La guerre civile cambodgienne est un conflit qui opposa les forces du Parti communiste du Kampuchéa, connues sous le nom de , leurs alliés de la république démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam) et du Front national de libération du Sud Viêt Nam (dit Việt Cộng) à celles du gouvernement du Royaume du Cambodge (après , la République khmère), soutenues par les États-Unis et la république du Viêt Nam (Sud Viêt Nam).

Dans le contexte de la guerre froide, ce conflit fut exacerbé par l'influence de la guerre du Viêt Nam, et les actions des alliés des deux parties belligérants. En effet, l'implication de l'Armée populaire vietnamienne (armée nord-vietnamienne) était motivée par son souci de protéger ses bases et ses sanctuaires dans l'Est du Cambodge le long de la piste Hô Chi Minh, sans laquelle la poursuite de son effort militaire au Sud Viêt Nam aurait été plus difficile, tandis que les États-Unis souhaitaient gagner du temps pour leur retrait du Sud-Est asiatique et protéger leur allié, le régime sud-vietnamien. Les Américains et les armées du Sud et du Nord Viêt Nam participèrent directement, à un moment ou un autre, aux combats.

Le gouvernement cambodgien fut principalement soutenu par des campagnes américaines de bombardements aériens massifs et des aides directes matérielles et financières. En 2009, Raoul Marc Jennar annonçait devant le tribunal chargé de juger les derniers dirigeants khmers rouges en vie, que , paragraphe 45..

Après cinq années de combats acharnés, qui causèrent des pertes massives en vies humaines, la destruction de l'économie, la famine de la population et des atrocités sans nom, le gouvernement républicain du Cambodge fut renversé le lorsque les Khmers rouges, victorieux, proclamèrent la création du Kampuchéa démocratique. L'intervention américaine ordonnée par Richard Nixon et Henry Kissinger au Cambodge (en particulier les bombardements aériens massifs, dont on estime entre tuées) a finalement contribué au renforcement du mouvement khmer rouge, dont les effectifs passèrent de en 1970 à en 1975. et à leur prise du pouvoir. Le régime des Khmers Rouges s'avérera être un des plus sanglants du .. Ce conflit, même s'il s'agissait d'une guerre civile locale, s'est inscrit dans le contexte de la Guerre froide, dans le cadre plus large de la guerre du Viêt Nam (1959–1975) qui toucha également le Royaume du Laos, le Sud Viêt Nam et le Nord Viêt Nam.

Contexte politique

vignette|gauche|upright=1.2|Carte du Cambodge en 1997.

Au cours de la première moitié des années 1960, la politique « neutraliste » du prince Norodom Sihanouk avait protégé sa nation de la tourmente qui avait frappé le Laos et le Sud Viêt Nam.. Ni la république populaire de Chine ni le Nord Viêt Nam n'avaient contesté la prétention de Sihanouk de représenter une politique et la direction de l'opposition interne de gauche, le parti Pracheachon, avait été intégrée dans le gouvernement. à côté d'autres partis de droiteRussell R. Ross, Country studies, Cambodia - Domestic Developments, Library of Congress, 1987.. Le , Sihanouk avait rompu ses relations diplomatiques avec les États-Unis, mis un terme à l'acheminement de l'aide américaine et s'était tourné notamment vers la république populaire de Chine et l'Union soviétique pour négocier une aide économique et militaire.

La guérilla communiste représentait encore une menace insignifiante et en cas de besoin le monarque faisait plus confiance à la Chine pour la contenir qu'aux États-Unis. Par contre, les frictions étaient alors courantes avec les alliés de Washington, entre des Thaïlandais qui soupçonnaient le prince d’aider en sous-main la guérilla maoïste dans le nord-est du pays et en contrepartie soutenait les rebelles Khmers Serei alors qu’avec la république du Viêt Nam les incidents de frontière étaient quasi-permanents. et les mesures de rétorsions prises par l’administration de Diệm à l’encontre des Khmers Krom du delta du Mékong avaient mauvaise presse à Phnom Penh..

À la fin des années 1960, le délicat équilibre de la politique de Sihanouk commença à être mis en péril. En 1966, un accord fut conclu entre le prince et les Chinois tolérant un déploiement de l'armée nord-vietnamienne et du Việt Cộng et l'implantation de bases logistiques dans les régions frontalières orientales.. Sihanouk avait également autorisé l'utilisation du port de Sihanoukville par les navires battant pavillon communiste livrant des fournitures et du matériel pour soutenir le Việt Cộng au Viêt Nam, , .. Ces concessions contrevenaient à l’article 5 des accords de Genève de 1954.

Sihanouk était convaincu que la république populaire de Chine, et non les États-Unis, prendrait in fine le contrôle de la péninsule indochinoise et que . vignette|alt=photo noir et blanc sur laquelle on peut voir de gauche à droite Mao Zedong, Peng Zhen (à l’arrière plan), Norodom Sihanouk et Liu Shaoqi ; les dirigeants chinois porte des costumes clairs alors que celui de Sihanouk se distingue par sa teinte proche du noir|Rencontre à Pékin entre Mao Zedong et le prince Sihanouk.

Au cours de la même année, cependant, il laissa son ministre pro-américain de la défense, le général Lon Nol, réprimer l'activité de la gauche, en écrasant le Pracheachon, accusant ses membres de menées subversives et de soumission à Hanoï. Dans le même temps, Sihanouk perdait le soutien des conservateurs du Cambodge à la suite de son échec à venir à bout de la détérioration de la situation économique, encore exacerbée par la diminution des exportations de riz — qui allaient pour l'essentiel à l'armée nord-vietnamienne et au Việt Cộng — et de la présence militaire communiste croissante.

Le , le Cambodge tient des élections. Grâce à la manipulation et au harcèlement les conservateurs emportèrent 75 % des sièges à l'Assemblée nationaleThe Tragedy of Cambodian History : Politics, War, and Revolution Since 1945, chap. 4 (), .Osborne, , .. Lon Nol fut choisi en tant que premier ministre par la droite qui lui donna pour adjoint Sirik Matak, un membre de la branche royale des Sisowath, adversaires de longue date de Sihanouk. En plus de ces développements politiques et du conflit d'intérêts au sein de l'élite politique de Phnom Penh, les tensions sociales créèrent un contexte favorable à la croissance d'une subversion communiste dans les zones rurales..

La révolte dans la province de Battambang

vignette|alt=La province de Battambang est située à l’ouest du Cambodge, adossée à la frontière thaîlandaise|La province de Battambang au Cambodge. vignette|Une charrette de paysan dans la province de Battambang, un des greniers à riz du Cambodge, berceau de l'une des premières révoltes qui seront à l'origine de la guerre civile.

Le prince se trouva face à un dilemme politique. Pour contrebalancer la marée montante des conservateurs, il nomma les dirigeants du groupe qu'il avait réprimé en tant que membres d'un destiné à surveiller et critiquer l'administration de Lon Nol. L'une des premières priorités de Lon Nol pour stabiliser l'économie chancelante fut de refréner la vente illégale de riz aux communistes. Des troupes furent dépêchées vers les zones rizicoles pour procéder à la récolte forcée à la pointe du fusil et en ne payant que le prix minimal offert par le gouvernement. En février et , des opposants à cette politique commencèrent la distribution de tracts antigouvernementaux à travers tout le pays et une agitation généralisée se développa, en particulier dans la riche province de Battambang, une zone depuis longtemps connue pour la présence de grands propriétaires terriens, une grande disparité dans la richesse et où les communistes avaient une certaine influence. Début mars, le porte-parole du gouvernement se félicitait que les nouvelles mesures aient permis d’amonceler plus d’une centaine de milliers de tonnes de riz dans le nord-ouest du pays.Osborne, ..

Le , alors que Sihanouk se trouvait en France, une rébellion éclata près de Samlaut, lorsque les villageois en colère attaquèrent une brigade de collecteurs d'impôts. Avec les encouragements probables des cadres communistes locaux, l'insurrection se répandit rapidement dans toute la région..

La région de Samlaut s’étend à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Battambang et une quinzaine de la frontière thaïlandaise. Pendant la première guerre d’Indochine ce district inaccessible, essentiellement composé de forêts, avait servi de refuge aux troupes Việt Minh et issarak. Durant sa croisière pour l’indépendance, Sihanouk en avait remarqué le potentiel agricole, et en 1965-1966, la province avait accueilli plusieurs centaines de paysans sans terre du sud-ouest du Cambodge et des réfugiés khmers Krom. Ces nouveaux arrivants profitaient d’une incitation financière du gouvernement mais s’attiraient la rancœur de la population indigène. Dans le district voisin d’Andoeuk Hep, où l’ouverture d’une usine textile à Battambang avait favorisé des plantations de cotonniers, plusieurs propriétaires avaient été dépossédés de leurs terres par des dirigeants et des négociants. En 1966, toutefois, la production du coton restait faible et la plupart des fermiers s’étaient fortement endettés..

Pour ne rien arranger, et comme déjà mentionné, la campagne du gouvernement pour vendre le riz à bas prix avait elle aussi suscité une certaine acrimonie. L’historien Hin Sithan a cité dans un ouvrage - - consulté par David Porter Chandler, le témoignage d’un ancien employé municipal, recueilli dans les années 1980, ayant assisté à la reddition de plusieurs insurgés en , qui affirmaient qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les doctrines communistes, mais qu’ils s’étaient enfui dans la forêt car ils avaient été rendus furieux par les autorités provinciales et certains affairistes qui s’étaient alliés pour les déposséder de leurs terresThe Tragedy of Cambodian History : Politics, War, and Revolution Since 1945, chap. 5 (), ..

Face aux troubles et en l'absence du prince — mais certainement avec son accord — Lon Nol réagit en proclamant la loi martiale. Malgré les premières mesures de répression, la révolte ne faiblit pas et le , à Stung Kranhung près de Samlaut, deux cents personnes arborant des slogans antigouvernementaux et armées de couteaux et de fusils artisanaux attaquèrent un camp des Jeunesses Socialistes Royales Khmères, une association affiliée au Sangkum. Ils tuèrent deux soldats et prirent leurs armes. Les campeurs, qui défrichaient une forêt pour en faire des terres agricoles, s’enfuirent et leur campement fut brûlé. Plus tard dans la journée, deux autres postes de gardes furent attaqués, d’autres fusils volés et un dirigeant local fut tué. À la tombée de la nuit, d’après Sihanouk, les rebelles avaient dérobé . Les escarmouches continuèrent encore pendant deux jours, jusqu’à ce que des troupes fraîches arrivent, rétablissent l’ordre et arrêtent des suspects. Dans le même temps, quelque deux mille hommes, femmes et enfants avaient fui les rafles et s’étaient rassemblés dans la forêt. À partir de la mi-mai, huit unités de vigiles avaient été recrutées à Battambang, armées de bâtons et envoyées dans la région pour , en fait beaucoup de personnes qui n’avaient quitté leurs villages que pour sauver leur vie..