vignette|Affiche promouvant Les mystères de la franc-maçonnerie, l'un des fascicules antimaçonniques de Léo Taxil (1896). vignette|upright=1.2|Illustration datant de 1831, en réaction à la création du parti antimaçonnique.
L'antimaçonnisme (ou antimaçonnerie) désigne la critique, l'opposition et l'hostilité manifestées à l'encontre de la franc-maçonnerie et de ses membres.
Souvent liées à l'Église catholique, qui condamna à plusieurs reprises la franc-maçonnerie en tant que telle depuis la bulle pontificale In eminenti apostolatus specula en 1738, les condamnations au sujet de la société initiatique se sont exprimées sous des natures et formes diverses. L'acceptation globale de l'idéologie démontre que la distribution des préjugés fut variable au sein des classes sociales et selon les appartenances religieuses. En tant que phénomène sociétal, l'antimaçonnisme constitue une réalité historique et sociale qui puise sa source dans plusieurs strates de l'histoire. La chronologie du phénomène rapporte un ensemble de faits concentrés géographiquement en Occident.
Les politiques et publications antimaçonniques décrivent généralement des intentions et des actions de conspiration liées à un secret, telles les théories du complot maçonnique. Les hostilités furent nourries de tout temps par de multiples interprétations spéculatives telles que l'immixtion dans le pouvoir politique et judiciaire, les hauts grades, l'influence déterminante et l'insertion de symboles dans la vie civile qui en résultent. Dans une optique plus rationnelle, l'antimaçonnisme découle d'une opposition aux idées progressistes et libérales issues du siècle des Lumières, époque où certains Philosophes de renom ont adhéré à l'école de pensée.
À la suite notamment des ouvrages de l'abbé Barruel, qui défend la thèse que la Révolution française résulterait d'un complot maçonnique, l'antimaçonnisme devient progressivement une doctrine qui se développe dans les milieux catholiques ultramontains et chez les penseurs de la contre-révolution.
Au , si la franc-maçonnerie est jugée par l'Internationale communiste qui l'interdit à ses partisans, la défiance à son encontre est reprise par l'extrême droite qui l'associe au discours antisémite par une dénonciation de , soupçonnant l'existence d'un faisceau d'intérêts communs. Les régimes dictatoriaux en général de par le monde et la Seconde Guerre mondiale furent les théâtres des persécutions les plus sévères à l'égard de la franc-maçonnerie.
Terminologie Le terme trouve sa source étymologique par la composition de , calque de l'anglais ( : et : ) et du préfixe , originaire du grec ancien et signifiant . L'origine du nom commun maçonnisme serait issu du francique makôn (d'où l'anglais ) ou du germain makôn et du suffixe qui indique lui un potentiel idéologique..
Le terme et ses dérivés apparaissent au début du en Allemagne bien que la réalité des faits qu'ils décrivent soit antérieure. L'une des traces les plus anciennes du mot remonte aux , implantées dès 1740 à Hambourg, Oberhassen et Copenhague. Le roi danois Henri XII encouragea un temps la société mais l'expansion de celle-ci semble avoir été limitée..
Pour l'historien français Michel Jarrige, l'antimaçonnisme est une tandis que l'antimaçonnerie . Il ajoute : ..
Au , le maçonnologue anglais Robert Cooper observe la banalisation de l'hostilité à la franc-maçonnerie au travers de l'attitude de nombreuses personnes qui sont plus motivées par la haine envers les francs-maçons eux-mêmes que par la critique du mouvement maçonnique. C'est pourquoi il recommande de manière générale, mais particulièrement aux maçons, l'emploi du terme hybride franco-hellénique , utilisant le suffixe issu du grec ancien phóbos (), au lieu d'antimaçonnisme..
Le journaliste Jiri Pragman propose, au lieu de ce terme hybride, le mot de . formé régulièrement de deux noms grecs : Le mot λάτομος (latinisé en latomus), est formé des radicaux λας, la pierre, et τέμνω, couper. D'où vient aussi le nom des célèbres Latomies du tyran Denys de Syracuse. désignant le tailleur de pierre ou l'ouvrier carrier et phobos exprimant l'effroi. Le terme évoque directement les racines opératives de la franc-maçonnerie et désigne la phobie qui peut y être liée. Ainsi, naissent sous la même forme, le nom commun (« bouffer du maçon ») et l'adjectif . D'autres préfèrent parler de afin de qualifier les idéologies plus récentes..
Naissance de l'antimaçonnisme au Antimaçonnisme premier Lorsque la franc-maçonnerie s'implante en France dans les années 1720, elle est l'objet d'attaques qui viendront tout d'abord du monde populaire.. Rumeurs et ragots alimentent cet antimaçonnisme — considéré par sa nature comme par les historiensJacques Lemaire et Jérôme Rousse-Lacordaire utilisent notamment cette qualification.. La peur du secret entraîne un début d'hostilité à une époque où la liberté d'association n'existe pas. Ainsi, les loges qui proposent à leurs membres de se regrouper certains soirs développent chez la population française une réputation négative et entraînent un certain nombre de fantasmes. Accusés d'ivrognerie, d'homosexualité et de s'adonner au , les maçons suscitent la défiance. Par conséquent, la première moitié du est fertile en libelles, pamphlets, satires, diatribes de toutes sortes concernant la franc-maçonnerie..
Genèse de l'idéologie thumb|upright|René Hérault publie en 1738 La réception d'un frey-maçon. La genèse de l'idéologie antimaçonnique se construit au travers d'une littérature particulièrement fécondeDans un premier temps, les auteurs reprennent en réalité les condamnations du Vatican et les durcissent, les affinent, les expliquent en détail, etc. Les textes en latin sont une écume de curiosité pour l'époque, alors que le genre pamphlet se vend par milliers, surtout lorsqu'il aborde des mystères. Au , les deux formes d'hostilité évoluent donc en parallèle, l'une se nourrissant de l'autre. : les années 1745 et 1748 enregistrent chacune la publication de cinq ouvrages autour de la franc-maçonnerie. Notons qu'avant 1738, le sujet maçonnique passionne et inspire peu.
En 1730, est publiée à Londres la Maçonnerie disséquée (), compendium des rituels des trois premiers grades. Samuel Prichard est l'auteur du célèbre manuel et se présente lui-même comme un ancien maçon, mais aussi comme un adversaire résolu de la maçonnerie — selon lui, cette dernière est une escroquerie à laquelle il ne faut pas se laisser prendre.. C'est d'ailleurs pour lever ce leurre et le rendre inopérant que l'écrivain dévoile du mieux qu'il peut les « secrets » de la maçonnerie. 1738 voit la rédaction de La réception d'un frey-maçonHérault traduit certaines des divulgations anglaises afin d'apporter de la crédibilité à son ouvrage., première divulgation du en langue française. L'auteur, René Hérault, est un magistrat français et lieutenant général de police à Paris, engagé dans la campagne antimaçonnique, selon les termes de l'historien Lemaire, de , il est l'un des premiers auteurs à adopter une écriture axée sur la , berceau de l'antimaçonnisme..
Entre 1738 et 1751, trois dizaines d'ouvrages paraissent, assurant les débuts de l'antimaçonnisme en France. L'ensemble assez hétéroclite peut être distingué en trois catégories d'ouvrages : les œuvres littéraires à proprement parler, les écrits de divulgations publiés sans souci de nuire et les pamphlets, surtout à partir de 1743, engagés ou non dans la répression d'origine cléricale.. Les premiers comprennent des défenses de thèses sous la forme de réquisitoire contre la société initiatique, ou bien des apologies en réplique à ces réquisitoires. Les formes de ces écrits français varient : évocation de la maçonnerie à titre subsidiaire en la mettant en scène, recherche de satisfaction de la curiosité du lecteur profane (révélations de pseudo-secrets réservés aux initiés) ou encore sous l'apparence d'ouvrages d'étude, présentant les loges sous une vision burlesque dans le souci d'une moquerie.
thumb|left|upright|L'Ordre de Francs Maçons Trahi et le secret des mopses révélé, écrit en 1744 par l'abbé Pérau.
Les œuvres littéraires au sens propre, parfois rédigées par des initiés, comme la pièce de théâtre Les Fri-MaçonsLa pièce Les Fri-Maçons met en scène une jeune femme, Lucile, curieuse de connaître le secret des francs-maçons. Comme son soupirant, Clitandre, doit être reçu dans l'ordre, la jeune femme promet de lui donner sa main s'il consent à lui révéler les mystères qu'il y décèlera. de l'écrivain suisse Pierre Clément, ne comportent dans un premier temps aucune attaque contre la franc-maçonnerie. Si la comédie anonyme Arlequin franc-maçon comprend deux passages où la loge est évoquée comme une société qui , les représentations traduisent surtout le souci de leurs auteurs de se vouer à l'air du temps. Les goûts du public sont en effet au mystère et flatter ceux-ci apparaît, pour certains écrivains , comme une opportunité vers la notoriété..
Dans la série de volumes de la première moitié du , prétendant divulguer des secrets mais étant en réalité fantaisistes, peut être citée La Franc-Maçonne ou Révélation des mystères des Francs-Maçons par Madame de ***, l'un des premiers réquisitoires où l'hostilité est annoncée. Au travers des conversations des protagonistes, il présente la loge comme une entreprise à visée politique. travaillant à l'établissement d'une Selon les termes de l'époque et d'après les pages 18 et 19 du volume : . et Le Secret des Francs-Maçons entièrement découvert, pièce burlesque extravagante..
thumb|upright|L'ouvrage de Louis Travernol, Les Francs-maçons écrasés, paru en 1747.
De leur côté, les pamphlets et réquisitoires antimaçonniques inondent la littérature. Les premiers écrits véritablement hostiles à l'ordre sont, en 1744, La Désolation des entrepreneurs modernes du Temple de Jérusalem de Louis Travenol et L'ordre des francs-maçons trahi et le Secret des Mopses révélé de l'abbé Pérau. Tous deux prétendent avoir infiltré un atelier. Travenol décrit les tenues comme des et les rituels comme des . L'intention délétère trouve sa source dans un nationalisme réactionnaire — patriote, Louis Travernol ne peut accepter que ses contemporains pratiquent l'anglomanie, dont la franc-maçonnerie lui parait une forme exacerbée.. Son second ouvrage Francs-maçons écrasés, paru en 1747, est considéré comme le réel point de départ de l'antimaçonnisme philosophique dans la littérature. Inspiré par le clan ultramontain, une tentative de démonstration de la domination des initiés par le diable y est écrite. L'hédonisme, l'épicurisme naturel et le tolérantisme religieux sont évoqués comme terroirs d'une révolte contre l'Église..
Synthétisant l'ensemble des thématiques utilisées à visée dénonciatrice, la Lettre et consultation sur la société des Francs-Maçons introduit une accusation de .. Si les principes antimaçonniques connaissent d'abord une période d'incertitude (milieux populaires), ils sont rapidement fixés par les autorités ecclésiales en 1738 et d'après une foisonnante littérature composée d'écrits confondants réalisme et fantaisiesL'auteur du Le Secret des francs-maçons entièrement découvert avoue lui-même avoir rédigé la pièce dans le but que les lecteurs puissent . De fait, chaque grade comprend des gestuelles extravagantes sorties tout droit de sa plume : l'apprenti tourne huit fois sa main dans sa poche, le compagnon se caresse les joues et le maître frappe le dos de l'apprenti., répandus dans toutes les sphères où l'Église catholique exerce son influence..
Typologie de l'antimaçonnisme De la naissance de l'antimaçonnisme et de sa genèse idéologique, se dégagent deux courants majeurs : l'antimaçonnisme doctrinal. et l'antimaçonnisme politique ou social.
Antimaçonnisme religieux thumb|upright|Première page du Clemens Episcopus en 1738.