La Libye italienne est un territoire conquis par le royaume d’Italie en Afrique du Nord, à partir de l'invasion de la régence de Tripoli en 1911. Après l'abandon du territoire de l'actuelle Libye par l'Empire ottoman, les Italiens s'assurent progressivement le contrôle du pays qui devient, après des hésitations sur son statut et plusieurs années de très forte insécurité interne, une colonie de peuplement. C'est sous la colonisation italienne que le pays retrouve son nom de Libye, adopté en référence à la Libye antique. Envahie par les Alliés de la Seconde Guerre mondiale, la Libye échappe de fait au contrôle des Italiens dès 1943, mais ce n'est qu'en 1947 que l'État italien renonce officiellement à ses droits sur le pays.

La conquête

vignette|Carte sur l'Italie fasciste avec ses colonies en Europe et en Afrique jusqu'à l'incident de la Baleine Au début du , le royaume d'Italie cherche à développer son propre empire colonial, pour rivaliser avec les empires français et britannique. Frustrée dans ses ambitions par l'établissement du protectorat français sur la Tunisie, puis par sa défaite contre l'empire d’Éthiopie lors de la première guerre italo-éthiopienne, l'Italie porte ses vues sur le territoire ottoman de la régence de Tripoli, dont elle juge la conquête réalisable. L’Italie peut en outre se prévaloir de lointains antécédents historiques, la Libye antique ayant été une possession de l'Empire romain, et lui ayant d'ailleurs donné un souverain en la personne de Septime Sévère. Sur le plan numérique, on compte avant l'invasion, 100 000 Italiens installés sur les terres de la régence de Tripoli : bien qu'ils constituaient la première communauté étrangère, ils ne représentaient que 10 % de la population totaleGustave Benjamin, « La colonisation italienne de la Libye », L'Histoire des colonies..

Le président du Conseil italien Giovanni Giolitti, bien qu'ayant peu de penchant pour les entreprises coloniales, approuve le projet et, le , le représentant italien à Constantinople remet un ultimatum à la Sublime Porte, annonçant l'intention de son pays d'occuper la Tripolitaine et la Cyrénaïque pour garantir la vie et les biens de ses propres sujets présents dans la régence de Tripoli. La réponse écrite du chargé d'affaires turc au marquis de San Giulano n'est pas jugée satisfaisante par l'Italie.. Les opérations militaires commencent dès le et, le , marins, sous le commandement du capitaine Umberto Cagni, sont envoyés sur Tripoli. Tobrouk est occupé dès le , et Benghazi le . Les Turcs résistent mieux que prévu, mais le conflit tourne finalement à l'avantage des Italiens, qui contrôlent toute la zone côtière au printemps 1912. Dès le , un décret royal déclare la Tripolitaine et la Cyrénaïque parties intégrantes du royaume d'Italie. Au printemps 1912, la zone côtière est entre les mains des Italiens. Le , par le traité d'Ouchy, l'Empire ottoman renonce à sa souveraineté sur les régions conquises par l'ItalieFrançois Burgat et André Laronde (2003), p. 43-44..

Un pays instable au statut mal défini Pendant la colonisation italienne, contrairement aux Français en Algérie, ou aux Britanniques en Égypte, qui le considéraient comme « archaïque », le système tribal est maintenu par les Italiens. Du fait de son histoire au sein de l'Empire ottoman, l'ensemble constitué sous le nom de « Libye » recouvrait en fait les régions historiques de Tripolitaine et Cyrénaïque, et il y avait toujours eu un dualisme et des rivalités entre les deux : la Cyrénaïque était plutôt un prolongement de l'Égypte, et l'arabe dialectal parlé était beaucoup plus proche de celui parlé en Égypte que celui parlé en Algérie ou en Tunisie, à l'ouest de la Tripolitaine. De ce fait, la Tripolitaine était une composante du Maghreb, au nord-Ouest de l'Afrique. Au sud, la région comprenait le prolongement du grand désert du Sahara, avec le désert du Calenscio, et est appelée le Fezzan. Cette région est historiquement très proche de la Cyrénaïque, par choix de ses chefs tribaux. Auparavant, avant 1911, le nom de « Libye » n'était jamais appliqué, et les Turcs prenaient en considération les différences entre les deux grands ensembles, d'autant plus qu'ils étaient autonomes, avec leurs propres administrations et modes de vie, et coutumes tribales ancestrales.

La parenthèse autonomiste

thumb|Premier timbre italien en Libye (1912). Après la capitulation des Ottomans, seule la Tripolitaine est réellement contrôlée par l’armée royale italienne. À l’intérieur de la Libye actuelle (principalement dans le Fezzan), la guérilla indigène continue. Les Turcs n'évacuent que lentement le pays, des forces conduites notamment par Enver Pacha restent sur place pour continuer la lutte. Le pays n'est nullement pacifié, et les combats continuent dans le Fezzan jusqu'en 1914. En 1915, et avant même l'entrée de l'Italie dans le conflit mondial, une nouvelle révolte éclate dans le Fezzan : en 1916, l'Italie ne contrôle qu'une partie des villes et doit faire face aux avant-postes turcs et à l'influence de la confrérie des Sanussi. En Tripolitaine, une chefferie d'ascendance berbère, débitrice des Ottomans mais plus ou moins loyale envers les Italiens, affirme son autorité. Durant la Première Guerre mondiale, Suleyman Al Baruni, nommé par le sultan , revient en Libye en octobre 1916 avec le soutien de l'Empire ottoman et de l'Empire allemand. Les Sanussi structurent quant à eux leur pouvoir en Cyrénaïque. À la fin de la guerre, Ottomans et Allemands évacuent l'Afrique, mais laissent Al-Baruni aux commandes d'une république de TripolitaineMariella Villasante Cervello, Colonisations et héritages actuels au Sahara et au Sahel : Problèmes conceptuels, état des lieux et nouvelles perspectives de recherche () Volume 2, L'Harmattan, 2007, page 221..

thumb|Timbre de 1921. En vertu de l'article 13 du pacte de Londres de 1915, la France et la Grande-Bretagne concèdent à l'Italie des rectifications territoriales en 1919. Paris laisse à la Libye, du côté algérien, les oasis de Barkat et de Fehout avec les angles qui pénétraient dans le territoire tripolitain. Paris abandonne aussi la route caravanière de Ghadamès à Ghat (accord franco-italien du ). Londres cède à la Libye, du côté égyptien, les oasis de Djarboub et Koufra. La Grande-Bretagne acquiert dans cette négociation la baie de Sollum (accord Titoni-Milner de , accord complémentaire de Londres de février- et traité italo-égyptien du ).

Le royaume d'Italie, devant choisir entre affrontement et négociation, promulgue finalement, le , une loi fondamentale garantissant une large autonomie à la Tripolitaine, tout en se réservant l'autorité sur l'armée, la diplomatie et la justice du nouvel État. Une loi similaire est votée en octobre pour l'émirat de Cyrénaïque et, en 1920, l'Italie reconnaît le titre d'Émir à Idris, chef de la confrérie Sanussi. Les accords ne sont finalement pas respectés : l'Italie prévoit d'envoyer des renforts et les Libyens font preuve de mauvaise volonté. Dès la fin de 1921, Giuseppe Volpi est nommé gouverneur de la Tripolitaine et engage des opérations de reconquête. Un débarquement italien a lieu à Misrata, dont Volpi est fait comte en janvier 1922. L'arrivée au pouvoir de Benito Mussolini en 1922 et la montée en puissance du fascisme en Italie conduit à un renforcement de la politique italienne contre les rebelles libyens. De 1921 à 1925, Volpi entreprend de nouvelles campagnes et prend Misurata, la Djeffara, le djebel Nefoussa et Garian. L'émir Idris part en exil dès 1922. Briser en Cyrénaïque la résistance farouche des partisans des Sanussi est l'œuvre des généraux Mombelli et Bongiovanni. Il appartient ensuite à Emilio De Bono (successeur de Volpi) en Tripolitaine et à Attilio Teruzzi en Cyrénaïque d'étendre le territoire passé sous contrôle italien. En 1925, un accord avec le royaume d'Égypte garantit l'imperméabilité de la frontière orientale. En 1926, Mussolini lui-même se rend à Tripoli et réaffirme l'orientation coloniale du régime ; l'année suivante, les Italiens occupent le fond du golfe de Syrte.

En 1927 est créée une « citoyenneté italienne libyque », qui donne un statut aux indigènes, en les maintenant néanmoins dans une position sociale inférieure à celles des Italiens de la métropole, et en retrait par rapport au statut de 1919 : les Libyens n'ont pas le droit de réunion, de créer un journal et d'exercer une profession libérale en ItalieFrançois Burgat et André Laronde (2003), p. 44-49.. Par ailleurs, le regard porté par l'État fasciste italien sur les populations du pays diffère : si les Arabes sont envisagés, en tant que « peuple guerrier » dans l'imaginaire italien, comme des éléments pouvant être éventuellement associés au pouvoir, les éléments noirs africains sont envisagés explicitement dans plusieurs textes comme .. On retrouve là une politique classique de différenciation raciale au service de la domination coloniale.

La répression des résistances en Libye thumb|Le cheikh Omar al-Mokhtar mène une guérilla contre les Italiens jusqu'en 1931.

En 1929, le maréchal Pietro Badoglio est nommé gouverneur des deux colonies de Tripolitaine et de Cyrénaïque. Le général Rodolfo Graziani, fidèle du régime fasciste, devient quant à lui vice-gouverneur de Cyrénaïque. Entre 1930 et 1931, les Italiens occupent l'ensemble du Fezzan et l'oasis de Koufra, grâce aux opérations de Graziani. Ce dernier, en effet, a compris que la rapidité dans les mouvements et les déplacements était fondamentale pour ne pas laisser de répit à l'ennemi ; sur ce chapitre, il reçoit la contribution décisive de la cavalerie indigène et des méharis intégrés dans des Domenico Quirico, Lo squadrone bianco, Milan, Edizioni Mondadori Le Scie, 2002, 309-310. . Si la situation est maîtrisée dans le Fezzan, elle est nettement plus délicate en Cyrénaïque, où le cheikh Omar al-Mokhtar, soutenu par les Sanussi, dirige une guérilla de moudjahidines et fait régner une insécurité générale.

Excellent stratège, bénéficiant du soutien des populations locales profondément hostiles à l'expansion italienne dans les régions intérieures de la Libye, Omar al-Mokhtar empêche les Italiens de reprendre le contrôle de la province. Grâce à sa parfaite connaissance de ce territoire difficilement accessible, et bien que ne disposant que de modestes effectifs (jamais plus de ) il déchaîne contre les troupes italiennes une guerre impitoyable menée par de petites bandes, en leur infligeant de lourdes pertes.

Pour éradiquer la guérilla senoussite en Cyrénaïque, les forces italiennes recourent, sur l'ordre de Graziani, à des méthodes impitoyables de représailles contre la population locale quand elle était accusée d'appuyer la rébellion. Des exécutions massives et publiques de Libyens capturés les armes à la main sont organisées. La confrérie sénoussite, qui appuie la guérilla, est privée de ses biens et soumise à une répression sévère (plus de trente chefs religieux sont déportés en Italie et les zavie, centres politiques et économiques de l'ordre, sont confisqués). En outre, pour empêcher la livraison de matériel en provenance d'Égypte, Graziani fait élever, depuis le port de Bardîyah (Bardia) jusqu'à l'oasis d'al-Giagbūûb (Giarabub), une clôture de fil barbelé longue de 270 kilomètres et constamment surveillée par des troupes italiennes.