention Très bien, il est admis en classe préparatoire au Lycée Henri-IV à Paris, où il suit les cours de philosophie d'Alain. Il découvre à cette époque l'art moderne, le cinéma, et la littérature contemporaine (Paul Valéry, Paul Claudel...). Enfin, en 1929, il a la révélation de l'opéra wagnérien, découvert lors d'une représentation de Parsifal. Un balcon en forêt (1958) s'ouvre par une épigraphe reproduisant les premiers vers de cet opéra.. En 1930, Louis Poirier est admis sixième à l'École normale supérieure. C'est à cette époque qu'il découvre le surréalisme, à travers quelques ouvrages d'André Breton : Nadja, le Manifeste du surréalisme, peut-être aussi Les Pas perdus. Autre découverte, elle aussi marquante à sa façon : celle de l'idéologie nazie, par l'intermédiaire d'un groupe d'étudiants allemands à l'occasion d'un voyage scolaire à Budapest en 1931.

Louis Poirier suit en parallèle des cours à l'École libre des sciences politiques, dont il est diplômé en 1933 de la section diplomatique. Choisissant d'étudier la géographie, en hommage à Jules Verne, dira-t-il par la suite, il est élève d'Emmanuel de Martonne et d'Albert DemangeonJulien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, .. En 1934, Louis Poirier publie son premier texte, un article en partie issu d'un mémoire universitaire : « Bocage et plaine dans le sud de l'Anjou », qui paraît dans les Annales de géographie. La même année, il est reçu cinquième à l'agrégation d'histoire et géographie.. De 1934 à 1935, il effectue son service militaire comme officier-élève à l'École militaire de l'infanterie et des chars de combat (EMICC) de Saint-Maixent (Deux-Sèvres), puis comme professeur au Prytanée militaire de La Flèche (Sarthe), et enfin au RI de Nantes. En , rendu à la vie civile, il est affecté d'abord à Nantes au lycée Clemenceau où il avait été élève, puis au lycée La Tour d'Auvergne à Quimper de 1937 à 1939.

Un écrivain « tardif »

C’est la bibliothèque d’Angers qui conserve le manuscrit autographe de Partnership, un roman de jeunesse inédit de Julien Gracq qu’il avait signé en 1931 de son vrai nom, Louis Poirier. Écrit à l’âge de 21 ans, et découvert très tardivement, ce manuscrit de 138 pages fait, à la première personne, le récit malheureux d’une amitié de jeunesse.

À Quimper, Louis Poirier anime le cercle d'échecsJacques Boislève précise que « la familiarité de Julien Gracq avec les échecs remonte à loin » et que de 1937 à 1939 Gracq participe à des tournois à Brest et Lorient dans « Julien Gracq joueur d'échecs : du petit théâtre au grand jeu », Revue 303, , novembre 2006, ., ainsi qu'une section syndicale de la CGT. Il est également, à partir de 1936, adhérent au Parti communiste français. Son engagement politique le pousse à prendre part à la grève de , ce qui lui vaut une suspension temporaire de traitement. Mais il a des difficultés à concilier cet engagement politique avec sa pratique de l'écriture, dont l'esthétique est très éloignée du réalisme socialiste.

En effet, en 1937, après avoir obtenu un congé sans solde d'une année pour se rendre en URSS afin d'y préparer une thèse de géographie (projet avorté pour cause de non-réception du visa d'entrée dans ce pays), Louis Poirier s'est lancé dans l'écriture d'un roman : il s'agissait là, explique-t-il plus tard, de son premier acte d'écriture. Il n'y a pas eu chez lui de « tentatives précoces », d'ébauches avortées rédigées au sortir de l'adolescenceIl confesserait toutefois avoir écrit de fort mauvais alexandrins vers l'âge de treize ou quatorze ans, ainsi que « quelques essais d'écriture » lorsqu'il était étudiant. Mais il n'avait jamais envisagé de devenir écrivain (.). Ce qui le conduit à expliquer qu'il se considère comme un « écrivain tardif » : « mon premier livre a été Au château d'Argol ; une heure avant de le commencer, je n'y songeais pasEntretien radiophonique avec Gilbert Ernst du 12 juillet 1971, reproduit in Julien Gracq, Cahier de l'Herne, Paris, 1972, .. » Ce premier roman, « plus abstrait, plus violent et plus révélateur . » que ceux qui le suivent, met en scène les relations ambiguës, fortement teintées d'érotisme et de violence, entre trois jeunes gens (deux hommes et une femme), dans un style inspiré d'Edgar Allan Poe et de Lautréamont. Une fois l'écriture d'Au Château d'Argol achevée, Louis Poirier le fait parvenir aux éditions de la NRF, qui refusent le manuscrit. Il le laisse alors dans un tiroir, jusqu'à ce qu'il rencontre José Corti, l'éditeur des surréalistes, qui apprécie l'ouvrage et accepte de le publier à condition que son auteur participe aux frais d'édition. Le texte paraît, augmenté d'un « Avis au lecteur » rédigé après-coup, dans lequel l'auteur revendique les influences de Wagner et du surréalisme, et récuse par avance toute interprétation symbolique du roman. Plus tard, Gracq explique que cet « avis » avait pour fonction première de brouiller les pistesCf. B. Boie, in Gracq, op. cit., ..

C'est à cette époque que Louis Poirier décide de prendre un pseudonyme littéraire, afin de « séparer nettement [s]on activité de professeur de [s]on activité d'écrivain ». Voulant que l'ensemble du nom et du prénom forme trois syllabes et contienne des sonorités qui lui plaisent, il se décide pour Julien Gracq. Le prénom est sans doute un hommage à Julien Sorel, le héros du Rouge et le Noir, tandis que le nom peut faire référence aux Gracques de l'histoire romaine, même s'il a peut-être surtout été choisi pour sa brièveté, sa voyelle grave et sa finale explosive.

La diffusion du Château d'Argol est confidentielle (130 exemplaires vendus en un an, sur un tirage de B.Boie, in Gracq, op. cit., .), mais celui-ci est remarqué par Edmond Jaloux, Thierry Maulnier, et surtout André Breton, qu'il connaissait déjàC'est en effet lui qui plusieurs mois plus tôt avait attiré sur lui l'attention d'Edmond Jaloux (cf. B.Boie, in Gracq, op. cit., ). et à qui Gracq avait envoyé un exemplaire du roman. Le « pape du surréalisme » lui adresse en réponse une lettre enthousiaste, numérisée à l'occasion de la vente aux enchères des biens de Julien Gracq le 12 novembre 2008. et lors d'une conférence prononcée à Yale en , Breton précisera l'importance qu'il accorde à ce roman « où, sans doute pour la première fois, le surréalisme se retourne librement sur lui-même pour se confronter avec les grandes expériences sensibles du passé et évaluer, tant sous l'angle de l'émotion que sous celui de la clairvoyance, ce qu'a été l'étendue de sa conquêteCité par Gérard de Cortanze, Le Monde du surréalisme, éditions Complexe, 2005, . Le texte de cette conférence a été repris dans le recueil La Clé des champs publié en 1953. Pour cet extrait, André Breton, Œuvres complètes III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, .. »

Les deux hommes se rencontrent à Nantes en août 1939, et immédiatement est réglée la question de la non-appartenance de Gracq au groupe surréaliste, auquel il ne souhaite pas se joindre.

Il rompt la même année avec le Parti communiste, à la suite de l'annonce du pacte germano-soviétique. « Depuis, je n'ai jamais pu ni mêler quelque croyance que ce soit à la politique, ni même la considérer comme un exercice sérieux pour l'esprit », avouera-t-il plus tard, tout en précisant qu'il « li[t] les journaux » et « vote régulièrement ».

La période de la guerre thumb|200px|Affiche annonçant la création de Parsifal (1882), opéra de Richard Wagner, que Julien Gracq découvre en 1929. On a souvent dit que les fictions de Julien Gracq se caractérisent par l'attente d'un événement, dont la nature est généralement catastrophique et à l'orée duquel se concluent ses récitsCe « on-dit » était rapporté par Gracq lui-même dans un entretien radiophonique de 1971 avec Gilbert Ernst (in Julien Gracq, Cahier de l'Herne, .).. À la fin de l'année 1939, cette situation dans laquelle il se plaît à se trouver en imagination rejoint l'atmosphère générale dans laquelle baigne la France de la « drôle de guerre », cette époque « très étrange » où « tout était en suspens ». « La débâcle était dans l'air, expliquera-t-il plus tard, mais il était absolument impossible de prévoir sur quoi allait déboucher cette attente très anxieuseEntretien de 1971 avec Gilbert Ernst, in L'Herne, .. » Cette période très particulière d'une guerre déjà déclarée mais pas encore commencée lui fournira la matière du Rivage des Syrtes (1951) et du Balcon en forêt (1958)Ces deux romans qui ont le même sujet, a indiqué Gracq (cf. Bernhild Boie, in Julien Gracq, O. C. II, .). Louis Poirier est mobilisé à la fin du mois d'août 1939 dans l'infanterie, avec le grade de lieutenant au RI.