La dynastie Shang (), également appelée la dynastie Yin (), est selon l'historiographie chinoise la deuxième dynastie royale à avoir dominé la Chine, des environs de 1570 à 1045 av. J.-C. Elle succède à la dynastie Xia (connue par la tradition écrite) et, sur le plan archéologique, à la culture d'Erlitou entre 1800 et 1600 av. J.-C. et à la culture d'Erligang entre 1580 et 1400/1300 av. J.-C. La dynastie Shang précède celle des Zhou qui la supplante au milieu du

Depuis les années 1930, les trouvailles d'inscriptions oraculaires sur des os et des écailles de tortue à Anyang dans le Henan ont révélé que s'y trouvait alors la dernière capitale des rois Shang, Yinxu, durant la période allant d'environ 1250 à 1050 av. J.-C. Il est possible que les rois ayant régné à partir d'autres sites durant la période précédente, la période d'Erligang (c. 1600-1300 av. J.-C.), aient également été des membres de la dynastie Shang, mais l'absence d'écriture pour cette époque ne permet pas de le confirmer.

Cette période, qui couvre une vaste partie du , voit de nombreux changements se produire dans la Plaine centrale de Chine, avant tout à partir du foyer situé dans la vallée du fleuve Jaune d'où émerge la dynastie Shang. Les premiers États et les premières villes se développent, de même qu'un artisanat du bronze remarquable, et l'écriture apparaît durant la période finale. Les autres régions chinoises ne sont pas en reste, puisque des cultures ayant mis au point un artisanat métallurgique remarquable ont été identifiées dans plusieurs endroits, notamment le bassin du Yangzi. L'idée d'une mainmise des rois Shang sur une grande partie de la Plaine centrale est donc remise en cause.

thumb|Vase rituel utilisé pour les boissons fermentées (zun) en forme de hibou. Vers 1250-1050 av. J.-C. Victoria and Albert Museum.

L'histoire traditionnelle : la deuxième dynastie chinoise

Les rois Shang selon la tradition historiographique chinoise

La tradition chinoise fait de la dynastie Shang la deuxième à avoir dominé le pays, après la dynastie Xia fondée par Yu le Grand. Cela suit une conception cyclique et moraliste de l'histoire mise en place par les rois des Zhou de l'Ouest pour légitimer leur prise de pouvoir sur les Shang : le Ciel, divinité suprême des Zhou, accorde ses faveurs aux souverains les plus vertueux : les rois sont alors les « Fils du Ciel » (tianzi), disposant du « Mandat céleste ». Mais au fil du temps les souverains de la dynastie dominante perdent en vertu, et finalement le Ciel les abandonne et choisit un nouveau personnage vertueux qui les renverse et fonde à son tour sa propre dynastie. Ainsi, le dernier roi des Xia, Jie Gui, est présenté comme un débauché, qui est finalement renversé par Tang le Victorieux, qui fonde la dynastie Shang (aussi appelée Yin)M. Granet, La civilisation chinoise, Paris, 1969, p. 25-30.

La tradition historiographique chinoise, qui repose avant tout sur le Classique des documents, les Annales de Bambou et une poignée d'autres ouvrages pour la plupart repris par Sima Qian dans ses Mémoires historiques, n'a pas retenu grand-chose de la trentaine de souverains de la dynastie Shang dont elle rapporte les noms et l'ordre successoral, au-delà de changements de capitale qui surviennent à six reprises et de quelques autres faits miraculeux. Ainsi, le roi Wu Ding, à la suite de l'apparition d'un faisan merveilleux, aurait procédé à une réforme de sa conduite et des rites qui aurait renouvelé la vertu de la dynastie. Mais peu après, Wu Yi est particulièrement immoral, tirant des flèches sur une outre pleine de sang au prétexte de tirer sur le Ciel ; son châtiment est de mourir foudroyé. Le dernier roi Shang, Zhou Xin (ou Di Xin), est présenté comme doté d'une grande force, débauché et extrêmement tyrannique. Une série de malheurs annonce sa perte, à laquelle il est mené par le nouveau détenteur du Mandat céleste, Wu des Zhou.

La chute de la dynastie Shang sert de cadre à L'Investiture des dieux (Fengshen Yanyi ou Fengshen Bang), célèbre récit fantastique rédigé sous la dynastie Ming (rédigé autour de 1600), qui donne une version romancée du conflit entre Shang et Zhou en y intégrant de nombreux héros qui y deviennent des personnages d'essence divineD. Eliasberg, « Fengshen Yanyi », dans A. Lévy (dir.), Dictionnaire de littérature chinoise, Paris, 2000, p. 84-85..

La tradition face aux découvertes archéologiques thumb|left|Fouilles à Anyang/Yinxu dans les années 1930.

Au début du , la validité de la tradition historiographique chinoise se trouve remise en cause en Chine même par les tenants d'une approche critique de la documentation traditionnelle, dont le caractère folklorique est évident, reprenant une conception cyclique de l'histoire qui semble s'être élaborée à partir des rois Zhou et durant les siècles suivants, jusqu'aux débuts de l'époque impériale. Mais l'apparition, à la suite de trouvailles fortuites dans la région d'Anyang, d'os portant des inscriptions oraculaires aux noms de certains rois Shang incita à considérer que cette dynastie avait réellement existé. Les fouilles archéologiques régulières qui débutèrent sur ce site en 1928 permirent la découverte de bâtiments et de nombreux objets, notamment les jiaguwen, inscriptions oraculaires sur os et carapaces de tortue. Sur ce type de sources, voir en particulier D. Keightley, Sources of Shang History: The Oracle-Bone Inscriptions of Bronze Age China, Berkeley, 1985 ( éd. 1978)., révélant la civilisation de la période d'Anyang. Les chercheurs chinois de l'époque y virent la confirmation de la tradition, car les noms trouvés sur le site correspondaient à ceux des derniers rois de la dynastie Shang selon l'historiographie antique. Mais ils pensaient alors que les raffinements de cette civilisation, et notamment son remarquable artisanat du bronze, étaient des importations d'Asie occidentale. Ce n'est qu'à partir de 1952, avec les fouilles des sites de la période antérieure d'Erligang, dans les alentours de Zhengzhou, que l'ancienneté et l'origine locale de la métallurgie de bronze en Chine furent établies, mais l'absence de sources écrites pour cette période empêche de désigner avec certitude les souverains d'alors comme étant des Shang. Peu après fut mis au jour le site d'Erlitou, révélant un stade antérieur de l'âge du bronze, qui fut rapidement attribué à la dynastie Xia, en dépit de l'absence de sources épigraphiques le confirmant. L'historiographie traditionnelle serait donc confirmée par la redécouverte des cultures de l'âge du Bronze ancien de la Plaine centrale du fleuve Jaune, qui auraient été le foyer des premières dynasties chinoises.

Les découvertes suivantes sont en revanche moins en accord avec la vision traditionnelle des premiers temps de l'histoire chinoise, car les sites mis au jour révèlent la grande diversité des cultures du chinois d'avant notre ère. Le site de Panlongcheng, dans le Nord du Jiangxi, présente certes des traits culturels qui permettent de le rattacher aux cultures de la Plaine centrale (Erlitou et Erligang), mais les sites de la seconde moitié du retrouvés plus au sud, et aussi à l'ouest dans le Sichuan, ne peuvent recevoir le qualificatif de Shang, car rien ne plaide en faveur d'une domination de la Plaine centrale. Il a donc existé des cultures pratiquant un artisanat du bronze sophistiqué et connaissant un stade de développement étatique qui ont été oubliées par l'historiographie traditionnelle. La Chine antique n'a pas eu une seule source, et les rois de la dynastie Shang (et ceux des Xia s'ils ont bien existé) n'ont jamais exercé une domination sur tout son territoire ; .

Les recherches entreprises sous la direction des pouvoirs publics chinois à partir de 1996 dans le cadre du projet de chronologie Xia – Shang – Zhou ont pourtant confirmé la validité du découpage chronologique traditionnel. Elles font remonter la dynastie Xia aux environs de 2000 et la font durer jusqu'en 1600, quand les Shang les auraient supplantés (ce qui correspond à la transition entre les périodes d'Erlitou et d'Erligang). La période Shang s'achèverait à son tour par la phase d'Anyang à partir de 1300, jusqu'en 1046 qui voit les Shang être supplantés par les Zhou. Ces résultats ont été critiqués, en particulier par les spécialistes occidentaux qui y voient une approche trop peu critique de l'historiographie traditionnelle, et dénoncent les motivations nationalistes sous-jacentes au projet ; . Voir à ce sujet les discussions dans le volume 4 de la revue Journal of East Asian Archaeology paru en 2002, p. 321-386..

Les cultures de la Chine de l'âge du Bronze ancien En l'absence de sources écrites antérieures au , il est donc impossible de confirmer les récits de la tradition historiographique chinoise et de déterminer avec certitude les origines de la dynastie Shang. La tradition a manifestement exagéré la puissance des rois Shang, mais il demeure tentant de faire correspondre leur premier essor avec des cultures désormais bien connues par les découvertes archéologiques correspondant aux phases anciennes de l'âge du bronze, lesquelles voient l'émergence des premières sociétés étatiques de la Chine durant le , dans la plaine du fleuve Jaune. Il convient donc d'analyser ces dernières pour bien comprendre la réalité de la période durant laquelle la dynastie Shang est supposée avoir dominé la Chine, à défaut de pouvoir étendre l'étude des Shang « historiques » au-delà de la période d'Anyang (vers 1300-1050) qui sera abordée plus loin.

Culturellement, les cultures de la Plaine centrale de l'âge du Bronze ancien sont les héritières de différentes cultures chinoises du Néolithique récent (Majiayao, Longshan, Liangzhu, Qujialing et Shijiahe), dont elles captent et refondent plusieurs traits caractéristiques, provenant de la région du fleuve Jaune et aussi de celle du Yangzi. La première de ces cultures, celle d'Erlitou, a connu un lent développement d'environ 2000 à 1500, et correspond peut-être à la dynastie Xia de la tradition chinoise. La deuxième, celle d'Erligang, d'environ 1500 à 1300, voit le développement de structures politiques et sociales plus complexes et une expansion vers les régions méridionales et orientales. Elle correspond peut-être aux premières phases de la dynastie Shang. Son déclin a lieu alors qu'émergent dans les régions méridionales (Sichuan et Jiangxi) plusieurs cultures originales qui n'ont rien à envier à celle de la Plaine centrale. La phase suivante (vers 1300-1050) voit l'essor du centre urbain d'Anyang, où les plus anciens témoignages de l'écriture chinoise attestent la réalité de la dynastie Shang (au moins à cette époque).

La période d'Erlitou : la première formation étatique

thumb|upright=0.6|Vase tripode jue pour boissons fermentées, bronze, daté de la période d'Erlitou (.). thumb|left|Proposition de restitution du complexe palatial d'Erlitou.