Lambert le Bègue (en latin : Balbus), également appelé Lambert « li Bèghes », « li Bèges », « le Bège » ou encore « le Begghe », mort en 1177, est un prêtre liégeois, réformateur rigoriste itinérant, dont l’activité pastorale a pris place en principauté de Liège dans le troisième quart du .
Les prêches de Lambert, qui rendent accessibles les textes sacrés en langue vernaculaire, attirent un public populaire nombreux devant lequel il critique le clergé liégeois pour sa cupidité et son laxisme, invitant chaque chrétien à se comporter de manière exemplaire.
Défenseur de la réforme grégorienne dans un bastion de la très conservatrice Église de Lotharingie, il dénonce la simonie ainsi que les fastes ecclésiaux et prône une éthique puritaine qui, estompant la distinction entre clercs et laïcs, suscite l’inquiétude puis la réaction de sa hiérarchie : accusé d'hérésie et emprisonné sur ordre du prince-évêque Raoul de Zähringen, il parvient à gagner Rome pour y défendre sa cause devant l’antipape Calixte III qui le réhabilite.
Longtemps considéré — à tort — comme le fondateur du mouvement béguinal, cet apôtre d'un mouvement religieux populaire n'en a pas moins marqué par sa pastorale les mouvements laïcs chrétiens des Pays-Bas méridionaux médiévaux, mouvements aspirant à mener une vie religieuse en dehors des monastères et à interpréter les Écritures sans la tutelle des clercs.
Éléments biographiques
Les sources Ce que l'on connaît de la biographie de Lambert repose sur peu de choses, essentiellement concentré sur sa période de prédication et sur les éléments de sa défense auprès de l'antipape Calixte III, parmi lesquels on a conservé six lettres de Lambert ou d'autres protagonistes, ainsi qu'un traité polémique intitulé Antigraphum Petri, un dossier de défense entièrement recopié en 1200 par l'un des partisans du prêtre liégeois. Ainsi, cas unique dans l'historiographie des dissidents religieux de l'époque, les sources documentaires le concernant sont exclusivement composées du point de vue de l'accusé.
Clerc réformateur Lambert naît entre 1120 et 1135 dans une famille modeste (de humeliore plebe) dont le père est charpentier et la mère une femme simple et pieuse. Il est possible qu'il ait eu un frère prénommé Pierre exerçant avec succès la profession de marchandQualifié de « vir admodum strenuus et validus » (« marchand entreprenant et nanti ») dans la seconde lettre de Lambert au pape Calixte III, sa présence semble attestée lors de la foire champenoise de Troyes vers 1170 ; cf. . Ordonné prêtre vers 1164, sous l'épiscopat du prince-évêque Henri II de Leez, Lambert est responsable d'une modeste église délabrée d'une paroisse dépendant du chapitre de Saint-Paul — probablement Saint-Martin-en-IsleÉrigée en 1037, située à gauche de la place Saint-Paul à peu près derrière le chœur de l'église du même nom, l'église paroissiale de Saint-Martin en Isle est démolie en 1798 et remplacée par un immeuble d'habitation ; cf. et — église qu'il entreprend de restaurer afin d'« amélior[er] tout le nécessaire au culte divin ». Ces améliorations engendrent une augmentation de la redevance annuelle que lui réclame sa hiérarchie, ce dont le prêtre refuse de s’acquitter : après trois ans, il se voit alors relégué extra-muros par les autorités ecclésiastiques vers une chapelle des faubourgs de la ville, Saint-Christophe, dans un quartier où à cette époque se concentrent pelletiers et tisserands ; ces deux professions étaient généralement déplacées hors les murs en raison des odeurs venant de l’urine utilisée pour traiter les peaux, et des pollutions chromatiques de l’eau par les teinturiers et les tisserands ; cf. . vignette|Situation des paroisses de Saint-Martin en Isle, Saint-Paul et Saint-Christophe au tournant du . Depuis plusieurs décennies déjà, la principauté de Liège est le théâtre d'une opposition entre d'une part les tenants de la réforme grégorienne, qui entendent notamment combattre la simonie, et d'autre part une partie du clergé, notamment la hiérarchie, qui refuse de remettre en cause les échanges qui la lient à l'aristocratie laïque. Cette lutte a pour enjeu la fonction sociale de l'Église : déjà vers 1120, le théologien Rupert de Deutz est exilé par le prince-évêque Otbert pour avoir dénoncé l'« hérésie simoniaque » et, à l'époque de Lambert, le haut clergé — souvent recruté au sein des familles de la noblesse — demeure à Liège un bastion conservateur « pré-grégorien » de l'Église lotharingienne qui façonne l’Église impériale ottonienneÀ propos de la notion d’« Église impériale », voir .
C'est dans cette atmosphère que, le , le prêtre de paroisse s'invite à un synode diocésain de la principauté épiscopale où, témoignant d'un « grégorianisme radical », il défend les mesures réformatrices d'Henri de Leez, abandonnées par son successeur. Il s'y lance dans une virulente diatribe contre la simonie et l'indignité des clercs, dénonçant dans un discours « puritain » qui inquiète jusqu'au prince-évêque Alexandre II, l'incontinence charnelle des prêtres, l'ordination de fils issus de leurs concubinages — pourtant interdite par Henri de Leez mais ré-autorisée par Alexandre —, la richesse ostentatoire des vêtements cléricaux ou encore les pratiques divinatoires auxquelles se livrent certains officiants durant le culte. Ce type de contestations est caractéristique de milieux évangéliques médiévaux, qui produisent une condamnation morale de la dérive mondaine et des abus de l'institution ecclésiale qui l'éloignent de la pureté de l'église primitive.
Lambert poursuit son entreprise de moralisation à Saint-Christophe à travers des sermons qui lui aliènent une importante partie du haut clergé mais rassemblent de plus en plus de fidèles autour de sa chapelle des faubourgs puis au-delà de la ville : sa prédication devenue itinérante, on le retrouve ainsi vers 1170 dans la région de Huy où il s'attaque aux chanoines de l'abbaye de Neufmoustier et à d'autres religieux locaux dont il estime excessives les sommes qu'ils demandent aux fidèles pour leur administrer les divers sacrements, dont le baptême.
Accusations d'hérésie vignette|Enluminure représentant un abbé pratiquant la simonie, Decretum Gratiani, Douai - BM - ms. 0590, f. 059v., .|280x280pxCertains membres du clergé de la Principauté prennent peur et montent contre Lambert une campagne, l'accusant de différentes positions ou pratiques hérétiquesLe procès contre Lambert dépend de la juridiction épiscopale et d’un droit canonique qui n’est pas encore un code, où les extravagantes feuilles ajoutées en cas de jurisprudence et les faux polluent les procédures, tandis que l'Inquisition se développe sous l'impulsion pontificale à partir de la seconde moitié du ; voir et : négation de la présence corporelle du Christ dans l'Eucharistie ou de la dimension salvifique du baptême et de la confession, inutilité de l'eau et du vin pour la célébration de la messe... Autant d'accusations qui tendent à assimiler Lambert à la dissidence religieuse qui se développe alors dans des villes comme Cologne et Reims ou encore en divers endroits de Flandre, dissidences qualifiées de « cathares » par Eckbert de Schönau afin de déplacer les critiques de l’Église institutionnelle vers le terrain théologique sur lequel « l’accusation d’hérésie vaut disqualification ».
On reproche également à Lambert de s'opposer aux croisades, d'inciter ses auditeurs à travailler le dimanche ou pendant les jours fériés et, dans le même sens mais plus grave encore, on lui impute deux dangereux travers, contre lesquelles il doit se défendre avec fermeté : le premier est celui de s'être constitué un parti de « sectateurs » (sectatores) — un terme péjoratif alors explicitement synonyme d'« hérétiques » — s'adonnant à leur propre culte dans des assemblées privées et se dispensant du culte commun ainsi que de la communion ; le second est celui de brouiller la frontière entre clercs et laïcs en donnant à ces derniers l'accès aux écritures par les traductions qu'il en propose en langue vernaculaire, une tendance qui se développe dans les courants réformistes médiévaux et inquiète les autorités ecclésiastiques dans la mesure où cet accès direct aux textes permet une approche renouvelée du christianisme qui peut s'affranchir des règles et de l'encadrement ecclésiaux.
L'affaire est portée devant le successeur d'Alexandre, le prince-évêque Raoul de Zähringen qui, installé en 1167, réunit un synode local afin de juger le prêtre, synode où siège un haut clergé resté fermé aux idéaux du grégorianisme et complètement hostile aux positions de Lambert. Un membre du synode fait état de témoignages très défavorables à Lambert qui les récuse et, empêché de se défendre correctement, demande à être soumis à l'ordalie du fer rouge afin de prouver son innocence, proposition qui cause un grand tumulte. Sur ordre direct de l'évêque, vers 1175, il est alors arrêté et emprisonné à Liège puis à Revogne, en ArdennesSi l'on en croit la Vita B.Odiliae viduae Leodiensis, rédigée vers 1250 ; cf. , tandis que cinq prêtres et plusieurs diacres proches de lui sont privés de leurs bénéfices ecclésiastiques et exilés.
Le synode ne tranche pas son cas pour autant et lui propose, pour recouvrer la liberté, d'admettre les accusations portées à son encontre en audience publique, ce qu'il refuse. De sa prison, le condamné en appelle à l'antipape Calixte III, reconnu par l'empereur germaniqueCalixte III est le troisième des antipapes impériaux nommé dans la lutte qui oppose l'empereur Frédéric Barberousse au pape Alexandre III. Durant son pontificat qui s'étend de 1168 à 1179, il réside principalement à Viterbe ; cf. , en lui faisant parvenir à Rome un traité intitulé Antigraphum Petri (« Défense de Pierre ») qui décrit — afin que le pontife puisse juger de l'orthodoxie de ses positions — le relâchement moral du clergé liégeois, sans toutefois que l'on sache si le prêtre liégeois, qui dénonce les mêmes faits, en est l'auteur.
Réhabilitation vignette|Béguinage et église Saint-Christophe de Liège, extrait de la Carte de Liège publiée par Johan Blaeu en 1649. Avant que le procès ne soit davantage engagé, le prêtre décide de plaider lui-même sa cause et rédige une défense solidement argumentée sous forme de lettres adressées à Calixte, dans la tradition des écrits polémiques de la Querelle des Investitures. Décidé à porter sa défense devant le prélat romain, il s'échappe ou est libéré de sa prison et rejoint la cour pontificale près de Rome. À Liège, ses partisans sont pendant ce temps vilipendés voire persécutés de diverses manières, quand ils ne sont pas chassés de la ville.
Mais en 1177, Calixte annule la procédure pour hérésie , non sans avoir préalablement ordonné sèchement au prince-évêque — auquel il reproche de ne pas avoir laissé Lambert se défendre ni avoir pu recourir à son autorité pontificale — de rétablir les cinq prêtres condamnés avec Lambert dans leurs fonctions et bénéfices ecclésiastiques.
Lambert ne peut pour autant profiter de cette réhabilitation puisqu'il meurt la même année, sans que l’on sache si c’est à Rome, à Liège ou chemin faisant entre les deux villesLes dates de 1182 et 1187 ont parfois été avancées mais ne sont plus retenues ; voir par ex. . Une tradition ancienne veut qu’il ait été inhumé en la chapelle Saint-Christophe mais on n'a pas conservé trace de sa sépulture. Cette chapelle, jouxtant un hôpital auquel des « femmes religieuses » (mulieres religiosae) rendent service sans y être attachées, est érigée avant 1183 en une paroisse qui accueille une communauté béguinale au tournant du siècle, dont les statuts sont reconnus par les autorités épiscopales vers la fin des années 1240. Au sein de cette communauté, les béguines honorent bientôt Lambert — ou sont instruites de l'honorer — comme leur fondateur, lui réservant des prières particulières.
Pastorale vignette|450x450px|Lambert Le Bègue par Léopold Noppius, fin , Palais des princes-évêques de Liège.
Vita apostolica