La révolution haïtienne, aussi appelée guerre d'indépendance haïtienne ou guerre de Saint-Domingue, constitue la première révolte d'esclaves réussie du monde moderne. Les historiens situent traditionnellement son départ lors de la cérémonie vaudoue du Bois-Caïman., en . Suivent treize années de conflit armé qui entraînent des dizaines de milliers de morts et l'émigration massive de quasiment tous les colons blancs, et permet l'abolition de l'esclavage dans la colonie française de Saint-Domingue et dans la partie espagnole ainsi que l'abolition générale de l'esclavage dans toutes les colonies françaises. La révolution haïtienne prend fin temporairement à partir de 1798 avec l'évacuation de l'île par les Anglais. La révolte est relancée en 1802 par l'expédition française envoyée par Napoléon Bonaparte pour y rétablir l'esclavage et le contrôle de la métropole ; la révolution aboutit à l'établissement en 1804 d'Haïti comme première république noire indépendante, les Haïtiens devenant ainsi le premier peuple noir libre du Nouveau Monde.
Histoire
Contexte
gauche|vignette|upright|Esclaves travaillant dans une « habitation » sucrière. À la veille de la Révolution française, la colonie de Saint-Domingue est d'une prospérité et d'une richesse sans égale dans les Antilles, et la plus rentable des colonies des puissances européennes.. En 1789, elle est le premier producteur mondial de sucre et de café — la colonie représente en effet la moitié de l'offre mondiale de café. Son commerce extérieur représente plus du tiers de celui de la France métropolitaine et un Français sur huit en vit directement ou indirectement..
Le système mercantiliste de l'« exclusif colonial », inventé par Jean-Baptiste Colbert, vise à enrichir la métropole. Il repose sur le monopole commercial et l'interdiction de l'industrie locale. La métropole fixe les prix.
La société des colons est très inégalitaire : aux riches planteurs, ou « grands blancs » issus de la noblesse ou de la bourgeoisie du grand négoce, répond la foule des petits fonctionnaires, employés et ouvriers, appelés « petits blancs »..
Surtout, l'esclavage est particulièrement cruel. Le Code noir de 1685, pourtant édicté pour l'« humaniser », punit ainsi de mort l'esclave qui aurait frappé son maître (art. 33), voire aurait commis un vol (art. 35). L'esclave a le statut juridique d'un bien meuble (art. 44). Les abolitionnistes, tels Benjamin-Sigismond Frossard, affirment que le Code noir n'est même pas respecté. : l'obligation d'évangélisation est négligée.. À la peine capitale prévue, les décisions de justice ajoutent souvent des supplices pour leur caractère exemplaire, particulièrement en cas de marronnage..
L'évangélisation, probablement en progrès au mais en recul au , n'est menée que dans la mesure où elle sert les intérêts des propriétaires. En général les esclaves reçoivent le baptême, mais ce sacrement a surtout valeur d'entrée dans la société coloniale et il est prétexte à une hiérarchie artificielle au sein des esclaves eux-mêmes. Toutefois, par le système du parrainage, le baptême, au départ un moyen pour le propriétaire d'accroître son emprise sur l'esclave, devient un moyen pour l'esclave de gagner un peu d'émancipation sur le maître..
Enfin, alors que le Code noir ne connaît que deux catégories d'individus les gens de couleur libres (les mulâtres libres et les Noirs affranchis) se voient progressivement refuser l'égalité avec les Blancs. ; à partir de 1720, des restrictions apparaissent : ils ne peuvent hériter de titres de noblesse, certains emplois leur sont interdits, ils doivent déférence aux Blancs.
gauche|vignette|Portrait de Madame Ailhaud, vers 1760. À gauche l'esclave, au centre la propriétaire, et à droite la « mulâtresse ».
Dans ses études sur le Consulat et sur , contemporain de la révolution haïtienne, l'historien Thierry Lentz dresse le portrait des colonies françaises à cette époque. Les Antilles françaises en sont le fleuron. En 1788 elles comprennent déportés d'Afrique, , et . La France en encourage la colonisation. Par le système de l'exclusif colonial, elle peut espérer continuer à faire prospérer cette rente aux dépens de tout ce qui ne vient pas de la France métropolitaine. Mais ces intérêts ne rencontrent pas toujours ceux des colons. Ayant très mal pris de ne pas avoir été conviés aux États généraux, ces derniers réclament une plus grande autonomie, tandis que, inspirés des idées de libération, les noirs prennent espoir. L'opinion générale est convaincue de la supériorité des Blancs mais ces derniers s'inquiétaient de l'activité de la Société des amis des Noirs et, l'Ancien Régime ayant accepté la création d'assemblées locales de blancs en Guadeloupe et en Martinique, les colons de Saint-Domingue veulent en créer une aussi..
Si on ajoute à ce tableau les rivalités régionales entre le Nord, plus opulent, le Sud, et l'Ouest séparés par des chaînes montagneuses, l'opposition entre les fonctionnaires métropolitains et les blancs créoles (nés sur place) ainsi qu'entre les planteurs et les commerçants, le rôle déstabilisateur de l'Espagne, possédant la partie est de l'île, ou de l'Angleterre, on comprend la complexité du déroulement de la révolution de Saint-Domingue.
De leur côté, les révolutionnaires français sont écartelés entre le principe d'égalité et le réalisme économique, le premier étant défendu par les proches de la Société des amis des Noirs, le second par, entre autres, le Club de l'Hôtel de Massiac, qui forme un lobby colonial.
Revendications opposées des blancs et des libres de couleur Les colons de Saint-Domingue considèrent la convocation aux états généraux de 1789 comme une opportunité pour se défaire du principe de l'Exclusif (selon ce principe, tout ce que la colonie produit doit être exporté vers la métropole et tout ce que la colonie importe doit venir de la métropole ou être transporté par des bateaux français). Malgré le refus préalable du roi , ils réussissent à faire accepter six députés à l'Assemblée constituante.. Sur place, ils poussent, en le menaçant, l'intendant François Barbé-Marbois à regagner la métropole. Puis, fin 1789, ils élisent des municipalités.
Mais la Déclaration des droits de l'homme du leur paraît dangereuse, d'autant que la Société des amis des Noirs, fondée à Paris le , propose la suppression sans délai de la traite, l'abolition progressive de l'esclavage et l'égalité immédiate des libres de couleur.
Durant l'été 1789 est créé à Paris le Club de l'hôtel de Massiac, constitué principalement de planteurs de Saint-Domingue.. Un de leurs meilleurs avocats est le député Antoine Barnave. Le , celui-ci réussit à faire voter un décret qui écarte les colonies du droit métropolitain, et des évolutions révolutionnaires en cours, et crée des assemblées coloniales ouvertes aux propriétaires. Sans l'exprimer, la Constituante confirme ainsi l'esclavage. Condorcet, après le vote du décret du , écrit dans ses notes : Jacques Thibau, Le temps de Saint-Domingue : L'esclavage et la révolution française Paris, Jean-Claude Lattès, 1989, , ..
Les Blancs de Saint-Domingue vont cependant encore plus loin : ils élisent, sans les libres de couleur, une assemblée qui se déclare supérieure au gouverneur général, entend remplacer les régiments royaux par une garde nationale locale et vote même, le , une constitution. En juillet, elle décrète la liberté du commerce. Devant cette sédition, les autorités réagissent en s'alliant les libres. L'assemblée de planteurs est vite renversée. Mais la réaction des blancs est sanglante : quelques mois plus tard, le colonel de Mauduit, qui a dispersé l'assemblée, est lynché puis assassiné par la foule. vignette|Le mulâtre libre Vincent Ogé accueilli par Chavannes à son arrivée à Saint-Domingue en 1790. Les libres commencent alors à réclamer l'égalité avec véhémence. Plusieurs sont massacrés par la population blanche. Notamment, le mulâtre Vincent Ogé, pourtant notable aisé, est condamné au supplice de la roue en pour avoir organisé une rébellion armée avec trois cents partisans et pillé quelques habitations. Un autre mulâtre, Julien Raimond, mène le combat à Paris et se lie en 1789 et 1790 à la Société des amis des Noirs puis en 1791 au club des JacobinsFlorence Gauthier, Julien Raimond dans la formation du nouveau peuple de Saint_Domingue 1789-179, Marcel Dorigny (dir.), Esclavage, résistances, abolitions ; Paris, éd. du C.T.H.S., 1999, ..
À partir de l'été 1791, les libres se soulèvent dans plusieurs endroits de l'Ouest et du Sud et remportent des victoires. Dirigés par Louis-Jacques Beauvais et André Rigaud, les mulâtres prennent même la capitale, Port-au-Prince, qui est en grande partie incendiée, en .
Le débat à Paris L'Assemblée de Paris reste indécise quant au statut des libres de couleur. Après avoir confirmé l'esclavage en lui donnant le statut constitutionnel le sur demande de Bertrand Barère, elle accorde, le , sur celle de Jean-François Rewbell l'égalité aux libres de couleur nés de père et mère libres, soit moins de 5 % des intéressés. Mais cette évaluation historiographique très répandue est désormais contestée de par le fait que dans les débats parlementaires, ou écrits approbateurs du décret, seuls les Noirs affranchis très minoritaires sont discriminés par l'amendement Rewbell. Seul au côté gauche de l'assemblée constituante, Maximilien de Robespierre, condamne le décret du et l'amendement Reubell du . Hors l'Assemblée, à la société des amis des Noirs chez Brissot et Clavière, on entend également de telles protestations. Mais les choses traînent. Le décret ne part pas pour les îles. Cela suscite de fortes inquiétudes au club des jacobins. Le , Brissot y prononce un discours contre les risques de révocation ; à son tour, l'abbé Grégoire en présente un le 16. Le décret du est finalement révoqué le sur demande d'Antoine Barnave, d'Alexandre de Lameth, de Charles-Malo de Lameth, son frère, de Goupil de Prefeln, et d'Adrien Duport (ce dernier pourtant favorable en à la cause des hommes libres de couleur). Tous les cinq sont en réaction radiés le lendemain (le 25) du club des Jacobins sur requête d'Étienne Polverel. L'antiesclavagisme y fait aussi son chemin. Ainsi, peu avant au sein du club, le même Étienne Polverel participe à un jury, au côté d'Étienne Clavière, de Condorcet, de François Lanthenas, de l'abbé Henri Grégoire (tous quatre membres de la Société des Amis des Noirs), de Jean Dusaulx chargé de sélectionner le meilleur texte, défenseur de la constitution. Les six jurés choisissent, parmi 42 écrits proposés, L'almanach du Père Gérard par Jean-Marie Collot d'Herbois, œuvre dans laquelle figure une condamnation générale sans équivoque des discriminations raciales et de l'esclavage colonial. Également en , Olympe de Gouges donne un avis dans le postambule de sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.
Le , dans l'Ami du Peuple, Jean-Paul Marat écrit : Œuvres de Marat, tome 6..
En 1791, l'esclavage colonial n'est évoqué de front à l'assemblée constituante qu'une seule fois, le , par « un obscur député du Vermandois » qui n'était pas membre de la Société des Amis des Noirs, Jean Louis de Viefville des Essarts. Il y présente un projet détaillé d'abolition de l'asservissement des Noirs qui n'est pas discutéAimé Césaire, Toussaint-Louverture, la révolution française et le problème colonial Présence Africaine 1981, ; François Furet, Denis Richet, La Révolution française, Paris, Fayard . . On décide de limiter pour les jours suivants (12-) les débats aux droits des hommes de couleur libres.
Révolte des noirs et abolition de l'esclavage
Marronnage