vignette|Clovis, roi des Francs Le vase de Soissons, précieux objet du culte chrétien devenu butin de guerre, est le sujet d'un récit à caractère historique relatif à un épisode de la guerre entre le roi des Francs Clovis et le général romain Syagrius, épisode consécutif à la défaite de celui-ci à Soissons en 486.
Ce récit est très connu parce qu'il était, dans l'enseignement primaire de la Troisième République jusqu'au début de la Cinquième, une des illustrations du règne de Clovis, présenté comme un roi à la fois juste et implacable.
Cet épisode a été transmis à la postérité par le chroniqueur Grégoire de Tours, auteur de la deuxième moitié du d'une Histoire des Francs, longtemps la principale source disponible sur cette époque.
Contexte historique vignette|la bataille de soissons En 486, l'Empire romain d'Occident n'a plus de chef depuis dix ans : le dernier empereur résidant à Ravenne a été déposé en 476 par le patrice germain Odoacre, qui, sous couvert de l'empereur d'Orient, gouverne l'Italie depuis cette date, la Gaule étant laissée à elle-même.
En 476, la Gaule romaine est depuis plusieurs décennies en partie occupée par trois royaumes germains ayant eu à l'origine le statut de fédéré : au sud le royaume wisigoth de Toulouse et le royaume des Burgondes autour de Lyon et Genève, au nord le royaume des Francs saliens autour de Tournai.
Entre ces royaumes se trouve, de la Loire à la Somme, un reliquat de territoire purement romain, sous le contrôle de Syagrius, maître de la milice des Gaules selon son titre officiel, mais dit « roi des Romains » par les Germains. Ce territoire inclut la province de Belgique seconde, dont le chef-lieu est Reims, siège du plus important évêché de la région, alors détenu par l'évêque Rémi.
Devenu roi des Francs en 481, Clovis a entrepris de conquérir le royaume de Syagrius, qui est battu définitivement en 486 à Soissons, où Clovis va établir pour quelques années sa nouvelle capitale.
Historiographie
Grégoire de Tours Le texte de Grégoire de Tours ne donne pas le nom de l’église et de l’évêque concernés, mais le contexte de la guerre contre Syagrius et le fait que le butin est partagé à Soissons les situent, selon toute vraisemblance, dans le royaume de Syagrius.
Autres sources d'époque mérovingiennes Au siècle suivant, le pseudo-Frédégaire reprend l'anecdote dans sa chroniqueChronique de Frédégaire, III, 16 – Le texte se trouve dans MGH, SRM, II, 98-99.. Elle a sa source dans l'ouvrage de Grégoire de Tours, mais l’auteur introduit deux changements importants : l’évêque est nommément désigné et vient lui-même supplier Clovis de lui rendre le vase. Le nom donné est celui de Remi de Reims, évêque qui a lors de son avènement en 481 et qui, selon la tradition, l'a baptisé dans la cathédrale de Reims en 496, dix ans après l'affaire de Soissons.
Le Liber Historiae FrancorumTexte dans MGH SRM, II, 252. ne nomme pas l'évêque concerné, à l'instar de Grégoire de Tours.
Testament de saint Rémi et historiographie contemporaine La tradition du récit a repris le nom de Remi comme étant l'évêqueL’historiographie actuelle accueille couramment ce point de vue. Exemple parmi d’autres : Michel Rouche, Clovis, Paris, 1996, 206-208. Cet auteur fait d'ailleurs le lien avec le vase du testament de saint Remi (cf. § suivant)..
Le testament de saint Remi a été conservéLa discussion scientifique concernant la suite de textes complexes appelée le Testament de saint Remi est loin d’être close, mais la plupart des historiens du Haut Moyen Âge admettent aujourd’hui - avec diverses nuances - l’authenticité de la recension courte. Texte commodément accessible dans : Rouche, Michel. Clovis – Paris, 1996, 478-511, qui donne le texte latin d’après le Corpus Christianorum, tome 117 - Turnhout, 1957, une traduction française et un commentaire personnel.. L’évêque y lègue à l’église de Laon après l’avoir refondu pour en faire . Puis il poursuit : Son neveu Loup, lui aussi évêqueLaurent Theis, Clovis, 1996, 196., est chargé de l’exécution de ce vœu.
Récit de Grégoire de Tours L’anecdote du vase de Soissons se trouve dans le livre II, chapitre 27 de l’Histoire des FrancsTexte de référence par Bruno Krusch : Monumenta Germaniae Historica, Scriptores Rerum Merovingicarum, I / 1, 72 MGH.
Traduction française par L. Halphen (Paris, 1963, et nombreuses rééditions). Autre traduction dans : Georges Tessier, Le Baptême de Clovis, Paris, 1964 (nouv. éd. 1996), 52. La traduction de la collection Guizot sur le site Gallica : Épisode du vase de Soissons dans l’Histoire des Francs, 86-87, a vieilli..
[quia erat ille adhuc fanaticis erroribus involutusEn fait, Clovis et les Francs saliens sont encore polythéistes (païens), alors que les Wisigoths et les Burgondes sont chrétiens, mais ariens, donc hérétiques du point de vue de l'Église romaine dont font partie les évêques de Gaule..].
Les Francs ont notamment pillé dans une église du diocèse de ReimsLa Chronique de Frédégaire, III, 16 ainsi que le testament de saint Remi attestent que le vase est originaire de Reims ()., entre autres choses, un vase liturgique d’une taille et d’une beauté extraordinairesLe vase est désigné par le terme urceus – dont il semble qu’il n’y ait pas d’autre emploi chez Grégoire de Tours. Plutôt qu’un genre de calice, il faut sans doute y voir une grande coupe, peut-être destinée à contenir les pains offerts par les fidèles.. L’évêque (Remi de Reims selon des sources anciennes) envoie un émissaire à Clovis pour lui demander qu’à défaut des autres prises, il restitue au moins cet objet auquel il tient beaucoup. Le roi invite l'émissaire à le suivre jusqu’à Soissons où doit avoir lieu le partage du butin, en l’assurant que dès que le vase lui serait échu, il donnerait satisfaction à l’évêque.
alt=|vignette|« Ainsi as-tu fait au vase à Soissons ! ». Illustration d'Alphonse de Neuville pour L'histoire de France : depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789, racontée à mes petits-enfants de François Guizot
C’est donc à Soissons, qui vient d’être prise, que se joue la scène centrale. L’armée est rassemblée autour du butin amoncelé. Le roi demande aux de lui céder le vase en plus de sa part. Les hommes « de bon sens » (illi quorum erat mens sanior) lui répondent : Sur ce, à la stupéfaction générale, un soldat, présenté comme « léger, envieux et impulsif » (levis, invidus ac facilis), frappe le vase de sa hache en s’écriant :
Clovis avale l’affront, selon Grégoire, mais . Le vase est restitué à l'évêque en l'état.
Au bout de l’année, ayant convoqué à nouveau l’armée au Champ de mars, Clovis passe ses guerriers en revue et reconnaît le soldat insolent. Constatant que sa tenue et ses armes laissent à désirer, il prend les armes et les jette à terre. Le soldat se baissant pour les ramasser, Clovis lui brise le crâne d’un coup de francisque, en disant : Ainsi as-tu fait au vase à Soissons ! (Sic, inquit, tu Sexonas in urceo illo fecistiMonumenta Germaniae Historica, Scriptores Rerum Merovingicarum, I / 1, p. 72, (lire en ligne))
Dans les manuels scolaires de la République la formule était : Souviens-toi du vase de Soissons !
Analyse du récit par les historiens contemporains Grégoire de Tours n’a certainement pas inventé l’anecdote du vase, qui devait circuler dans les milieux ecclésiastiques de son temps, mais il lui applique ses procédés de stylisation habituels pour en faire une histoire édifiante qui donne lieu à des interprétations contradictoires autour de la nature du pouvoir de Clovis. L'anecdote illustre en effet le legs moderne de la tradition germanique, partagé entre partisans de l'absolutisme monarchique et ceux du régime mixte. On la retrouve discutée notamment chez Boulainvilliers, Dubos, Le Paige ou encore Mably.
D'après Godefroid Kurth, . Mais l’historien belge, ne reconnaissant cependant dans ce récit aucun des critères qui lui semblaient signer une origine populaire, accepte son historicité ; il suggérait même que la source originale pourrait être la Vita perdue de saint Remi que Grégoire affirme par ailleurs avoir eue sous les yeux et que le récit pourrait ainsi remonter à un témoin proche et peut-être oculaire de l’évènementGodefroid Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens – Paris, 1893 (repr. Genève, 1968), 219-224..
K. F. Werner souligne, quant à lui, l’ procédé littéraire qui plaiderait . - Pour la portée de l’anecdote selon cet auteur, voir aussi : K.-F. Werner, « Conquête franque ou changement de régime ? », dans Childeric – Clovis, rois des Francs… - Tournai, 1983, not. 12..
Michel Rouche, dans sa biographie de ClovisPages 205 à 211., commente sans remettre en cause son historicité.
Louis Halphen, dans un article qui fut longtemps un classique, avait déjà remarqué que le châtiment du soldat, intervenant un an après le crime, pouvait être rapproché d’un thème hagiographique qui se rencontre ailleurs dans Grégoire : dans les Miracles de saint Julien, un comte qui a extorqué aux prêtres de Brioude trente pièces d’or pour rançon d’un de leurs serviteurs injustement emprisonné, meurt subitement au bout de l’an ; ailleurs, un voleur qui a emporté les vitres précieuses de l’église d’Yzeures-sur-Creuse, meurt misérablement, lui aussi au bout d’une année. Comme le soldat de Clovis, ces détenteurs injustes de biens d’église paraissent d’abord pouvoir jouir du bien mal acquis, avant de succomber à la vengeance d’un saint lésé lorsqu’arrive l’anniversaire de leur méfait. Tout se passe comme si Clovis, tout païen qu’il soit, prenait modèle sur ces vengeances célestes ou se faisait leur instrument. Louis Halphen, « Grégoire de Tours, historien de Clovis », dans Mélanges d’histoire du Moyen Âge offerts à Ferdinand Lot. - Paris, 1925, 235-244, not. 240-241. - G. Kurth, op. cit.).
Dans l’Histoire des Francs, l’anecdote du vase apparaît à sa place chronologique, elle vient aussi, pourrait-on dire, à sa place idéologique. Si l’on suit le plan hagiographique de la Vie de Clovis tel que le propose Martin HeinzelmannMartin Heinzelmann, Clovis dans le discours hagiographique du , dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1996/1, not. 87-112., celle-ci s’ouvre par une annonce messianique de sa naissance, puis se succèdent les faits saillants de sa vie païenne : la victoire sur Syagrius , l’épisode du vase, le mariage avec Clotilde, les doutes qui assaillent le roi à la mort du petit Ingomer. Chacune de ces étapes met en évidence la progression du roi vers le salut et le révèle, par touches successives, comme un instrument de Dieu.
Au stade du vase, la stylisation de Grégoire semble viser un double but : opposer vigoureusement le Clovis païen qui pille les églises au Clovis converti qui interdit à ses troupes de rien prendre de ce qui leur appartient, ne serait-ce que du fourrage pour les chevauxDans l’Histoire des Francs, II, 37, Clovis fait exécuter un soldat qui, malgré la promesse faite à saint Martin, avait enlevé du foin à un pauvre en prétextant que ce n’était après tout que de l’herbe.. Mais en même temps, ce Clovis encore plongé dans le « fanatisme » se distingue déjà de ses guerriers par son respect des clercs : c’est un signe avant-coureur certain de sa conversion. C’est ainsi que, selon Franck Collard, l’histoire était déjà comprise à la fin du Moyen Âge dans la tradition historiographique de Saint-DenisFranck Collard, « Clovis dans quelques histoires de France de la fin du Moyen Âge », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1996/1, not. 141-142..
Une source intéressante sur l'organisation de l'armée des Francs L’histoire du vase de Soissons a un autre intérêt : elle constitue un , sur la vie des armées franques et, à ce titre, elle a récemment retenu l’attention .
Sous l’Empire romain, les militaires touchent une solde et une part de butin que leurs chefs leur redistribuent selon leur grade, leur ancienneté ou d’autres critères.