thumb|Robert Browning, l'auteur de Porphyria's Lover. Porphyria's Lover (L'Amant de Porphyria) est un poème de Robert Browning d'abord publié sous le titre de Porphyria en par le Monthly Repository, puis au sein des Dramatic Lyrics de 1842, en parallèle avec Johannes Agricola in Meditation (« Johannes Agricola médite »)Johannes Agricola (Jean Agricola) fut le secrétaire de Luther en 1515 avant de se brouiller avec lui, sous le titre commun Madhouse Cells (« Cellules d'asile d'aliénés»). Le poème ne reçoit son appellation définitive qu'en 1863. Porphyria's Lover est le premier des monologues dramatiques qui, tout en restant relativement courts., explorent les méandres d'une psychologie anormale.
Le locuteur s'exprime à la première personne et raconte d'une voix apparemment neutre, d'où n'émergent que quelques frémissements, la visite que lui a faite Porphyria, les tâches de la vie ordinaire qu'elle accomplit, puis comment il l'étrangle avec sa propre chevelure, et enfin passe le reste de la nuit à jouer avec son visage désormais à sa merci.
Lors de sa parution, le poème reçoit un accueil confidentiel tant du public que de la critique. C'est aujourd'hui l'une des œuvres de Robert Browning les plus lues et les plus retenues pour les anthologies et les manuels de littérature.
Son caractère énigmatique et son écriture atypique ont conduit les exégètes à de multiples interprétations. Toutefois, la plus communément admise est que le meurtre perpétré relève d'une pulsion pathologique.
Généralités Titre Le titre émane de l'auteur (à la différence du poème, il est à la troisième personne) qui, par le choix du mot « amant » (lover), désigne un personnage auquel est conférée la fonction de sujet. Toutefois, le génitif (ou cas possessif) anglais (Porphyria's Lover) présente d'abord le nom de la femme qui, de ce fait, est nommée en premier. De plus, il entrelace les deux protagonistes en une étreinte morphologique représentant certaines situations ou jugements portés a posteriori : la relation existant entre l'homme et la femme, et aussi l'image que s'en fait le locuteur une fois l'action parvenue à son terme.
Choix du prénom thumb|upright=0.8|John Keats. Le prénom « Porphyria » n'a pas, selon certains critiques, été choisi au hasard. « Porphyria », en anglais, est aussi le nom d'une maladie, la porphyrie. Pris littéralement, cela implique que la jeune femme ou, selon d'autres analyses, le locuteur lui-même, voire les deux, soient porteurs du mal. Quoi qu'il en soit (voir les possibles interprétations dans la section « Interprétations »), la maladie avait été homologuée par les instances médicales peu avant 1842 et on sait que Browning s'intéressait vivement aux pathologies psychiatriques, dont certaines sont induites par la porphyrie.
D'autre part, ce prénom peut faire penser au poème de Keats The Eve of St. Agnes dont un personnage s'appelle Porphyro. Cette thèse est défendue par Catherine Maxwell qui souligne que Porphyro est la version masculine de Porphyria. Elle explique que les deux noms dérivent du mot grec πορφύρα / porphúra, signifiant « pourpre », comme s'en souvient Keats qui évoque « la rouge tourmente » agitant le cœur de PorphyroCitation : Sudden a thought came like a full-blown rose, / Flushing his brow, and in his pained heart / Made purple riot […], The Eve of St. Agnes, strophe XVI, vers 138.. Cela dit, la véritable importance du choix de Browning tiendrait au fait que « la teinte vermeille du porphyre est obtenue en pulvérisant (porphyrizing) un coquillage rouge d'une extrême dureté ou une dalle rocheuse tout aussi dure ». Ainsi, par la seule vertu du nom, Porphyria se trouverait naturellement liée à la teinture, au travail de la pierre, donc à l'art. La référence à l'art vaut surtout pour l'amant (cf. infra : un « Pygmalion » dans la section « Ovide » et « l'amant-artiste » dans la section « Et Dieu pourtant, qui n'a dit mot ! »).
Résumé thumb|left|upright=0.8|Portrait de Robert Browning. Par un soir de tempête, un amant sans nom, seul dans sa chaumière campagnarde, entend Porphyria qui se glisse sans bruit à l'intérieur. Calmement, elle allume le feu qui réchauffe la maison, se dévêt de ses atours trempés, s'assied à ses côtés et se serre contre lui tout en murmurant de douces paroles qu'il écoute en silence. Ainsi, elle est venue, ayant bravé pour un soir la furie des éléments [et/ou des conventions sociales : on ne sait]. Pour autant, elle se dit trop faible, malgré les efforts de son cœur, pour briser définitivement les chaînes qui la retiennent. L'amant jubile : « Enfin je le savais, Porphyria m'adorait ». La blonde chevelure défaite flotte au-dessus de lui, il vient d'avoir une idée et tresse les cheveux en un cordon dont trois fois il entoure le cou offert par l'épaule dénudée, et serre. Puis il soulève les paupières et contemple l'azur des yeux qui rient encore, pose au creux de son épaule « la petite tête » souriante de voir « son tendre vœu exaucé », et ainsi demeure serré contre elle tout au long de la nuit. Et Dieu, dans tout cela, qui n'a dit mot.
Une « tragédie » en miniature
Le poème se déroule en cinq phases de différentes longueurs (la quatrième, celle où se précipite l'action, étant très brève), comme, dirait-on, une tragédie classique, avec unité de temps (une nuit), de lieu (une pièce), d'action, et même la règle de bienséance, celle qui exige qu'Horace tue Camille en coulisse (Pierre Corneille, Horace) ; ici, la violence est cachée par l'arme même du crime, la blonde chevelure de Porphyria.
La tempête (vers 1-15)
Le cadre : il y a l'extérieur et l'intérieur. Dehors, la nature se déchaîne, mutile et tue : les arbres sont amputés (3), le lac bouleversé (4). Dedans, règnent le silence et le froid (8) et (15). Y attend un homme dont on ne saura rien, sinon ce qui pourra être déduit de ses laconiques paroles. Le cœur battant (5), il entend Porphyria qui, telle une ombre furtive et discrète (« elle se glisse à l'intérieur » ([she] glided in) (6), ouvre la porte qu'elle referme bien vite, empêchant d'entrer la furie des éléments (7). De ce domicile sans âme, calmement, par sa bienfaisance naturelle, elle fait très vite un cocon de bien-être (8-11). Les gestes sont simples, logiques et méticuleux : les vêtements trempés (11-13), le feu qui luit, la chaleur d'un foyer.
Le foyer (vers 15-21)
Les prémices : règne désormais l'intimité, avec tous ses ingrédients, la lumière de la flamme (8), l'ardeur émanant de l'âtre (9), le corps partiellement dévêtu (17), l'ample chevelure dénouée (18). Alors, toutes ses tâches accomplies (last : « à la fin, en dernier ») (14), l'amante se glisse auprès de l'homme qu'elle sollicite avec douceur : son corps serré contre lui (16), sa main invitante (16), les cheveux taquins (18), de tendres paroles (21). Le silence qu'il garde (15) n'est pas menaçant, il incite même à la confidence (21).
La confession (vers 21-38)
Le catalyseur : alors (se multiplient les and (« et ») alignant ces faits l'un après l'autre), la femme parle, sans heurt, avec le calme furtif qu'elle a mis à rendre son âme à la chaumière. Jamais, peut-être, n'a-t-elle dit cela, qui la trouble depuis longtemps : elle l'aime, elle a bravé ce soir les interdits (qu'a symbolisés la tempête) ; pourtant, le calme n'est qu'apparent et l'habite une faiblesse, qu'elle sait ne pouvoir surmonter : s'opposer à une « fierté » / un « orgueil » (prideEn anglais, pride signifie à la fois « orgueil » et « fierté », le premier plutôt dysphorique, alors que le second est nettement euphorique, ce qui ajoute à l'ambiguïté du sens.), dont l'identification est laissée au lecteur (sa propre fierté / son propre orgueil ? celle / celui d'une famille « plus futile » (vainer) ?), quoi qu'il en soit vaincre une pesanteur (sociale ? sentimentale ?), « trancher, dénouer » [dissever] »), forcer le destin (pour rompre d'autres liens ? [ties]), (21-25)). Mais (but) (26), mais très restrictif ici, marquant une rupture, du moins pour le lecteur, car pour le locuteur revivant la scène, il résulte de tous les précédents. Le plus naturellement du monde, dirait-on, ces mots, d'amour et d'hésitation tout à la fois, lui inspirent une idée (thought) (37-38).
Le meurtre (vers 38-42)
La paranoïa : d'emblée, une conclusion, cet amour confié, l'amant le mue en « adoration » (worshipped) (33). Cela lui confère des droits, voire des devoirs, envers lui-même et envers Porphyria. Lentement, avec la même méticulosité qu'elle a mise à donner la vie à la maison, lui, il va donner la mort ; les cheveux blonds éparpillés, ses doigts les tressent, puis trois fois en entourent le cou offert, et serrent (38-41). L'amant, à deux reprises, assure qu'elle n'a pas souffert (41-42).
Le dénouement (vers 42-60)
La catharsis : elle ne concerne que l'amant et les certitudes s'imposant à lui. Alors que son cœur battait à l'arrivée de Porphyria (5), le voici désormais empreint d'une folâtre sérénité (43-50). Jamais la belle ne lui a paru aussi vivante qu'en ce moment. Le bleu des yeux jette un éclat rieur (45), la joue rosit de plaisir (48), la petite (little) tête sourit (52), comme joyeuse (53). Et pourquoi cela ? Son vœu le plus cher (57) est exaucé, la voici libérée de l'objet de son mépris (54) et tout entière au bonheur d'avoir ancré à jamais l'affection de l'aimé (55). Aussi demeurent-ils immobiles (58), serrés l'un contre l'autre jusqu'à l'aube (59). Dieu reste silencieux (60) : serait-il en accord avec cette harmonie universelle désormais instaurée ?
Poème et traduction Le texte intégral de Porphyria's Lover est libre de droits d'auteur et est consultable, par exemple, sur Wikisource, de même que la traduction française figurant ici en regard du texte original (voir en fin d'article). Les soixante vers du poème sont numérotés pour faciliter la lecture du texte s'y rapportant.
1 The rain set early in tonight, 2 The sullen wind was soon awake, 3 It tore the elm-tops down for spite, 4 And did its worst to vex the lake: 5 I listened with heart fit to break. 6 When glided in Porphyria; straight 7 She shut the cold out and the storm, 8 And kneeled and made the cheerless grate 9 Blaze up, and all the cottage warm; 10 Which done, she rose, and from her form 11 Withdrew the dripping cloak and shawl, 12 And laid her soiled gloves by, untied 13 Her hat and let the damp hair fall, 14 And, last, she sat down by my side 15 And called me. When no voice replied, 16 She put my arm about her waist, 17 And made her smooth white shoulder bare, 18 And all her yellow hair displaced, 19 And, stooping, made my cheek lie there, 20 And spread, o'er all, her yellow hair, 21 Murmuring how she loved me — she 22 Too weak, for all her heart's endeavour, 23 To set its struggling passion free 24 From pride, and vainer ties dissever, 25 And give herself to me forever. 26 But passion sometimes would prevail, 27 Nor could tonight's gay feast restrain 28 A sudden thought of one so pale 29 For love of her, and all in vain: 30 So, she was come through wind and rain. 31 Be sure I looked up at her eyes 32 Happy and proud; at last I knew 33 Porphyria worshiped me: surprise 34 Made my heart swell, and still it grew 35 While I debated what to do. 36 That moment she was mine, mine, fair, 37 Perfectly pure and good: I found 38 A thing to do, and all her hair 39 In one long yellow string I wound 40 Three times her little throat around, 41 And strangled her. No pain felt she; 42 I am quite sure she felt no pain. 43 As a shut bud that holds a bee, 44 I warily oped her lids: again 45 Laughed the blue eyes without a stain. 46 And I untightened next the tress 47 About her neck; her cheek once more 48 Blushed bright beneath my burning kiss: 49 I propped her head up as before, 50 Only, this time my shoulder bore 51 Her head, which droops upon it still: 52 The smiling rosy little head, 53 So glad it has its utmost will, 54 That all it scorned at once is fled, 55 And I, its love, am gained instead! 56 Porphyria's love: she guessed not how