Avec la peau des autres (titre italien : ) est un film d'espionnage franco-italien réalisé par Jacques Deray et sorti en 1966. L’action se déroule à Vienne en pleine guerre froide, où un agent des services secrets français enquête sur un réseau compromis et sur un possible agent double au sein de ses propres services.
Le film adapte de manière non créditée le roman d’espionnage Au pied du mur (1963) de Gilles Perrault, publié dans la collection « Crime-Club » des éditions Denoël. José Giovanni, déjà scénariste de Symphonie pour un massacre et de Par un beau matin d'été, signe l’adaptation et les dialogues et retrouve Deray pour une nouvelle variation sombre sur les thèmes de la loyauté, de l’amitié virile et de la raison d'État.
Avec la peau des autres marque la première collaboration de Jacques Deray avec Lino Ventura, que le réalisateur retrouvera ensuite pour L'Homme de Marrakech (1966) et Un papillon sur l'épaule (1978), au sein d’une filmographie dominée par le polar et le film noir. Sorti à Paris le , le film enregistre environ en France, ce qui constitue un résultat jugé décevant pour Ventura, alors habitué à dépasser le million d’entrées.
Synopsis
Un officier des services secrets français, Pascal Fabre (Lino Ventura), est envoyé en mission à Vienne, en Autriche, pour ramener à Paris le chef du réseau local, un certain Paul Margery (Jean Bouise), surnommé « le Boiteux ». Margery est soupçonné par sa hiérarchie d’être devenu un agent double. Si Fabre a été choisi, c’est qu’il est un vieil ami du suspect ; il est d’abord chargé, « à titre personnel », de renouer le contact avec lui et de comprendre la situation.
Le soir même de l’arrivée de Fabre dans la capitale autrichienne, l’agent chargé de servir d’intermédiaire entre les deux hommes est tué dans un accident pour le moins suspect. Alors que Fabre attend Margery dans un café, ce dernier l’appelle pour lui enjoindre de quitter immédiatement les lieux. Fabre comprend que l’affaire est plus grave et plus complexe que prévu.
En fouillant Vienne, il finit par découvrir la cache de Margery, séquestré par des inconnus qui fouillent de fond en comble l’appartement. Fabre abat les deux hommes et libère son ami. Margery lui avoue qu’il est poursuivi sans relâche par un certain Chalieff (Wolfgang Preiss) et par la mystérieuse organisation qu’il dirige. Il affirme n’avoir jamais trahi et ne pas être un agent double, mais confie à Fabre qu’il a décidé de quitter le service et de disparaître. Il tait cependant un élément essentiel : avant de partir, il attend encore la livraison de dossiers sensibles qui doivent lui permettre de négocier sa retraite.
Lorsque Margery est à son tour enlevé, la situation se complique encore. À mesure qu’il remonte les filières, Fabre découvre d’autres réseaux, des complicités inattendues et un trafic d’informations où s’entremêlent services secrets français, organisations rivales et intérêts privés, sur fond d’affrontement Est-Ouest dans une Vienne redevenue « nid d’espions » en temps de paix.
Thèmes et analyse
Dans la continuité des polars noirs de Deray au milieu des années 1960, Avec la peau des autres privilégie l’atmosphère à la démonstration spectaculaire. Plusieurs commentateurs soulignent que la mise en scène repose sur une description minutieuse des déplacements, des attentes, des surveillances, plus que sur une accumulation de rebondissements visibles. L’action est composée d’épisodes relativement elliptiques, parfois volontairement opaques, qui placent le spectateur dans une incertitude comparable à celle de l’agent sur le terrain.
Le scénario adapte librement le roman de Gilles Perrault, en conservant l’idée d’un réseau miné de l’intérieur et du soupçon généralisé, mais en gommant une partie des références politiques explicites au profit d’une intrigue centrée sur les rapports de confiance entre les personnages. Dans ses mémoires, José Giovanni insiste sur le fait qu’il a voulu écrire pour Ventura une histoire qui développe son registre privilégié, celui de l’amitié mise à l’épreuve, avant de retravailler entièrement son premier traitement pour DerayJosé Giovanni, Mes grandes gueules, Paris, Fayard, 2002.. La relation Fabre–Margery repose ainsi sur un mélange de fidélité ancienne, de méfiance professionnelle et de rivalité larvée, qui donne au film une tonalité mélancolique.
La géographie de Vienne joue un rôle important : gares, quais, cafés, théâtres, rues enneigées deviennent autant de lieux de passage où les personnages se croisent sans toujours se voir. Des critiques contemporaines ou rétrospectives insistent sur l’usage des décors naturels et sur la manière dont Deray filme la ville à la fois comme un décor touristique et comme un espace paranoïaque, propice à la filature et à la dissimulation.
Plusieurs résumés étrangers mentionnent explicitement l’infiltration du réseau par des agents du KGB, là où le film se contente d’évoquer une « organisation » liée au bloc de l’Est et de faire intervenir l’ambassade soviétique. Ce flou contribue à inscrire le film dans le climat général de la guerre froide sans le rattacher à une situation géopolitique trop précise.
Musique de Michel Magne
La bande originale est confiée au compositeur Michel Magne, figure importante de la musique de film française des années 1960, déjà associé à Deray sur Symphonie pour un massacre. La partition mêle thèmes jazzy, motifs de suspense et passages plus lyriques, souvent en décalage volontaire avec la sécheresse de la mise en scène. Certains critiques y voient un atout majeur du film, donnant un tempo nerveux à l’intrigue, tandis que d’autres estiment que la musique, très présente, affaiblit parfois la tension dramatique.
Plusieurs morceaux tirés de la bande originale, notamment le générique et le thème parfois intitulé Suspense viennois, ont été réédités sur des compilations consacrées à Michel Magne et aux musiques de polars français.
Fiche technique
Titre : Avec la peau des autres Titre italien : Réalisation : Jacques Deray, assisté de Claude Vital Scénario et dialogues : José Giovanni Adaptation : José Giovanni, Jacques Deray et Georges Bardawil, d’après le roman Au pied du mur (1963) de Gilles Perrault (non crédité) Décors : Jean d'Eaubonne Photographie : Jean Boffety Format : couleur (Eastmancolor) – – Techniscope – 2,35:1 – son monophonique Musique : Michel Magne Producteur : Eugène Tucherer Sociétés de production : Les Films Montfort (France), Fida Cinematografica (Italie) Pays de production : , Budget : 2,2 millions de francs. (soit environ en ) Genre : Espionnage Durée : Dates de tournage : à partir du Lieux de tournage : Vienne et autres extérieurs en Autriche, studios en France Date de sortie : France : (Paris)
Distribution
Lino Ventura : Pascal Fabre Marilu Tolo : Anna Jean Bouise : Paul Margery, dit « le Boiteux » Adrian Hoven : Kern Ellen Bahl : Ingrid Kern Wolfgang Preiss : Chalieff Jean Servais : Weigelt Reinhard Kolldehoff : Hoffmann (voix de Georges Aminel) Louis Arbessier : le colonel Paul Pavel et Guy Mairesse : les tueurs de Chalieff Charles Régnier : Erfhurt (voix de Peter Ustinov) Mino Doro Marcel Bernier Raoul Guylad Ham-Chau Luong
Production
Au milieu des années 1960, Jacques Deray s’est déjà imposé comme un spécialiste du polar avec Symphonie pour un massacre (1963) et Par un beau matin d'été (1965). Cherchant un sujet d’espionnage contemporain, il s’associe à nouveau avec José Giovanni, qui puise dans le roman Au pied du mur de Gilles Perrault, publié en 1963 dans la collection « Crime-Club » chez Denoël. Une critique consacrée à l’œuvre de Perrault rappelle que Deray adaptera deux fois l’écrivain au cinéma, avec Avec la peau des autres puis plus tard Un crime (1993).
Le scénario est coécrit par Giovanni, Deray et Georges Bardawil. Selon un témoignage repris dans une biographie de Lino Ventura, Giovanni explique avoir d’abord livré une première version qu’il a ensuite profondément remaniée pour renforcer le thème de l’amitié trahie, avant de la confier à Deray qui impose sa mise en scène plus sèche et plus dépouillée.
Le film est coproduit par Les Films Montfort pour la France et par Fida Cinematografica pour l’Italie. Le tournage commence le , avec d’importants extérieurs tournés à Vienne et en Autriche, complétés par des scènes en studio en France. Plusieurs critiques noteront que l’usage systématique des décors naturels viennois contribue fortement à la singularité du film dans la production française d’espionnage de l’époque.
Sortie et accueil vignette|redresse=1.25|alt=Un tableau listant plusieurs films. En face, de chaque titre, les évaluations de chacun des critiques. Ils peuvent noter « inutile de se déranger », « à voir à la rigueur », « à voir », « à voir absolument » ou « chef-d'œuvre ».|Avec la peau des autres parmi les cotations du « Conseil des dix » des Cahiers du cinéma, dans lequel seul Albert Cervoni de France nouvelle attribue un , les cinq autres critiques ayant notés le film lui ont attribué trois et et deux . Distribué en France à partir du , Avec la peau des autres réalise environ au box-office français. Ce résultat est nettement en retrait par rapport aux succès précédents de Lino Ventura à la même période. La carrière du film est ainsi souvent qualifiée de « mitigée », voire d’échec relatif, dans les synthèses consacrées à Deray et à l’écrivain Gilles Perrault.
Du point de vue critique, l’accueil contemporain est contrasté. Dans un article consacré au cinéma ferroviaire, Le Monde évoque le film comme « assez médiocre », soulignant surtout la présence de Lino Ventura et l’utilisation de Vienne comme décor. D’autres analyses, plus tardives, reviennent au contraire sur la qualité de la mise en scène et sur l’intérêt de ce film d’espionnage « de bonne facture », discret mais solide, au sein de l’œuvre de Deray.
Le film figure aujourd’hui régulièrement dans les répertoires de films français sur la guerre froide, où il est présenté comme un thriller d’espionnage atmosphérique situé dans la Vienne des années 1960. Plusieurs critiques et cinéphiles, notamment Bertrand Tavernier, le citent également parmi les titres intéressants du cinéma d’espionnage français des années 1960.
Autour du film
Le film appartient à la première période de la carrière de Jacques Deray, dominée par les polars et les drames criminels, avant le grand succès de La Piscine (1969) qui fera de lui l’un des réalisateurs français les plus associés à Alain Delon et Jean-Paul Belmondo.
Avec la peau des autres est le premier film d’espionnage tourné par Lino Ventura dans un registre sérieux après des variations plus ouvertement parodiques comme Les Barbouzes de Georges Lautner. Certains commentateurs y voient une étape intermédiaire vers des œuvres postérieures comme Le Silencieux (1973) ou Espion lève-toi (1982).
Le réseau dirigé par Chalieff n’est jamais explicitement nommé à l’écran, mais plusieurs résumés de l’intrigue publiés à l’étranger mentionnent des agents du KGB infiltrés dans le réseau de Margery, ce qui confirme la lecture du film comme récit d’affrontement indirect entre services français et soviétiques à Vienne.
Le film connaît plusieurs titres d’exploitation à l’étranger, notamment To Skin a Spy dans les pays anglophones et Die Haut des Anderen en Allemagne, où il est parfois assorti du sous-titre Netz der Angst (« réseau de la peur »).
Notes et références
Liens externes
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