La peste d'Athènes est le nom sous lequel est désignée une épidémie qui toucha par vagues la Grèce antique de 430 à 426 av. J.-C. Elle éclata au début de la saison chaude et sèche de 430, s'affaiblit et modéra ses atteintes pendant deux ans, fut endémique en 428 et 427, avec une recrudescence au début de l'hiver 427, pour disparaître dans les derniers mois de l'an 426. Elle a été rapportée par Thucydide, dans le Livre II de La Guerre du Péloponnèse, dans un texte d'importance emblématique qui n'a cessé de susciter l'intérêt des philosophes, des historiens et des médecins.
Elle a causé plusieurs dizaines de milliers de morts, dont celle de Périclès, soit un quart à un tiers de la population, et mit ainsi fin à une époque privilégiée. Sa nature exacte n'a pas été découverte, le typhus en est la cause la plus probable, parmi plus d'une quinzaine proposées à la discussion.
Contexte historique et social vignette|Buste de Périclès, copie romaine provenant de la villa d'Hadrien. British Museum. Entre 6000 et 3000 av. J-C, la révolution néolithique s'installe en Europe, avec l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la croissance démographique qui en découle. Ces nouvelles conditions entraînent une rupture de l'équilibre éco-épidémiologique antérieur, provoquant l'apparition de nombreuses maladies infectieuses ou parasitaires. Ces maladies ne pouvaient se manifester auparavant, à cause de la très faible densité des sociétés de chasseurs-cueilleurs.
Urbanisation en Grèce classique Durant l'Antiquité classique, l'urbanisation croissante atteint des seuils critiques pour l'émergence de nouvelles maladies infectieuses, d'autant plus qu'elles sont facilitées par la plus grande fréquence des contacts dans les guerres et le commerce. Une maladie infectieuse, pour apparaître ou se maintenir, demande des groupes de population d'une certaine taille (plus de quelques milliers, dizaines ou centaines de milliers, selon la maladie).
Au av. J.C., Athènes comptait plus de (et presque autant en Attique, territoire de la cité-État)Ces estimations sont celles d'historiens-démographes à partir du témoignage de Thucydide sur les forces militaires d'Athènes (effectifs mis en ligne lors d'une mobilisation générale des citoyens) : . et, engagée dans une guerre contre Sparte, elle subit un siège, en ayant en son sein des réfugiés des campagnes environnantes.
Au début de la période classique, le milieu urbain se caractérise par l'étroitesse de rues tortueuses ( de largeur moyenne), rarement dallées, en exutoire naturel des eaux de pluie et des eaux usées. La plupart des maisons sont en bois et torchis, de trois à quatre petites pièces, à petites ouvertures exposées à tout vent, difficiles à chauffer, et souvent enfumées l'hiver. Les maisons sont entassées, sans plan régulier.
Vers la fin de la période classique, l'espace bâti s'améliore. L'anneau de muraille s'élargit, des quartiers nouveaux ou rénovés adoptent un plan régulier proposé par Hippodamos de Milet. On trouve ainsi de grandes demeures approchant , dont plus d'un tiers ne servent pas à l'habitat, dotées de salles de bain et latrines particulières. Cependant, l'augmentation de la surface urbaine se traduit par une aggravation des inégalités : elle profite aux maisons riches, à l'espace monumental, aux bâtiments collectifs mais pas aux quartiers anciens et pauvres qui n'évoluent guère.
Athènes n'a pas encore de réseau d'eau centralisé, elle est alimentée par à partir de puits. Un système d'égouts ne se développera qu'à partir du . À l'époque de l'épidémie, les cloaques devaient être innombrables, larves et insectes devaient trouver dans les citernes des foyers favorables d'éclosion.
La stratégie de Périclès vignette|Murs fortifiés du Pirée et d'Athènes, 431 av. J.-C. La politique du dirigeant et stratège athénien Périclès consiste à éviter un choc frontal en rase campagne contre les Spartiates. Il abandonne la défense des zones rurales pour défendre Athènes derrière ses murs. Il compte entièrement sur une stratégie maritime : raids de sa flotte de guerre contre Sparte, soutien économique du siège par sa flotte commerciale. La situation est alors propice à une épidémie en temps de guerre : surpopulation urbaine par réfugiés, manque d'hygiène, sous-alimentation, exposition à de nombreux contacts (liaisons maritimes avec le monde méditerranéen). La ville est reliée à son port, le Pirée, par un corridor fortifié de plusieurs kilomètres, les « Longs Murs ».
À la veille de la peste d'Athènes, la cité est une « leçon vivante pour la Grèce » (Thucydide, II, XLI)., les citoyens d'Athènes jouissent d'une grande réputation pour leur valeur intellectuelle et morale. Au , elle reste considérée comme fondatrice de la culture occidentale, et mère nourricière de la philosophie, de l'histoire, des arts, des sciences et de la démocratie. La survenue de la catastrophe est d'autant plus retentissante pour les contemporains, comme pour les générations suivantes.
Thucydide et son texte Présentation Thucydide est le seul chroniqueur contemporain de la peste d'Athènes, dont il a été malade. Il rapporte les faits environ 25 ans plus tard, mais il peut la décrire de l'intérieur comme victime, et de l'extérieur comme témoin. Considéré comme « un père de l'Histoire », il refuse d'expliquer la marche des évènements par les dieux. Il écarte les mythes et les rumeurs, pour chercher à comprendre le déroulement des faits, par des explications ou des causes rationnelles. Il opère ainsi une rupture avec Homère, poète, et non historien, de la guerre de Troie.
vignette|droite|Reconstitution de l'apparence d'une jeune Athénienne de 11 ans morte pendant l'épidémie, élaborée à partir de ses vestiges découverts en 1994-1995 à Athènes, et baptisée Myrtis par les chercheurs. Musée national archéologique d'Athènes.
Il interrompt son livre sur l'histoire de la guerre du Péloponnèse, pour décrire en détail la peste d'Athènes. Il se démarque encore d'Homère, pour qui la maladie n'est pas un processus naturel, mais un envoi des dieux selon leurs caprices. Son texte est très proche du modèle hippocratique rationnel. Il va à l'essentiel, décrivant les symptômes avec ordre et méthode, en utilisant le vocabulaire médical technique de son temps.
Il fait montre d'un positivisme sceptique, cherchant d'abord à décrire les faits, sans se prononcer sur leur cause. Le texte est « trans-historique », car il veut faire œuvre utile en s'adressant directement aux générations futures, en tablant sur la répétition du destin et la permanence de la nature humaine :
J. de Romilly écrit à propos de l'œuvre générale de ThucydideThucydide, éd. R. Laffont, 168 :
Description de la maladie Thucydide indique que l'épidémie est née en Éthiopie pour passer en Égypte et en Libye avant d'atteindre le monde grec, en diverses régions, notamment du côté de Lemnos. Au début de l'été 430-429Selon Jacqueline de Romilly, le récit de Thucydide est ordonné selon la succession des hivers et des étés, sans qu'on puisse savoir si son année solaire commence à un moment précis, et lequel. (éd. R. Laffont 1990, note 1 270 et 740)., cette maladie apparaît soudainement à Athènes dans le port du Pirée, avant de s'étendre. Elle a ainsi gagné le cœur d'Athènes, densément peuplée.
Elle apparaît comme totalement nouvelle : . Toutes les formes de médecine ou de religion sont impuissantes, tout reste inefficace : .
Après avoir signalé la rareté des maladies antérieures cette année-là, et le fait que celles qui restaient se sont transformées en ce mal, Thucydide décrit ainsi les manifestations cliniques de la maladie (II, XLIX) :
Thucydide précise ensuite que les chiens et les oiseaux charognards n'approchent pas des cadavres, et que ceux qui tentent d'en dévorer en meurent (II, L) ; que le mal frappe tout le monde, les faibles comme les robustes, que le mal se communique par contagion en apportant aide et secours, que ceux qui en réchappent ne sont pas atteints une seconde fois de façon mortelle (II, LI) ; que le mal frappe d'abord les réfugiés sans abris, entassés dans des cabanes étouffantes en cette saison, « il y en avait qui se roulaient par terre, à demi morts, sur les chemins et vers toutes les fontaines » (II, LII).
Effondrement social vignette|La peste dans une cité antique, par Michael Sweerts (vers 1652). Les morts se comptant en milliers, des bouleversements sociaux voient le jour. Thucydide rapporte un « désordre moral croissant » et s'en inquiète : les lieux sacrés ne sont plus respectés, on ne respecte plus les coutumes relatives à l'ensevelissement des défunts, la crainte des lois diminue, des bouleversements dans la hiérarchie sociale s'opèrent. Thucydide décrit ainsi l'attitude de ses compatriotes : (II, LIII).
Selon Thucydide, les Athéniens perdent de maladie sur en (II, LVIII) lors de la première vague épidémique qui dura deux ans ; et meurent lors de la deuxième vague épidémique qui dura un an (III, LXXXVII). Il ne fournit pas de chiffre concernant les civils, les pertes étant trop importantes. Mais on peut estimer qu'Athènes perdit le tiers de sa populationThucydide, La Guerre du Péloponnèse, édition de Denis Roussel, Folio classique, 736, note 2, 2000.. Arnold Wycombe Gomme, commentateur de Thucydide, évalue le nombre de victimes entre et Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, édition de Denis Roussel, Folio classique, 759, note 4, 2000..
Interprétations médicales En 1860, , universitaire écossais, publie une édition critique du poème de Lucrèce De rerum natura, qui contient la description de Thucydide. Il a demandé à de nombreuses sommités médicales britanniques, françaises et allemandes, de donner leur avis sur la nature de la maladie. Presque tous, écrit-il dans son commentaire, félicitent Thucydide pour sa précision, mais en donnant des diagnostics différents pour réfuter ceux des autres. Munro énumère donc les diagnostics qu'il a recueillis : typhus, scarlatine, fièvre putride, fièvre jaune, fièvre des camps, fièvre d'hôpital, fièvre des prisons, peste noire, érysipèle, variole, peste orientale, maladie inconnue disparue…
Près d'un siècle et demi plus tard, l'historien Vivian Nutton estime, en 2008, que la maladie décrite par Thucydide défie toute identification moderne, et que des centaines de publications de médecins et d'historiens ont soulevé une kyrielle d'hypothèses, chacune ne faisant que montrer ses faiblesses pour être aussitôt critiquée. D'autres considèrent même que toute tentative de diagnostic, de la part de médecins, relève du « jeu de salon pour se faire plaisir » (self-indulgent parlour game).
Toutefois l'historien Mirko Grmek estime légitime, quoique difficile et fragile, la recherche du diagnostic rétrospectif à partir de textes anciens. Il tente d'en donner quelques règles : M. Grmek 1983, op. cit, 21 (note 15)..
Valeur et limites du texte vignette|Le manuscrit de Florence (début du siècle), le plus ancien manuscrit connu du texte de Thucydide. La valeur du texte a été jugée proche de celle du Corpus hippocratique, notamment de traités comme Des airs, des eaux et des lieux, Le pronostic ou encore Des épidémies. Thucydide replace la maladie dans son contexte environnemental. Bien que n'étant pas médecin, Thucydide se montre parfois plus perspicace que les médecins quand il reconnaît l'existence d'une contagion par contact rapproché, et surtout lorsqu'il note que les survivants n'ont pas de deuxième attaque mortelle, II, LI, 6.. C'est la première observation historique d'une immunité acquise, ce qui a fait dire que Thucydide était le plus brillant observateur et le premier épidémiologiste de tous les temps.