La littérature arabe concerne tous les écrits (en prose ou en vers) rédigés en langue arabe. Cela ne comprend pas les œuvres écrites avec l'alphabet arabe utilisé pour transcrire une autre langue, comme le persan ou l'ourdou. Le terme adab (), qui signifie aujourd'hui « littérature » en arabe, n'est utilisé en ce sens que depuis la Nahda (), quand la littérature arabe s'est alignée sur les concepts et les genres littéraires occidentauxJamel Eddine BENCHEIKH, Hachem FODA, André MIQUEL, Charles Pellat, Hammadi Sammoud, Élisabeth VAUTHIER, « ARABE (MONDE) - Littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 novembre 2013. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/arabe-monde-litterature/. Avant le , il n'y a pas de terme arabe correspondant au mot « littérature », englobant l'ensemble de la production écrite.
On distingue la littérature moderne et contemporaine (du à nos jours) de la littérature classique (du à la fin du ). Les témoignages antérieurs au ne constituent que des fragments de langue écrite.
La littérature classique (al-turâth) : du à 1800
Dans la littérature arabe classique, à laquelle on se réfère en arabe par l'expression al-turâth (), « le patrimoine », la frontière n'est pas claire entre les œuvres purement littéraires, qu'on qualifierait aujourd'hui d'artistiques et les œuvres d'érudition ou scientifiques. En effet, selon le mot de Jamel Eddine Bencheikh : Jamel Eddine BENCHEIKH, « ARABE (MONDE) - Littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 novembre 2013. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/arabe-monde-litterature. De plus, le fait qu'on lise aujourd'hui des œuvres qui, à l'époque de leur composition, se voulaient didactiques et scientifiques, comme des œuvres purement littéraires, ou artistique, brouille encore plus les repères utilisés par la critique contemporaine. La singularité des catégories définies par la littérature classique elle-même pour se décrire tient aussi au fait que toute la production littéraire, au moins du , s'est accompagnée d'un retour théorique et critique sur elle-même représentée par les différentes éruditions, islamiques et profanes.
Parmi les traits spécifiques de la littérature arabe classique : La compilation et l'exégèse du Coran eurent une influence déterminante sur l'évolution de la littérature arabe classique en donnant naissance au aux sciences auxiliaires (philologie, grammaire, lexicographie, science des généalogies, des guerres et des batailles, etc.). C'est une littérature qui n'est pas ontologiquement centrée autour d'épopées, mais autour de la poésie. Ce sont les philologues de Basra et Kûfa qui, au , compilèrent les grands poètes préislamiques, fournissant ainsi aux générations suivantes de poètes, de littérateurs et d'érudits les mythes et la matière de la réflexion littéraire. Enfin le développement de la littérature d'adab, aux , permet l'essor d'une littérature en prose mais institue un écart fondamental entre une littérature de l'élite et la littérature populaire, dont la polarisation sera encouragée par la diglossie de la langue arabe. Les Mille et une nuits, œuvre si bien connue en Occident, est la moindre des grandes gestes (ou romans) produites par cette littérature populaire.
La littérature pré-islamique (475-622)
La période précédant la révélation du Coran et le développement de la civilisation islamique est appelée, dans la langue du Coran, Jâhilîya « la période de l'ignorance »Sourate 3, v. 154 ; sourate 5, v. 50 ; sourate 33, v.33 ; sourate 48, v.26 > voir par exemple la traduction de H. Hamidullah sur Wikisource : http://wikilivres.ca/wiki/Le_Coran. Les théologiens entendent d'abord par ce terme la période du paganisme des Arabes avant la révélation coranique et leur ignorance de Dieu. Mais dès la fin du , la Jâhilîya est idéalisée par les érudits qui la dépeignent comme l'âge d'or de la langue arabe authentique et le berceau des vertus arabes exemplaires"S̲h̲iʿr." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <http://referenceworks.brillonline.com.prext.num.bulac.fr/entries/encyclopedie-de-l-islam/shir-COM_1058>. Aujourd'hui, en dehors des sciences religieuses, le terme de Jâhiliyya n'est pas connoté et s'applique en pratique pour désigner la période de 500 à 612 (début de la prédication islamique) ou 622 (Hégire) DAYF, Chawqî, Târîkh al-adab al-ʿarabî, (T.1) al-ʿasr al-jâhilî, Dâr al-Maʿârif, al-Qâhira, 2013 (), Heidi TOELLE, Katia ZAKHARIA, À la découverte de la littérature arabe, du à nos jours, Paris, Flammarion, Coll. Champs essais, 2009 , .. Bien qu'il y ait peu de traces de littérature écrite durant cette période, la tradition littéraire orale est déjà riche et développée. Dans les dernières années du et au début du , l'écrit intervient plus régulièrement dans la conservation et la transmission des œuvres, mais la transmission orale prévaut très largement jusqu'à la fin du , voire le milieu du TOELLE Heidi, ZHAKARIA Katia, op. cit., .. C'est par la collation de cette tradition orale au par les « grands transmetteurs » puis les philologues de Basra et Kufa que cette littérature nous est parvenue.
Les premiers écrits de la littérature préislamique sont donc compilés deux siècles après leur production, ce qui a posé la question de l'authenticité des œuvres et de la fiabilité des sources, donnant lieu à de nombreux débats, qui se poursuivent aujourd'hui (voir l'article sur M. M. Chaker et Taha Hussein). Si une partie de cette littérature est suspectée d'être apocryphe (et ce dès le ), comme la poésie des sa'âlîk (les poètes-brigands), elle est généralement admise comme authentique dans l'ensemble, malgré les attributions erronées, les « corrections » ou les « ajouts » subis lors de sa transmission et de sa collation.
La littérature préislamique est représentée avant tout par la poésie, avec pour fleuron les Mu'allaqât, et pour instrument la qasida, la grande ode préislamique, monomètre et monorime. Les premières anthologies de la poésie préislamique, réputées fiables, sont les Asma'iyyât (Les poèmes choisis d'al-Asmai), les Mufaddaliyat (Les poèmes choisis de Mufaddal), et plus tardivement la Hamâsa d'Abu Tammam. Ces anthologies n'avaient pas vocation à l'exhaustivité, au contraire, elles présentent une sélection de poèmes jugés par le compilateur comme étant les meilleurs ou les plus représentatifs. Les sélections de Mufaddal et d'al-Asmai présentent des qasidas entières. La Hamasa va plus loin dans le tri, puisqu'elle ne contient presque pas de poème complet, mais seulement des vers extraits de poèmes - dont beaucoup sont aujourd'hui perdus MARZÛQÎ (al-), Abû Alî, Charh dîwân al-hamâsa li-Abî Tammâm, éd. Dâr kutub al-ʿIlmiyya, Bayrût, 2003. Nous n'avons donc aujourd'hui qu'une vision partielle de l'ensemble de la production poétique préislamique. Par ailleurs, on ignore les débuts et le développement de cette poésie, déjà très élaborée au DAYF, Chawqî, Târîkh al-adab al-ʿarabî, al-ʿAsr al-jâhilî (T.1), éd. Dâr al-Maʿârif, al-Qâhira, 2013 (), . Sa dimension conventionnelle (avec une organisation thématique des qasidas, des modèles célèbres et des thèmes récurrents) implique une longue tradition antérieure. L'Hymne de Qâniya, hymne sudarabique versifiée datant du de notre ère, découverte au Yémen en 1973, apparemment monorime, pourrait être un ancêtre de la qasida préislamiqueROBIN Christian. Les plus anciens monuments de la langue arabe. In Revue du monde musulman et de la Méditerranée, , 1991. .. Elle atteste en tout cas qu'une poésie sacrée présentant quelques traits communs à la qasida était pratiquée trois à cinq siècles avant ceux que les critiques classiques appellent « les premiers poètes arabes ».
La poésie préislamique fournit à la poésie arabe sa forme et ses thèmes classiques, ainsi que la plupart de ses genres majeurs : madîh (éloge), hijâ' (satire), rithâ (élégie funèbre), fakhr (jactance ou éloge de soi), nasîb (évocation nostalgique de la femme aimée). Plusieurs des thèmes qu'elle introduit deviendront des genres à part entière dans les siècles suivants"Ḳaṣīda." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 02 April 2014 <http://referenceworks.brillonline.com.prext.num.bulac.fr/entries/encyclopedie-de-l-islam/kasida-COM_0461>, tels les tardiyyât (scènes de chasse) et les khamriyyât (poésie bachique), devenus des genres à part entière sous la plume d'Abû NuwâsHeidi TOELLE, Katia, ZAKHARIA, op. cit., .. Au nombre des poètes préislamiques les plus représentatifs on peut citer Imrou'l Qays, le « Prince errant », Zuhayr Ibn Abî Sulmâ ou Amr Ibn Kulthûm. À côté des poètes bédouins figurent les poètes de cour, de Jâbiya et d'al-Hîra, respectivement capitales des royaumes ghassanide (vassaux des Byzantins) et lakhmide (vassaux des Perses). Le plus important d'entre eux est sans conteste Al-Nâbigha al-Dhubyânî AL-JUMAHÎ, Ibn Sallâm, Tabaqât fuhûl al-shuʿarâ', éd. Dâr al-Madanî, Jadda, 1974 (), .
En plus de la poésie, la littérature préislamique comprend les « Jours des Arabes » (les récits des batailles et des guerres), les discours et harangues célèbres, les généalogies, la prose rimée des devins (saj' ) et les proverbes.
La période coranique et l'Islam
thumb|right|Le Coran a été la première œuvre majeure et la plus influente de la littérature arabe. Le Coran a eu une influence considérable sur la langue arabe. La langue utilisée dans le Coran a donné naissance à ce que l'on appelle aujourd'hui l'« arabe classique » qui jouit toujours d'un important prestige parmi les locuteurs des dialectes arabes modernes. Non seulement le Coran est la première œuvre de longueur significative écrite en arabe, mais il présente également une structure bien plus complexe que les travaux littéraires précédents avec son organisation en 114 sourates (chapitres) qui contiennent (versets). Il présente de nombreuses figures littéraires : injonctions, narrations, homélies, paraboles (considérées comme des paroles divines), ainsi que des instructions et même des commentaires sur le Coran lui-même et la manière dont il sera reçu et compris. Paradoxalement, il est également autant admiré pour ses multiples métaphores complexes que pour la clarté de son texte, une caractéristique qu’il mentionne lui-même dans la sourate 16:103.
Bien qu’il contienne des éléments à la fois de prose et de poésie (ce qui le rapproche du genre littéraire saj' ou prose rythmique), le Coran est considéré comme une œuvre unique qui n’entre pas dans ces classifications littéraires. Le texte est compris comme une révélation divine et il est considéré comme éternel et incréé. Cette approche particulière a conduit à l’apparition de la doctrine du i’jaz ou « inimitabilité du Coran », qui affirme que personne ne peut copier son style littéraire ni même ne doit essayer. En proscrivant les écrits d’inspiration coranique, cette doctrine du i’jaz a peut-être un peu limité l’impact du Coran sur la littérature arabe. Ceci a probablement exercé une pression sur les poètes pré-islamiques du , dont la popularité parmi le peuple les mettait en concurrence avec le Coran. En effet, on constate ensuite un manque manifeste de poètes dignes de ce nom jusqu’au . Une exception notable est cependant à relever, il s’agit d’Ḥassān ibn T̠ābit qui composa des poèmes à la gloire de Mahomet et fut connu comme le « poète du prophète ». Tout comme la Bible a tenu une place importante dans les littératures des langues étrangères, de même le Coran a marqué durablement l’arabe. Il est la source de nombreuses idées, allusions et citations et son message moral a influencé de nombreux travaux ultérieurs.