Alexandre Marius Jacob, dit Marius Jacob, né le à Marseille et mort le à Reuilly, est un anarchiste illégaliste français.
Origines et jeunesse vignette|gauche|redresse|Marius Jacob photographié après son arrestation, 1905.
D’origine alsacienne, Marius Jacob naît dans le quartier du Vieux-Port à Marseille le Acte 22 du 29 juillet 1879. dans un milieu prolétaire. Joseph Léon Jacob (1856-1905), son père, a fui sa région devenue allemande et est cuisinier sur les paquebots des Messageries maritimes, puis boulanger ; Marie Élizabeth Berthou (1860-1941), sa mère, est mineure.
À l'époque, si Marseille est une ville en plein développement, très populaire et fortement cosmopolite, elle est en revanche marquée par des conflits sociaux très violents. Ses parents s'installent rapidement dans un deux pièces, sans eau ni électricité, rue Jobin, dans le quartier de la Belle de Mai. En manque d'aventures, le boulanger boit et reporte sur son fils unique ses rêves de grand large..
Après une enfance calme et heureuse, grand lecteur de Jules Verne, Marius s'engage à douze ans (dès qu'il a obtenu son certificat d'études primaires) comme mousse puis apprenti timonier pour un voyage qui le mène jusqu'à Sydney où il choisit de déserter.
Au cours de ses services sur au moins huit navires, il aura connu le haut de la société (la « jet set » du premier pont) comme le bas (les marins aux désirs desquels il se refuse, les bagnards, voire les esclaves transportés dans les cales). Il dira, lors du procès d'Amiens :
Après un bref épisode de piraterie, à laquelle il renonce par rejet des méthodes qu'il juge d'une trop grande cruauté (il assiste au massacre d'un équipage), et des tentatives de cabotage, il revient à Marseille en 1897 et commence à se former à l'océanographie avec l'espoir de devenir capitaine au long cours. Mais il est obligé d'abandonner définitivement la marine, car il a contracté des fièvres qui l'accompagneront pour le restant de ses jours.
Il se lance en autodidacte dans des études diverses, les approfondissant jusqu'à exceller dans chaque question étudiée. Apprenti typographe, il fréquente les milieux anarchistes et y rencontre Rose Roux, avec qui il décide de vivre.
Il lit Élisée Reclus, Pierre Kropotkine et Malatesta. Il devient assez vite militant actif et enthousiaste. Or, les socialistes parlementaires de cette fin de siècle s'opposent, souvent violemment, aux libertaires du monde ouvrier. D'un côté, les uns se veulent légalistes et tentent de parvenir au pouvoir par les élections, de l'autre, les anarchistes pensent que la justice sociale ne se discute pas et qu'elle se prend par la force. Dans l'Europe de la Belle Époque, suivant la répression de la commune de Paris, des révoltés, partisans de « l'acte individuel », volent « pour rendre justice », mais vont aussi jusqu'à tuer des rois, des politiciens, des militaires, des policiers, des tyrans et des magistrats un peu partout dans le monde. Les militants anarchistes sont poursuivis, emprisonnés voire guillotinés ou pendus. Les libertaires sont étroitement surveillés mais des activistes devenus criminels comme Ravachol sont condamnés à avoir la tête tranchée, d'autant plus que le terrorisme qu'ils mettent en œuvre les a rendu impopulaires.
Compromis dans une affaire d'explosifs et quelques menus larcins, Marius Jacob est condamné à six mois de prison et fiché par la police. Cela rend sa réinsertion très difficile : chaque fois qu'il trouve du travail, la police se présente et révèle son passé et sa condamnation à son employeur de manière telle que ce dernier le renvoie. Marius Jacob va alors choisir « un illégalisme pacifiste ». Adepte de la théorie anarchiste de la « reprise individuelle », il se détourne de la stratégie terroriste en devenant logiquement cambrioleur.
Le , déguisé en commissaire de police et ses deux complices en inspecteurs, ils se présentent chez le commissionnaire du mont-de-piété de la Ville de Marseille sous prétexte de vérifier des anomalies dans les comptes. Surpris mais convaincu de la véracité du prétexte, le commissionnaire leur laisse libre accès. L'accusant du recel d'une montre, la petite troupe l'arrête mais dresse durant trois heures, sur papier à en-tête de la préfecture de police, l'inventaire de tous les biens en dépôt, qu'ils confisquent comme pièces à conviction. La véritable police survient. La troupe lui confie le commissionnaire. L'homme est emmené menotté au palais de justice tandis que les trois individus s'esquivent, emportant un butin d'environ . La France entière rit à gorge déployée de l'audace des délinquants.
Activités anarchistes vignette|gauche|redresse|« Audacieux cambrioleurs », Le Petit Journal, .
Marius Jacob est arrêté à Toulon le . Pour éviter cinq années de réclusion, il simule la folie : il prétend avoir des hallucinations dans lesquelles il est agressé par des jésuites. Le , il s'évade avec la complicité d’un nommé Royère, un infirmier de l'asile d'Aix-en-Provence ayant des sympathies anarchistes, et se réfugie à Sète chez l'anarchiste Georges Sorel, avant de s'installer au 18 de la rue de la République à Montpellier, où il prend en gérance une quincaillerie au nom de sa maîtresse, Rose Roux.
Sans attirer les soupçons, il se fait livrer des coffres-forts de toutes marques qu'il revend — non sans avoir soigneusement étudié le mécanisme de chaque serrure et s'être entraîné à les déjouer ou à les crocheter, activité dont il devient un expert. À cette même époque il recrute sa bande, qu'il surnomme « les Travailleurs de la nuit ».
Les principes en sont simples : éviter à tout prix de verser le sang, sauf pour protéger sa vie et sa liberté, et uniquement des forces de l'ordre; ne voler que les métiers jugés représentatifs et défenseurs de l'ordre social jugé injuste (les patrons, les juges, les militaires, le clergé), jamais les professions utiles (architectes, médecins, artistes, enseignants, etc.). Une partie de l'argent volé est reversé à la cause anarchiste et aux camarades dans le besoin, ce qui n'ira évidemment pas sans poser des problèmes. Il évite de travailler avec les anarchistes idéalistes comme avec la pègre, choisissant comme complices des déclassés, illégalistes comme lui.
vignette|Membres et chef de la Bande des travailleurs de la nuit. Portraits anthropométriques de Marie Jacob, Rose Roux, Boyer, Elme et Alexandre Marius Jacob, 1903. Marius Jacob fait preuve de beaucoup d'ingéniosité.
Pour voir si les personnes qu'il projette de cambrioler sont chez elles, il coince des morceaux de papier dans leurs portes et passe le lendemain vérifier s'ils sont toujours en place.
En outre, il excelle dans l'art du déguisement et opère sous un nombre important de pseudonymes.
Il met au point des méthodes d'effraction inédites. L'une de ces créations est le « coup du parapluieIl se suicide en 1954 alors que Jules Dassin tourne une reconstitution quasi documentaire du coup du parapluie, dans son film Du rififi chez les hommes. » : un trou est pratiqué dans le plancher de l'appartement au-dessus de celui ciblé par les cambrioleurs. Un parapluie fermé est ensuite glissé dans l’ouverture puis ouvert par un système de ficelles afin de récupérer les gravats lorsque ses complices agrandissent le passage, évitant ainsi le bruit de leur chute. Il fait en sorte de refermer les portes derrière lui, de manière à faire croire qu'il est toujours à l'intérieur ; il prit même le risque, installé à la terrasse d'un café, d'assister à l'assaut d'une maison pillée dans la nuit.
Non dénué d'humour, il signe ses forfaits d'une carte de visite au nom d'Attila ; il y laisse parfois des messages, comme « Dieu des voleurs, recherche les voleurs de ceux qui en ont volé d'autres. » (Rouen, église Saint-Sever, nuit du 13 au ). Il fait parfois preuve d'une classe inattendue : croyant cambrioler la demeure d'un capitaine de frégate, Julien Viaud, il s'aperçoit qu'il s'agit de celle de Pierre Loti, remet tout en place et laisse le message suivant : « Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire. Attila. - P.S. : Ci-joint dix francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. ».
Certains auteurs avancent qu'il inspira Maurice Leblanc lorsqu'il créa le personnage d'Arsène LupinAlexis Liebaert, Arsène Lupin, un héros à la française, Marianne, 9 octobre 2004, . en 1905. Toutefois, et bien qu'il ait assisté au procès de Marius Jacob, selon Robert Bonaccorsi et Jean-Luc Buard, car l'écrivain a nié cette inspiration spécifique. en affirmant puiser son inspiration dans « l'air du temps. » Spécialiste d'Arsène Lupin, Jacques Derouard rejette quant à lui toute influence de Marius Jacob dans la genèse du « gentleman cambrioleur ».
vignette|redresse|Membres de la Bande des travailleurs de la nuit. Portraits anthropométriques de Jules Clarenson et de Felix Bour, dit Herselin, 1903. Le nombre des cambriolages dont il est l'initiateur de 1900 à 1903 est estimé entre 150 à 500, à Paris comme en province (« Je faisais de la décentralisation ») voire à l'étranger: en Espagne où il projette de dérober la statue en or de saint Jacques à Compostelle, en Italie, en Belgique et on le signale au Maghreb.
Marius Jacob travaille avec des petits groupes de deux à quatre personnes. Il met au point une pratique méthodique systématique et organisée du vol qui le fait passer du stade « artisanal » à l'« ingénierie ». Il divise la France en trois zones, expliquant au président du tribunal d'Amiens qu'il pratique le « déplacement de capitaux ». Par ailleurs, il met au point un système de recyclage, s’alliant avec des métallurgistes et évidemment divers receleurs.
Mais surtout, il fait de ses activités une arme politique. Il ne garde pour lui que de quoi vivre, mangeant à la soupe populaire. S'il est un excellent organisateur, il n'est pas un meneur, n'ayant absolument pas le goût du pouvoir, lui qui refuse l'autorité. C'est pourquoi il reverse une partie du produit de ses cambriolages à la cause anarchiste, et subventionne largement la presse libertaire.
Le , une opération menée à Abbeville tourne mal. Après avoir tué un agent, blessé grièvement un autreCette fusillade eut lieu à la gare de Pont-Rémy : cf. . et s'être enfuis, Jacob et deux de ses complices sont arrêtés le et sa bande, démantelée.
Marius Jacob sera jugé deux ans plus tard à Amiens pour 156 affaires. Ce jour-là, la ville est en état de siège, hantée par les anarchistes qui tentent d'influencer le jury par des menaces. Marius Jacob fait du procès une tribune pour ses idées, étonnant par sa truculence, son sens de la répartie, son idéalisme et son éloquence : « Je n'ai ni feu, ni lieu, ni âge, ni profession. Je suis vagabond, né à Partout, chef-lieu Nulle-part, département de la Terre. » ; « Vous savez maintenant qui je suis : un révolté vivant du produit de ses cambriolages. » ; « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. ». Il réplique au président du tribunal qui lui demandait pourquoi, lors d'un cambriolage, il avait volé un diplôme de droit sans valeur marchande : « Je préparais déjà ma défense. ». Toujours au président qui essaie de lui décrire un cambriolage, il répond : « Monsieur le président, vous faites erreur. Pour envoyer les gens au bagne ou à l’échafaud, vous êtes compétent, je n'en disconviens pas. Mais en matière de cambriolage, vous n'y entendez rien. Vous ne m’apprendrez pas mon métier. ».
Marius Jacob échappe à la guillotine car il n'a personnellement tué personne, mais il est condamné au bagne de Cayenne aux travaux forcés à perpétuitéCompte rendu du Procès d'Amiens, .. Il y débarque le sous le numéro de transporté 34777. Il parlera à propos du bagne de « guillotine sèche ».
Bagne