thumb|right|250px|Mort de Pepe-Hillo (), gravure de La Tauromaquia de Goya.
La tauromaquia (en français : La Tauromachie.) est une série de trente-trois gravures exécutées à l'eau-forte entre 1815 et 1816 par Francisco de Goya. Elles retracent toutes les étapes des courses de taureaux (corrida). Cette œuvre fait suite au manuel publié par le torero Pepe Hillo en 1796, qui résumait l'évolution de l'art de toréer en Espagne. Un projet que Goya avait lui-même en tête depuis 1777, mais qu'il ne mit en œuvre que très lentement.
Commencée en Espagne, peut-être à l'époque la plus turbulente et la moins connue de la vie de l'artisteJeanine Baticle, Goya d'or et de sang, Découvertes gallimard, ., poursuivie au moment de l'invasion de l'Espagne par l'armée française, elle sera terminée en France où Goya, lassé par la guerre civile, les invasions, et les changements de régime, quitte son pays à l'âge de 78 ans pour se réfugier en France à Bordeaux.
Goya et la tauromachie
thumb|right|250px|Pepe-Hillo saluant le taureau (), gravure de La Tauromaquia de Goya.
Grand amateur de tauromachie, Goya déclarait en 1771 à son ami le poète Moratín : . Il s'est d'ailleurs lui-même peint en torero dans le tableau : La Novillada (1779-80)Musée du Prado, catalogue de la rétrospective pour le de la naissance de Goya, Madrid, 1996 , 307-308.. La réalisation des trente-trois gravures consacrées à la tauromachie s'est étalée sur plusieurs années. Vers 1777, Goya voulait montrer l'histoire et l'évolution de la corrida, inspiré en cela par la Charte sur l'origine et l'évolution des courses de taureaux en Espagne de son ami Moratín.
Ce n'est qu'après la parution du livre de Pepe Hillo qu'il a développé ce qui n'était au départ qu'un projet ébauché de quelques gravures. Outre les trente-trois gravures de l'ouvrage final, 11 autres devaient s'y ajouter, mais Goya les a écartées, les jugeant défectueusesIntroduction de Philip Hofer, La Tauromaquia and the Bulls of Bordeaux, New York, Dover, 1969 réédition 2006 ..
En 1815, Goya a presque soixante dix ans, mais il a gardé l'esprit combatif de sacripant. C'est ainsi qu'il se nommait lui-même lorsqu'il faisait des frasques avec son ami Martín Zapater dans sa jeunesse. Il le prouve en consacrant cette véritable saga à l'art national de la tauromachieJeannine Baticle, Goya, d'or et de sang, 113..
La Tauromaquia vue par la critique française au
thumb|Le Maure Gazul dans la première corrida avec lance (), gravure de La Tauromaquia de Goya.
Théophile Gautier, dans son livre Voyage en Espagne, paru d'abord en 1840 sous le titre Tra los Montes, publié de nouveau sous le titre français en 1843, en fait l'éloge :
D'autres écrivains-voyageurs partagent l'admiration de Gautier pour la tauromachie. Enthousiasme réel pour les uns : « Quand nous pénétrâmes dans l’intérieur de la plaza de toros de Valence, nous fûmes éblouis par un de ces spectacles qu’on n’oublie jamais, ne les ait-on vus qu’une fois », Jean Charles Davillier et Gustave Doré, Voyage en Espagne, Hachette, Paris, 1862, réédition Stock, 1980,77., admiration « horrifiée » pour d'autres : « Notre premier mouvement en entrant dans ce cercle de flamme, fut de nous rejeter épouvantés, en arrière. Jamais nous n’avons vu, avec de pareils cris, s’agiter tant de parasols, tant d’ombrelles, tant de mouchoirs » Alexandre DumasVoyage de Paris à Cadix, Garnier frères, Paris, 1846, réédition François Bourin, 1994, 75, Alexandre Dumas : « Le Voyage en Espagne » Musée Goya, Castres, 22 juin-21 octobre 2001, Musée Goya, Castres, Tarn,, ou simple nécessité de se mettre à la mode pour d'autres : « Ma conscience de voyageur me faisait un devoir d’assister au moins à cet odieux spectacle Eugène Rosseeuw Saint-Hilaire la Revue de Paris, 1837 »cité dans : «Le voyage en Espagne. Anthologie des voyageurs français et francophones du » par Bartolomé et Lucile Bennassar, Robert Laffont, Paris, 1998, 814 ..
Cependant bien peu d'entre eux ont prêté attention aux estampes de Goya sur la tauromachie. Il faut attendre une relecture des critiques du Eliseo Trenc, relecture de Goya par les artistes du 19-21 édition Carnières-Morlanwelz et Lansman, 2003, Belgique . et surtout les deux ouvrages de Pablo Picasso directement inspirés de ces œuvres et qui portent sous deux titres différents le même nom : « Toros y toreros », et « La Tauromaquia »
Tauromachie et révolution
thumb|250px|Lithographie Divertissement Espagnol de la série Les Taureaux de Bordeaux exécutée « par un vieillard de quatre vingts ans, sourd depuis longtemps et presqu'aveugle » Goya à Bordeaux (1824-1825)
Corry Cropper voit dans les gravures de Goya une allégorie de la révolte du peuple espagnol contre l'oppresseur français et contre le régime monarchique espagnol Playing at monarchy : sport as metaphor in nineteenth-century France, 2009, 23, 27 du chapitre : « The spanish bullfighting in France, Goya, Gautier, Mérimée » University of Nebraska Press, 2008, .
Dans l'admiration que manifestent Théophile Gautier pour Goya et la corrida dans Tra los Montes, 1840, ou Prosper Mérimée pour les courses de taureaux : Les Courses de taureaux, 1830, publié dans La Revue de Paris, et Notes de voyages, 1835-1840, plusieurs critiques contemporains voient un éloge de la révolte des espagnols contre l'oppresseur français. Cropper fait un parallèle entre la révolte populaire des espagnols pour leur indépendance et l'établissement des règles de la corrida à la fin du . Ces règles correspondraient à une prise de pouvoir par le peuple espagnol, la tauromachie étant un art essentiellement populaire. À l'appui de son analyse, il cite François Zumbhiel la Tauromachie, art et littératureFrançois Zumbiehl, « la Tauromachie, art et littérature », postface de Florence Delay, L'Harmattan, Paris, 1990, 151 pages, 26 . Cropper évoque aussi la ressemblance entre les soldats français et le taureau qui charge :
.
Pierre Gassier confirme l'hypothèse d'une volonté allégorique dans la série La Tauromaquia, en partant moins de la révolution espagnole que de la nature révoltée de Goya et de sa jeunesse de « sacripant »Exposition Toros y Toreros, 3 mars au 5 juin Arles, 1990, catalogue établi et commenté par Pierre Gassier, éditions Actes Sud, 1995 23
Ainsi la Tauromaquia de Goya n'est-elle pas seulement une œuvre d'art, mais encore une forme de manifeste dont les motivations révolutionnaires seront plus clairement lisibles dans les séries de gravures suivantes comme les Disparates (1816-1823) ou Les Désastres de la Guerre (1810-1820), qu'il termine lors de son exil en France, à Bordeaux.
Dans les dernières lithographies des combats de taureaux qu'il exécute peu avant sa mort, Théophile Gautier reconnaît « la vigueur et le mouvement des Caprichos et de la Tauromaquia » pourtant réalisés par un vieillard de quatre-vingts ans, sourd depuis longtemps et presque aveugle« Voyage en Espagne », édition Charpentier, Paris, 1859,124-125.
Postérité de la Tauromaquia
thumb|right|250px|Légèreté et hardiesse de Juanito Apiñani () de Goya, dont Picasso s'inspire pour la planche Salto con la garrocha
Eliseo Trenc<ref name="Trenc">de l'Université de Reims, dans l'ouvrage collectif « Voir le corps dans l'Espagne d'aujourd'hui » dirigé par Bernard Bessière et Jean-Michel Mendiboure, Centre de recherche sur l'Ibérie contemporaine de l'Université de Toulouse-Le Mirail, édition Carnières-Morlanwelz et Lansman, 2003, Belgique 19 , chapitre Relecture de Goya par les artistes du 19,20,21 consultable en ligne Relecture de Goya par les artistes du XXe siècle</ref>, dans son étude sur la relecture de Goya par les artistes du souligne d'abord ce qui différencie la Tauromaquia de Francisco de Goya des autres gravures tauromachique de son époque. L'œuvre de Goya n'est pas aimable, et plutôt que de traduire l'aspect festif de la corrida, il en souligne la tension dramatique, donnant la priorité à la force, à la violence, à la souffrance comme celle du cheval gisant éventré.
Un siècle plus tard Picasso exécutera lui aussi le Cheval éventré (1917)Claude Popelin, La Tauromachie, préface de Jean Lacouture et François Zumbiehl, édition augmentée par Yves Harté, Le Seuil, Paris, 1970-1994, 219 . La mort est le sujet central de la Tauromaquia de Goya, la gravure la plus connue porte d'ailleurs ce titre : Mort de Pepe Illo. Pour sa Tauromaquia (1959), Picasso s'inspirera directement de la planche de Goya intitulée « Légèreté et hardiesse de Juanito Apiñani en la de Madrid » pour exécuter la gravure avec picador : « Salto con la garrocha » (saut avec la pique)Eliseo Trenc 20Sebastan Goeppert, Herma Goeppert-Frank, Patrick Cramer, « Pablo Picasso : les livres illustrés » éditions Patrick Cramer, Genève, 1983, 252. Bien que le maître contemporain se soit défendu de son influence parce que les critiques d'art le surnommaient « le petit goyaPierre Daix, Dictionnaire Picasso, Robert Laffont, , Paris, 1995, section Carnets 407. »
La Tauromaquia a servi de base d'étude à de nombreux artistes sur le thème de la tauromachie, de la corrida et du taureau. Entre autres, l'andalou José Caballero (Huelva 1916 – Madrid 1991), ami de Garcia Lorca, a tiré son inspiration de la planche de la Tauromaquia « Pedro Romero matando a toro parado » (Pedro Romero tuant un taureau hésitant) pour son recueil « La suerte o la muerte » (édition Hispanica de Bibliòfilia, Madrid, (1987)Eliseo Trenc 21.
Une importante collection des estampes de Goya est conservée au musée Goya de CastresLa Tauromaquia au Musée Goya.
Le Château-Musée de Nemours conserve deux estampes de la série : Les maures font des passes de cape dans l'arène avec les burnous. et Une reine du cirque..
Liste des trente-trois planches Les planches de la première édition comportaient une page à part contenant les titres des œuvres ; le titre original de la série ne comporte d'ailleurs pas le terme : :
Notes et références
Annexes Bibliographie
Philip Hofer, La Tauromaquia and the Bulls of Bordeaux, New York, Dover, 1969 réédition 2006 . Pierre Daix, Dictionnaire Picasso, Paris, Robert Laffont, , 1995, section Carnets, 407 . Pierre Gassier, Goya, toro y toreros, catalogue de l'exposition du au à l'espace Van Gogh, Arles, Arles, Actes Sud, 1990 . Théophile Gautier, Voyage en Espagne, Paris, édition Charpentier, 1859, réédition Folio Gallimard, 1981. Pierre Gassier, Goya, étude biographique et critique, Genève, éditions Albert Skira, 1955. Sebastan Goeppert, Herma Goeppert-Frank, Patrick Cramer, Pablo Picasso : les livres illustrés, Genève, éditions Patrick Cramer, 1983. Goya : 250 aniversario : Museo del Prado, del 30 de Marzo al 2 de Junio 1996 (catalogue de la rétrospective pour le anniversaire de la naissance de Goya), Madrid, Musée du Prado, 1996, 307-308 . François Zumbiehl, la Tauromachie, art et littérature, postface de Florence Delay, Paris, L'Harmattan, 1990, 151 pages . Corry Cropper, « The spanish bullfighting in France, Goya, Gautier, Mérimée » dans, Playing at monarchy : sport as metaphor in nineteenth-century France, 2009, 23, 27 (lire en ligne). Eliseo Trenc, de l’Université de Reims, dans l’ouvrage collectif Voir le corps dans l'Espagne d'aujourd'hui dirigé par Bernard Bessière et Jean-Michel Mendiboure, Centre de recherche sur l'Ibérie contemporaine de l'Université de Toulouse-Le Mirail, édition Carnières-Morlanwelz et Lansman, 2003, Belgique {consultable en ligne Relecture de Goya par les artistes du XXe siècle. Claude Popelin, La Tauromachie'', préface de Jean Lacouture et François Zumbiehl, édition augmentée par Yves Harté, Le Seuil, Paris, 1970-1994, 219 .
Articles connexes
Estampes de Goya La Tauromachie de Gustave Doré La Tauromaquia de Picasso Martìncho
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