Max Jacob, né Max Jacob Alexandre le à Quimper et mort le à Drancy, est un poète moderniste, romancier et peintre français.
Précurseur de Dada puis du surréalisme sans y adhérer, il bouleverse de son vers libre et burlesque la poésie française dès 1917, après avoir renoncé à sa carrière de journaliste auprès d'Alphonse Allais et s'être intimement lié à Pablo Picasso, Guillaume Apollinaire, Marie Laurencin, André Salmon, Amedeo Modigliani. Artiste vivant principalement de sa peinture, laquelle a été assimilée à l'École de Paris, il devient à partir de 1934 un épistolier influent, en particulier sur Jean Cocteau, et prolixe, dont la théorie esthétique, au-delà du mysticisme qui anime son écriture, sert en 1941 de fondement à l'École de Rochefort.
Né en Basse Bretagne dans une famille juive voltairienne et non pratiquante, Max Jacob, qui restera toute sa vie tourmenté par son homosexualité, se convertit en 1915 au catholicisme après avoir eu plusieurs visions, tout en continuant à animer l'avant-garde montmartroise et montparnassienne. À partir de 1936, il mène à Saint-Benoît-sur-Loire la vie monacale d'un oblat séculier rattaché à l'abbaye de Fleury. Sa poésie témoigne dès lors du quasi-quiétisme dans lequel il assume douloureusement sa vie de pécheur comme une condition de sa rédemption. En raison de ses origines juives, il est arrêté par la Gestapo, six mois avant la Libération de Paris, destin qu'il accepte comme un martyre libérateur. Interné par la gendarmerie française dans le camp de Drancy, il y meurt cinq jours plus tard, trente heures avant sa déportation programmée pour le camp d'extermination d'Auschwitz.
Biographie Années de formation Histoire d'un nom Max Jacob Alexandre naît le au 14, rue du Parc à Quimper, à l'entresol du café qui fait l'angle avec la rue Saint-François, dans une famille juive voltairienneMax Jacob, « Lettre à Moïse Kisling », 1924, in Correspondance, , Paris, Éditions de Paris, 1953, . non pratiquante, ne serait-ce qu'en raison de l'absence de coreligionnairesHélène Henry, « Biobibliographie de Max Jacob », AMJ, Saint-Benoît-sur-Loire, 200?. et de synagogue. Madame Alexandre, née Jacob, donne à ses trois cadets Jacob pour deuxième prénom (Gaston Jacob, Max Jacob, Jacques Jacob).
vignette|Max Jacob, toute sa vie tourmenté par ses démons, placera l'ensemble de son œuvre sous le signe de Jacob luttant avec l'AngeR. Szigeti, « Max Jacob poète et peintre de Dieu. », in Créer, n° spéc., , 1976., représenté ici par Gauguin, en 1888. Il finira par voir dans le changement de nom d'Israël et l'acquisition du droit d’aînesse par celui-ci la prémonition de la conversion des Juifs au christianismeM. Jacob, Lettre à C. Moricand, , cité in S. J. Collier, Lettres à Claude Valence & à Théophile Briant, , Blackwell, Oxford, 1966., dont enfant il souffrait d'être exclu.
Le grand-père paternel de Max Jacob, Samuel Alexandre est de nationalité allemande et de confession juive. Né à Neunkirchen en Rhénanie, probablement en 1811, il est le fils de Lazare Alexandre et de Julie Bernheim. Il est issu de ces familles ashkénazes de l'ex-Cisrhénanie qui ont été émancipées par la France révolutionnaire et ruinées par les guerres napoléoniennes. Il immigre en France.
Samuel Jacob, s'établit comme marchand tailleur, rue du Parc à Quimper. En 1859, il propose avec succès des habits citadins portant des broderies qui feront sa renommée en faisant travailler en particulier les brodeurs bigoudens dans un contexte porteur pour la Bretagne. Dix de ses costumes traditionnels bretons (de Scaër, de Ploaré, de Pont-L'Abbé, de Kerfeunteun) seront présentés à l'exposition universelle de Paris en 1867, il y remporte une médaille d'argent"Journal de l'exposition universelle, 1867.. Il fait fortune dans la confection. Aidé de ses deux fils, il ouvre en 1870 plusieurs succursales, dont un magasin proposant toutes sortes d'objets pittoresques bretons, pratique des campagnes publicitaires.
Le père de Max Jacob, Lazare Alexandre, exerce le métier de kemener, c'est-à-dire tailleur-brodeur. Dans la Bretagne d'alors, c'est un métier estimé par les coquettes de Quimper et leurs maris bourgeois, mais, en raison de préjugés relatifs à la virilité, moqué par le peuple des campagnes et les enfants. Quand Lazare Alexandre« Casier judiciaire », Tribunal de première instance, Quimper, , in Archives nationales, cote 19800035/307/41401, SIAF, Fontainebleau, 1962, cité dans . épouse en 1871 une Parisienne, Prudence Jacob« Bulletin de naissance », Mairie, Quimper, , in Archives nationales, cote 19800035/307/41401, SIAF, Fontainebleau, 1962, cité dans ., il est, dans l'entreprise paternelle, à la tête d'une équipe de dennerien neud, brodeurs travaillant à domicile. Les Jacob possèdent des ateliers de confection à Lorient, et c'est sous la marque « Jacob » que l'entreprise Alexandre développe sa notoriété.
Le , Samuel Alexandre et ses fils font changer leur nom à l'état civil et adoptent officiellement le nom de famille « Jacob », sous lequel ils sont connus de leurs clients. « Jacob » a en outre l'avantage d'être, comme beaucoup de prénoms bibliques, un patronyme typiquement cornouaillais. Max Jacob Alexandre a douze ans quand il devient Max Jacob.
Max Jacob a de nombreux cousins plus ou moins éloignés, comme : la résistante Andrée Jacob, le compositeur Maxime Jacob, alias Dom Clément Jacob, Jean-Richard Bloch, Ernest La Jeunesse, Sylvain Lévi.
Enfance bretonne (1876-1894) vignette|Le pâté de maisons où habitent les Alexandre devant les marronniers qui bordent l'Odet (gravure de Louis Barroin, L'Odet et la cathédrale de Quimper, 1899). De sa chambre, Max Jacob voyait la cathédrale Saint-Corentin où il n'avait pas le droit de rejoindre ses camarades.
Vivant au premier étage d'une élégante maison neuve au 8, rue du Parc, le long de l'Odet, le petit Max passe à Quimper une enfance confortable, imprégnée de légendes et de la ferveur catholique des pardons qu'exaltent la défaite de 1870, la Grande Dépression, l'implication du clergé dans le revanchisme et le « redressement moral », puis la politique de l'« esprit nouveau », notamment par le culte du Sacré-Cœur. N'ayant pas reçu le baptême, il souffre d'être exclu de cette vie fervente, particulièrement quand les processions défilent sous les six fenêtres du balcon. Il apprend l'orgue dans la cathédrale Saint-Corentin avec son professeur de piano.
Depuis son plus jeune âge, il manifeste une phobie des chiens même petits, peur irrationnelle qui le poursuivra toute sa vie, de sorte qu'il se fera mordre de nombreuses fois et que les animaux représenteront souvent dans sa poésie des lieux d'angoisseM. Jacob, Lettre à A. Moricand, , cité in S. J. Collier, Lettres à Claude Valence & à Théophile Briant, , Blackwell, Oxford, 1966.. Dès l'âge de huit ans, il s'amuse à prédire avec assurance l'avenir de ses camarades et fait des horoscopes. Il se moque des enfants bretonnants et joue aux « rêves inventés ». Battu par sa sœur et son frère aînés, il ne trouve pas de consolation auprès d'une mère railleuse, toute à sa toilette, et restera très attaché à la petite dernière, Myrthe-Léa, qui a huit ans de moins que lui.
À treize ans, afin de soigner sa nervosité débordante, il est envoyé à Paris consulter Jean-Martin Charcot, lequel pratique une psychothérapie fondée sur la suggestion et utilise parfois l'hypnose. Il passe l'année scolaire 1890-1891 dans une maison de santé pour adolescents issus des milieux favorisés. Au retour de cette expérience parisienne, où la fréquentation des pensionnaires l'a sensibilisé aux beaux-arts et à la musique, il entame une scolarité des plus brillantes, conversant souvent en privé avec ses professeurs, collectionnant les prix en histoire, en sciences naturelles, en allemand, en rhétorique. Il s'enthousiasme pour Baudelaire et Jules LaforgueA. Gaultier, Abécédaire du cubisme, , Flammarion, Paris, 2002 . et, avec ses camarades les plus exaltés, essaie de lancer des revues littéraires qui fâchent le proviseur. En 1894, il obtient un huitième accessit au concours général de philosophie, et se voit proposer une bourse pour préparer le concours de Normale, dans une classe du prestigieux lycée Lakanal, à laquelle il renonce.
Étudiant dans le Paris de la Belle Époque (1895-1898) À la rentrée 1894, Max Jacob choisit de suivre à Paris les traces de son frère aîné, Maurice « l'Africain », à l'École coloniale. Il s'y oriente pour devenir cadre dans l'administration coloniale de l'Indochine. Logeant à l'hôtel Corneille, rue Corneille, dans le Quartier latin, il suit en parallèle le cursus de la Faculté de droit de la Sorbonne.
Le , son meilleur ami, Raoul Bolloré, petit-neveu de l'industriel Jean-René Bolloré et génie précoce, auquel il voue une admiration particulière empreinte d'exaltationY. Pelletier, cité in A. G. Hamon, « Max Jacob ou l'image d'un raté », in La Bretagne, , Paris, ., se suicide à Rennes, en se jetant dans la Vilaine. Il en portera le deuil mélancolique toute sa vieM. Jacob, « Lettre à René Villard », , in Y. Pelletier, Lettres à René Villard, , , Rougerie, Mortemart, 1978.. Il échoue à tous ses examens et l'année scolaire 1895-96 est une année de redoublement, tant à la Faculté de droit qu'à l'École coloniale. Dans celle-ci, il prépare par anticipation les concours d'entrée dans l'administration pénitentiaire coloniale.
Réformé en pour insuffisance pulmonaire au bout de deux moisM. Jacob, « Renseignements produits à l'appui d'une proposition de Chevalier dans la Légion d'honneur », , Ordre national de la Légion d'honneur, Paris, , in Archives nationales, cote 19800035/307/41401, SIAF, Fontainebleau, 1962, cité dans . de service militaire passé au de ligne de Quimper, il attend la rentrée suivante dans une mansarde de la maison paternelle aménagée par luiRobert Gulette, La Vie de Max Jacob, , Nizet, Paris, 1976., en s'adonnant avec rage au piano et au dessin paysager. Au bout du premier trimestre de sa seconde année, en , il est conduit à démissionner de l'École coloniale. Renonçant aux rêves de voyages exotiques, il retourne pour quelques semaines à Quimper, où il retrouve son piano et son désœuvrement.
À vingt et un ans, attiré par le tourbillon de la fête parisienne, rêvant de devenir l'homme de lettres promis par le concours général, il profite de sa majorité, au grand dam de ses parents, pour retrouver Paris en , où un collègue l'héberge provisoirement. Tout en continuant ses études de droit, passant d'une chambre misérable à l'autre, boulevard Arago puis rue Denfert-Rochereau, il tâche de gagner sa vie comme accompagnateur de piano, puis animateur d'un cours de dessin dans une école communale. En , il passe avec succès ses examens et reçoit son diplôme de licence de droitM. Jacob, « Renseignements produits à l'appui d'une proposition de Chevalier dans la Légion d'honneur », , Ordre national de la Légion d'honneur, Paris, , in Archives nationales, cote 19800035/307/41401, SIAF, Fontainebleau, 1962, cité dans ., option droit maritime, le .
Journaliste caractériel (1899-1901) En , Max Jacob, introduit par le peintre et ami Fernand Alkan-Lévy auprès de Roger Marx et recommandé par celui-ci, commence à exercer comme critique d'art sous le nom de son grand-père maternel, Léon David, au Moniteur des artsJ. Godard, « Sources d'Apollinaire », in Michel Décaudin, Apollinaire en son temps. Actes du quatorzième colloque de Stavelot - ., , Sorbonne nouvelle, Paris, 1989., ce qui lui permet de parcourir les expositions. En , il est promu rédacteur en chef de La Revue d'artL.-A. Joseph, Chroniques d'art 1898-1900, La Revue des lettres modernes, Paris, 1987, , , nouveau titre de cette revue, publiée par Ernest Flammarion et reprise par Maurice Méry.
vignette|Autoportrait au crayon daté de 1901Cité in ..