Itshak ben Yehouda Abravanel (יצחק אברבנאל) (ou Abarbanel, Abrabanel, Avravanel), né en 1437 à Lisbonne (Portugal) et mort en 1508 à Venise (Italie), est un homme d’État, ministre des finances des royaumes du Portugal, de Castille, d'Aragon et de Naples. Philosophe, commentateur de la Torah et financier juif, membre de la célèbre famille Abravanel, il était aussi l'une des figures dirigeantes des Juifs dans la péninsule Ibérique.

On l'évoque souvent par son seul nom de famille, dont la prononciation devient selon que l'on se réfère à l’opinion d’érudits ou de lettrés, Abravanel, Abrabanel, ou, dans les livres d’étude juive, Abarbanel.

De lui, nous sont parvenus des Commentaires sur la Torah, des Commentaires sur la Michna, un Traité des prophéties qui regardent le Messie et un Traité des œuvres de Dieu..

Biographie Famille et jeunesse Isaac Abravanel est né en 1437 à Lisbonne. Son père est Juda Abrabanel, trésorier, et son grand-père Samuel AbrabanelDans l'introduction de son commentaire au Livre de Josué, il retrace une généalogie succincte de sa famille : .

La famille Abravanel, réputée être d’ascendance davidique, est l’une des plus anciennes et distinguées familles juives d’Espagne. Selon Isaac Abravanel, ils se seraient établis en Espagne avant l’arrivée des Sépharades, soit avant la destruction du Temple de Jérusalem en l'an 70. Isaac Abravanel est issu de la branche de la famille qui avait échappé aux persécutions anti-juives de 1391 et qui s'était alors établie au Portugal.

Il fut l’élève de Joseph Hayim ben Shem Tov, rabbin de Lisbonne. Versé tant dans la littérature rabbinique que dans les sciences profanes de son temps, il consacra ses jeunes années à l’étude de la philosophie juive. À , il écrivit divers traités sur la forme originelle des éléments primordiaux (feu, air), la religion, la prophétie Mentionnons tout particulièrement son affinité pour le prophète Isaïe, également de lignée davidique.

Au service de la maison de Bragance Il entre en tant que trésorier et collecteur d’impôts au service du roi de Portugal Alphonse V (1432-1481). Les choses se gâtent à la mort de ce dernier. Le fils d’Alphonse V, Jean II du Portugal, accuse Abravanel de complicité et de haute trahison avec le duc de Bragance. Abravanel, averti à temps, s’enfuit précipitamment en Castille en 1483. Sa fortune est confisquée par décret royal, et il fut condamné à mort par contumace. Il parvint néanmoins à faire venir sa famille.

Pendant qu'il est au Portugal, il se préoccupe également de la communauté juive d'Assilah, au Maroc. Dans une lettre adressée à son ami Yehiel de Pise, banquier italien, il raconte comment, lors de la prise de la ville, lorsque les Juifs y habitant sont réduits en esclavage, il emploie une grande partie de sa fortune à les faire libérer et reloger ces Juifs exclusivement arabophones au Portugal.

Au service de la Castille vignette|Armes de la famille Abravanel (Abarbanel ou Abrabanel). À Tolède, où il a son domicile, il écrit en six mois un commentaire sur le Livre de Josué, le Livre des Juges, et Samuel. Il entre ensuite rapidement au service des rois catholiques, au moment où l’armée espagnole mène une guerre épuisante contre le royaume sarrasin de Grenade. Abravanel entreprend rapidement, avec son ami Don Abraham Senior, de collecter les impôts et d’approvisionner l’armée espagnole. Il prête également une importante somme d'argent pour financer la campagne de Grenade.

Cependant, en 1492, Ferdinand II d'Aragon et la Reine Isabelle ordonnent l’expulsion des Juifs d’Espagne trois mois à peine après la chute de Grenade, par le décret de l'Alhambra. Abravanel tente de faire annuler l’édit, offrant des sommes considérables qui servent à financer l'expédition de Christophe Colomb. On raconte qu’il y parvient presque, mais que l’Inquisition espagnole, par le biais de Torquemada s’en mêla.

Le prestige d'Abravanel est si grand que les rois catholiques usent de tous leurs stratagèmes pour le retenir en Espagne. Ils lui offrent de rester, en tant que Juif, ainsi que neuf hommes, de façon à pouvoir réunir un minyan (quorum de prière). Ils tentent d'enlever son petit-fils, mais celui-ci est déjà envoyé au Portugal.vignette|Représentation d'Abravanel, .

Exil en Italie Finalement, il préfére l’exil, tandis qu’Abraham Senior et son gendre Melamed choisissent la conversion et sont contraints à un baptême en grande pompe, parrainés par les Rois catholiques. Abravanel peut en revanche aider financièrement quelques Juifs à demeurer en Espagne.

L'exil d'Abravanel est conté dans son introduction au livre de Josué. On lui attribue une réponse au décret de l’Alhambra, qui est perçue comme une malédiction juive contre l’Espagne, et a pour effet d’interdire aux Juifs fût-ce de fouler le sol espagnol, jusqu’à ce que le général Franco abolisse le décret de l’Alhambra en 1967. Toutefois, Abravanel n'en fait aucune mention dans sa propre relation des faits (introduction aux Premiers Prophètes), et il s'agit probablement d'une fiction littéraire rédigée dans son style.

Abravanel se rend à Naples et entre rapidement au service du roi. Il y connait une brève période de calme, avant l'invasion de Naples par les troupes françaises pendant la Première guerre d'Italie. Abravanel accompagne alors son maître à Messine, avant de partir pour Corfou en 1495, puis Monopoli en 1496. Il se fixe finalement à Venise en 1503 et est alors l'un des seuls Juifs à avoir le droit d'y habiter. Il tente de négocier un traité commercial entre la République vénitienne et le Portugal. Le traité n'est finalement pas conclu, faute d'accord de la part du Portugal.

Étant juif, Abravanel ne peut être enterré à Venise, et repose à Padoue.

Un hôpital à Bat Yam en Israël porte le nom de son fils, Yehuda (Leone Ebreo).

Abravanel philosophe vignette|Perush al Nevi Ahron d'Ishak Abarbanel : Commentaires sur Isaïe, Jérémie, Iehazkelem et les petits Prophètes, édition de 1642 Il peut paraître paradoxal qu’un homme, présenté comme le dernier Juif aristotélicien, dont le commentaire sur le Guide des égarés est si réputé que certaines éditions du Guide n’hésitent pas à présenter Abravanel et Maïmonide côte à côte, ait été l’un des plus grands adversaires de la philosophie.

Pourtant, il ne manqua pas de mots acerbes pour ses prédécesseurs, philosophes Juifs éminents, comme Isaac Albalag, ibn Caspi, Shem Tov ben Falaquera, Gersonide, Moïse Narboni, etc. Leurs opinions, qu’il jugeait par trop rationalisantes et laissant une trop grande liberté d’interprétation quant à des points philosophico-religieux délicats, égarèrent selon lui de nombreux Juifs dont des pieux authentiquement fidèles, et les entraînèrent parfois aux pires infidélités ou corruptions de leurs croyances.

Quant à Abraham ibn Ezra, le néo-platonicien par excellence, Abravanel ne fut d’accord avec lui que sur un point : au pied du Sinaï, les Israélites entendirent et comprirent les Dix Commandements. Pour le reste, il ne manqua pas d’invectives à son égard, traitant ses commentaires de « futiles », « contraires aux principes élémentaires de la Torah », abscons sans rien apporter à l’étudiant. Abravanel n’hésite pas à dire, afin d’affirmer l’inanité d’une opinion, que Abraham ibn Ezra lui-même la trouve critiquable.

Son attitude envers Maïmonide est nettement plus nuancée. Après avoir exposé les thèses du Maître, il dit souvent : « ceci est la pensée de notre Maître Moïse, non de Moïse notre Maître ». vignette|Sefer Zebach Pesacḥ (Le Sacrifice pascal) d'Abravanel, publié à Venise par Marco Antonio Giustiniani, en 1545. Le rabbin Isaac Abravanel écrit ce commentaire sur la Haggadah de Pâque en Italie. Il a été publié pour la première fois à Constantinople en 1506. La loi vénitienne interdisant aux Juifs de posséder ou de faire fonctionner des imprimeurs presses, il a fallu que les financiers de cette deuxième édition emploient un imprimeur chrétien. Le texte de la copie de la bibliothèque Bridwell fut expurgé et signé par deux censeurs actifs à Mantoue au , Clemente Renatto et Giovanni Domenico Carretto. Contrairement au maître et son école de pensée, la conception d’Abravanel sur le judaïsme, très proche de celle de Juda Halevi, s’appuie sur la conviction que Dieu S’est révélé dans l’histoire, et a fait des Israélites Son peuple d’élection. Abravanel attaque franchement les conceptions rationalistes du maître sur les visions prophétiques, celui-ci les reléguant au rang de créations de leur imagination. Pour Abravanel, même la « bat kol » (écho de voix, littéralement « fille de voix ») dont on trouve de nombreux exemples dans le Talmud, est une véritable voix, rendue audible par Dieu, un phénomène en vérité miraculeux (commentaire sur la Genèse, chap. 16). De même, Abravanel dépassa tous ses prédécesseurs lorsqu’il s’agissait de critiquer les théories de Maïmonide sur le « Char céleste » du livre d’Ezéchiel (commentaire du Guide des égarés, partie, 71-74).

En revanche, s’il nuance fortement la position de Maïmonide, il la valide souvent dans son Commentaire biblique.

Ainsi, sur le débat quant à savoir si Maïmonide adhérait ou non à l’idée de l’éternité du monde, après avoir contesté, en le priant de l’excuser, l’explication que donne Maïmonide du mot Bereshit (Guide des égarés II, chap. 30), Abravanel ajoute : « Et expliquer le premier mot du premier verset dans le sens d’une antériorité temporelle ne conduit pas nécessairement à poser que la création a eu lieu dans le temps, ni ne remet en cause le principe de la création ex nihilo, comme le craint Maïmonide, car il n’est pas impossible de dire que le commencement dont il est question dans ce verset fait lui-même partie du temps qu’il inaugure et que la création du ciel et de la terre ne vient pas s’inscrire dans un temps antérieur, mais qu’elle est l’instant fondateur du temps lui-même. »

Abravanel présente donc un Maïmonide impuissant à triompher du raisonnement aristotélicien, sans remettre en cause les fondements de son propre système de croyance, mais convaincu pour lui-même des enseignements révélés.

De fait, les arguments d’Abravanel lui-même, pour justes qu’ils soient, ne sont pas des preuves et ne s’adressent qu'à celui qui lit son commentaire, donc généralement un croyant.

Pour ce qui est de la communauté scientifique, ce dogme de l’éternité du monde ne sera sérieusement remis en cause qu’au , avec les théories de Georges GamowIsaac Abravanel, Commentaire du récit de la création, Genèse 1 :1 à 6 :8, traduit par Yehouda Schiffers, collection Les Dix Paroles, éditions Verdier.

Par ailleurs, son « Rosh Amanah » (« principes de la foi ») est une défense engagée des treize articles maïmonidiens de la foi contre les attaques de Hasdaï Crescas et Joseph Albo, qui discutent du nombre et de la validité de ces principes. Abravanel conclut en expliquant que Maïmonide, en compilant ces articles, n’a jamais fait que reproduire les coutumes des nations d’énoncer des axiomes, c'est-à-dire des principes fondamentaux de leurs sciences. Néanmoins, le judaïsme n’a rien en commun avec la science des hommes, les enseignements de la Torah sont des révélations divines, et non le fruit de spéculations humaines, et sont donc tous équivalents. Aucun d’eux ne peut donc être considéré comme principe ou corollaire d’un principe.

Écrits apologétiques : la trilogie messianique vignette|Page-titre de l'ouvrage Ma'yanei ha-Yeshu'ah (commentaire sur le livre de Daniel) d'Abrabanel, 1647 Bien après la destruction des deux Temples de Jérusalem, la communauté juive sépharade est expulsée, le 9 Av 5252 (), du sol où la plupart étaient établis depuis l’Exil. L’Espagne, où l’on appelle encore le jour situé entre vendredi et dimanche du nom de Sábado, ne se remettra jamais de ce préjudice. Quant à la communauté juive, seule la Seconde Guerre mondiale créera un traumatisme plus profond.