Le monastère Notre-Dame de Ganagobie est une abbaye bénédictine située à environ 15 kilomètres au nord-est de Forcalquier et à environ 30 kilomètres au sud de Sisteron, dans le département des Alpes-de-Haute-Provence en région Provence-Alpes-Côte d'Azur.
Il est connu pour son remarquable pavement de mosaïques médiévales polychromes, daté de la décennie 1120-1130, sans équivalent en France.
L'abbaye est située au-dessus du lit de la Durance, sur un étroit plateau bordé d'abrupts. La voie Domitienne qui longe ce plateau constituait, à l'époque gallo-romaine la route « la plus courte et la plus sûre » selon Strabon entre l'Espagne et Rome. C'était encore le cas au Moyen Âge. Au pied de la colline de Ganagobie, un pont romain enjambe le Buès et est encore utilisé..
Un prieuré fut fondé au par l'évêque de Sisteron qui en fit donation en 965 à l'abbaye de Cluny. À la Révolution française, il restait trois moines qui se dispersèrent. Le prieuré a été laissé à l'abandon entre le . Devenu une abbaye, il abrite depuis 1987 la communauté bénédictine Sainte-Madeleine de Marseille, précédemment établie à l'abbaye d'Hautecombe. En 1992, le père abbé Michel Pascal (1941-2018)., élu en 1976 et démissionnaire en 1996, a décidé, après un vote de la communauté, de transférer l'ensemble de la communauté à Ganagobie.
Les moines fabriquent toute une gamme de cosmétiques et de baumes à base d'huiles essentielles, dont le « baume du pèlerin ». L'abbaye fait partie de la congrégation de Solesmes, dans la confédération bénédictine.
Étymologie Le sens du terme fait l’objet de plusieurs hypothèses : soit une racine oronymique (en référence à la hauteur sur laquelle le monastère est construit), soit une allusion à une tour en mauvais état.
Histoire vignette| Une première abbaye est établie sur le site dès le . Le monastère, refondé vers 960-965. par l'évêque Jean III de Sisteron, est rapidement après rattaché à l’Ordre de Cluny, qui avait alors à sa tête le provençal Mayeul de Cluny. Cette possession fut confirmée par une bulle du du pape Étienne IX. En 1215, le prieur de Ganagobie devenait évêque de Sisteron.. Le monastère s'enrichit rapidement de donations diverses, notamment aux , de la part des comtes de Forcalquier. Très prospère jusqu'à la fin du , il s'affaiblit au . Il connaît un certain renouveau pendant la première moitié du , sous l’impulsion du prieur Pierre de Glandevés, puis est complètement saccagé lors des guerres de Religion.
En 1562, les huguenots qui se sont réfugiés au monastère en sont délogés par le gouverneur de Provence. Celui-ci fait abattre la voûte de l’église et le logis prioral, pour éviter que les huguenots s’y installent à nouveau.
Au , Pierre et Jacques de Gaffarel (prieur de 1638 à 1660, ce dernier fut le bibliothécaire du cardinal de Richelieu) sont à l’origine de la seconde renaissance du monastère. Il entre néanmoins dans une lente décadence jusqu'à la sécularisation en 1788, la vente comme bien national en 1791 et la destruction partielle en 1794 des bâtiments. En 1794, le directoire du district de Forcalquier fait démolir à la masse les transepts et le chœur de l'église ainsi que la partie orientale du monastère.
En 1891, le comte de Malijai cède les lieux aux bénédictins de l’abbaye Sainte-Marie-Madeleine de Marseille. Les moines déblaient l’église et le réfectoire, restaurent le cloître, puis s'exilent en Italie en 1901, forcés par la mise en œuvre de la loi sur les congrégations religieuses.
En 1898, les mosaïques médiévales sont découvertes.
Le retour en France et l'installation des bénédictins à l'abbaye d'Hautecombe (Savoie), en 1922, assurent au prieuré une permanence d'un moine et d’un frère convers. La rumeur locale prétend que l'un d'entre eux reçut la confession de Gaston Dominici, qu'il n'a jamais trahie.
En 1953, l'ouverture d'une route goudronnée facilitant l'accès au plateau permet d'engager de gros travaux. Les mosaïques restant enfouies, la terre étant la meilleure protection dans une église découverte, les Monuments historiques reconstruisent l’église afin de les mettre en valeur. Les pierres étant restées sur place, le chevet et les absides de l'église sont relevés entre 1960 et 1975, et les mosaïques romanes du chœur, restaurées en atelier, sont replacées en 1986. Parallèlement, des fouilles sont menées de 1974 à 1992.
La rénovation du prieuré de Ganagobie doit également beaucoup à l'industriel Francis Bouygues et à sa relation avec le père Hugues Minguet. au moment où la communauté bénédictine s'est installée dans le prieuré de GanagobieSelon les journalistes Pierre Péan et Christophe Nick, « Bouygues fut le principal artisan de sa nouvelle installation dans une abbaye en ruine. Les compagnons de minorange se sont retrouvés bâtisseurs de cathédrale. Les moines ont souvent vu le grand entrepreneur s'agenouiller ou se recueillir avec humilité parmi eux aux côtés de Michel Giraud, de Jacques Rigaud ou encore de Georges Duby » Pierre Péan, Christophe Nick, TF1, un pouvoir, Fayard, 1997, .. C'est dans ce cadre rénové que le père Hugues Minguet crée en 1991 le Centre Entreprises de Ganagobie..
De nos jours En 1992, la communauté des moines « Sainte-Marie-Madeleine de Marseille », qui jusqu'à cette date habitait l'abbaye d’Hautecombe, s’installe à Ganagobie. Le prieuré devient une abbaye. Il a, de ce fait, été nécessaire de reconstruire certains bâtiments et de prévoir d'autres constructions. Le projet conçu par Francesco Flavigny, architecte en chef des monuments historiques, respecte les fondations des anciens bâtiments ruinés (retrouvées par les fouilles archéologiques de Michel Fixot et Jean-Pierre Pelletier), et prend en compte les différences de niveau du sol. Cette réalisation concilie la vie religieuse contemplative et l'accueil d'un public respectueux de la qualité des lieux.
Actuellement, la communauté est composée d'une dizaine de moines, dont certains vivent en dehors de la clôture par nécessité ou obligation. Après la démission en 1996 de Dom Michel Pascal (1940-2018), c'est Dom René-Hugues de Lacheisserie (1942-2021) qui a été élu avant de démissionner en 2017. Début 2018, Dom André Ardouin, sous-prieur de Ligugé, a été nommé prieur administrateur en vue d'une élection abbatiale. La communauté a finalement élu Dom André Ardouin le , comme abbé de Sainte-Madeleine de Marseille.
La messe est chantée chaque jour en grégorien. L'Office des heures est chanté en français, sauf les hymnes et les antiennes qui introduisent les psaumes et qui sont chantées en latin..
Le monastère médiéval L'église vignette|droite|Nef. L'église, construite dans la première moitié du ., s'élève au-dessus de deux bâtiments plus anciens, dont les fondations ont été retrouvées par les fouilles des années 1960. Elle répond aux canons de l'architecture romane provençale : la nef est longue de , en trois travées voûtées en berceau brisé.
Les mosaïques des absides, exécutées vers 1125, sont un exceptionnel exemple de décoration romane de ce type. Une étude publiée à l'occasion de l'exposition sur Ganagobie présentée en 2017 à Digne-les-Bains, mentionne la présence symbolique des quatre éléments, à travers une ronde d'animaux réels ou fantastiques, dans la partie centrale de la mosaïque..
Dans une chapelle latérale, on peut voir une Vierge et l'Enfant de Monticelli, peintre provençal du ; l'artiste en fit don aux religieux en souvenir de son enfance, passée en grande partie dans la ferme voisine du prieuré.
Dans l’angle nord de l’église, la tour lui est antérieure et est probablement contemporaine du second état de l’église, au ..
Quelques portions de mur sont ornées de fresques de la fin du , classéesArrêté du 11 mai 1979, ..
La façade La façade du monastère, et notamment son portail, sont très originaux dans le contexte de l'art roman provençal dont ils se distinguent par plusieurs traits. La façade est unie, sans ornement architectural. Les contreforts d'angle, fréquents en Provence, sont ici absentsJacques Thirion, « Les façades des églises romanes de Provence », Cahiers de civilisation médiévale, (n°135-136), Juillet-décembre 1991. La façade romane. Actes du colloque international organisé par le centre d'études supérieures de Civilisation médiévale. Poitiers, 26-29 septembre 1990. 390..
Le portail est surmonté d’archivoltes en arc festonné brisé. Le tympan, cantonné d'un cordon de bâtons brisés, est orné d’un Christ en majesté, dans une mandorle, encadrée du Tétramorphe (symboles des quatre Évangélistes), le tout en bas-relief. Les douze apôtres sont sculptés sur le linteau. L’influence bourguignonne (Cluny étant située en Bourgogne) se fait sentir, notamment dans la position des animaux du Tétramorphe, qui tournent le dos au Christ. Il est possible que le tympan soit un remploi et date du ; il ne devrait pas être postérieur au premier tiers du douzième.. Il a fait l'objet d'importantes restaurations au .
Dans le portail, les lobes se détachant des voussures sont tout à fait uniques et « extravagants », issus d’une reprise assez maladroite selon Jacques Thirion. Des travaux ultérieurs ont poursuivi cette ligne de lobes dans les piédroits, de façon tout à fait originale également mais en contradiction avec l’esprit des constructeurs du Moyen Âge. Cet ajout ampute les pieds des apôtres. Thirion date cet ajout du .
Les mosaïques vignette|droite|redresse=0.8| vignette|droite|redresse=0.8| L'église possède des mosaïques, de tradition carolingienne, plus certainement d'inspiration orientale, représentant des lions et des griffons.. Elles ont été commandées par le prieur Bertrand, en fonction à Ganagobie dans le deuxième quart du . L'inscription autour de l'abside nous donne même le nom du chef de l'équipe ayant réalisé ce pavementME PRIOR ET FIERI BERTRANNE JUBES ET HABERI ET PETRUS URGEBAT TRUTBERTI MEQ. REGEBAT (« Prieur Bertrand, tu as ordonné que l'on me fasse ; Pierre Trutbert pressait et dirigeait mon exécution »), d'une qualité exceptionnelle et qui semble avoir quelques ressemblances avec les mosaïques découvertes - certes moins riches - dans l'ancien prieuré de Saint-André-de-Rosans, Hautes-Alpes. . Chef-d'œuvre de l'art roman, les mosaïques de Ganagobie ont été exécutées vers 1124 et couvrent une surface de carrés. Elles étaient initialement plus étendues ( carrés), mais la partie centrale fut détruite par l'écroulement de la coupole au ou lors de la démolition de l'église en 1794. Le chœur de l'église du prieuré a été dégagé à la fin du . vignette|gauche| Les dimensions de la mosaïque et sa qualité artistique en font une œuvre unique en France.. L'ensemble évoque les tapis d'Orient bien connus dans l'Europe du . Il est contemporain des mosaïques ornant le sol de la basilique Santi Maria e Donato sur l’île vénitienne de Murano, qui adoptent les mêmes couleurs.
Trois couleurs : rouge (grès), blanc (marbre), noir (calcaire) et une grande variété de formes font vivre, autour de l’autel, une faune et une flore fabuleuses : créature intermédiaire entre le bœuf et l’éléphant, centaure, griffon, etc. Dans les absidioles occidentales, les mosaïques, en partie disparues, représentent des monstres réalistes et un chevalier ; dans une absidiole sud, un cadre contient un taureau à tête humaine, deux médaillons enferment une harpie et un cerf. Le même décor végétal complète ces mosaïques. D’autres animaux fantastiques ornent le deuxième transept, dont certains marqués, comme sur les textiles sassanides, d’une croix pattée noire. Le bras sud contient un Saint Georges tuant le dragon.. Sur le sol, une lutte de monstres et de cavaliers. vignette|droite|