La variante du pion empoisonné est une ouverture du jeu d'échecs, plus précisément une sous-variante de la variante Najdorf de la défense sicilienne. Elle doit son nom à la manœuvre de la dame noire qui, dans la variante principale, capture le pion b2 au prix d'une perte de temps. Les Blancs essaient de réfuter cette sortie en organisant une attaque sur le roi noir, voulant prouver ainsi que le pion b2 était empoisonné. À ce jour, toutes les tentatives pour prouver l'incorrection de la stratégie noire ont échoué ; la variante du pion empoisonné est une des sous-variantes principales de la variante Najdorf avec 6. Fg5, et est considérée par la théorie des ouvertures comme , donnant aux Noirs l'égalité.

Son code ECO est B97. Elle est caractérisée par les coups 1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6 6. Fg5 e6 7. f4 Db6.

Importance et aperçu général

7... Db6 est un coup extrêmement ambitieux et actif : les Noirs déclouent leur cavalier f6 et en même temps attaquent avec leur dame le pion b2. À l'aube du et de la théorie de la conduite de la partie, les préceptes énoncés par Tarrasch et même NimzowitschAaron Nimzowitsch, Mon Système I (1993), Payot Échecs poche, p.17 et 27. recommandaient de ne pas capturer de pion de l'aile en perdant des temps avec la dame dans l'ouverture, mais la théorie des ouvertures moderne analyse beaucoup plus profondément et concrètement les débuts, sans s'arrêter à des jugements de principes John Watson, Secrets of Modern Strategy (1998), éditions Gambit, Part 1, Chapitre 2 : The Center and Development; Part 2, Chapitre 2 : Rule-independance; Part 2, Chapitre 13 : The Modern Opening reconsidered.. Par ailleurs, le grand maître Lev Polougaïevski, bien que professant un certain scepticisme pour la conception générale de la variante, explique que la stratégie noire repose également sur certaines bases positionnellesLev Polougaïevski, Le Labyrinthe Sicilien, I, p.27-28 : soit le cavalier d4 s'excentre en b3 pour protéger b2, soit les Blancs doivent sacrifier le pion b2. Après 8. Dd2 Dxb2, l'aile-dame blanche est démantelée, ce qui exclut le grand-roque blanc, et des faiblesses sur cases noires se créent, par exemple le cavalier c3 est moins bien défendu. La dame noire peut certes être repoussée par les pièces blanches, mais son activité limite leurs possibilités et crée une certaine dysharmonie dans le dispositif blanc. De même, avec f2-f4 joué, les Blancs sont faibles sur la diagonale g1/a7; un assaut général nécessiterait de mettre en jeu la Th1 tout en mettant le roi à l'abri, mais les Blancs sont encore à deux coups du petit roque, alors même que les Noirs n'ont pas concédé de faiblesse particulière dans leur position.

La variante du pion empoisonné, née dans les années 1950, a été soutenue et analysée par deux des plus grands joueurs de l'histoire des échecs, Bobby Fischer et Garry Kasparov, qui ont tous deux en leur temps élevé le niveau de la préparation dans les ouvertures Kramnik, From Steinitz to Kasparov, Interview en ligne sur kramnik.com. En dépit de quantités d'analyse colossales, spécialement dans la ligne 7... Db6 8. Dd2 Dxb2 9. Tb1 Da3 (cf diagramme), la variante du pion empoisonné est le principal obstacle des Blancs sur le chemin d'une réfutation de la Najdorf dans son ensemble Alex Yermolinsky, The Road to Chess Improvement (1999), p.211. À tel point que la variante a atteint un statut quasi mythique, certains auteurs comparant même la recherche de la réfutation de la variante du pion empoisonné à la quête d'un Saint Graal échiquéen.

Variantes du pion empoisonné dans d'autres ouvertures John Watson cite la variante du pion empoisonné comme un signe précurseur fort du changement des mentalités dans la pratique des ouvertures. En prouvant que les Noirs pouvaient capturer le pion b2 avec leur dame dans cette variante et non seulement survivre mais prospérer, les joueurs modernes provoquèrent l'émergence d'une floraison de variantes utilisant cette idée dans de nombreuses autres lignes de la théorie des ouvertures; par exemple : la variante du pion empoisonné dans la française Winawer : 1. e4 e6 2. d4 d5 3. Cc3 Fb4 4. e5 c5 5. a3 Fxc3+ 6. bxc3 Ce7 7. Dg4 Dc7 8. Dxg7 Tg8 9. Dxh7, la variante Boleslavski de la variante classique de la défense française : 1. e4 e6 2. d4 d5 3. Cc3 Cf6 4. e5 Cfd7 5. f4 c5 6. Cf3 Cc6 7. Fe3 cxd4 8. Cxd4 Db6 9. Dd2 Dxb2, la variante du pion empoisonné de l'attaque Torre : 1. d4 Cf6 2. Cf3 e6 3. Fg5 c5 4. e3 Db6 5. Cbd2 Dxb2, le gambit Vaganian de l'attaque Trompowsky : 1. d4 Cf6 2. Fg5 c5 3. d5 Db6 4. Cc3 Dxb2, et la grande ligne de la variante moderne de la défense Grünfeld : 1. d4 Cf6 2. c4 g6 3. Cc3 d5 4. cxd5 Cxd5 5. e4 Cxc3 6. bxc3 Fg7 7. Cf3 c5 8. Tb1 0-0 9. Fe2 cxd4 10. cxd4 Da5+ 11. Fd2 Dxa2 John Watson, Secrets of Modern Strategy (1998), éditions Gambit, p.18-19.

Variante 8. Cb3 En réponse à 7... Db6, les Blancs ne sont pas obligés de sacrifier le pion b2. Ils peuvent choisir de retirer leur cavalier en b3 : 8. Cb3. Bien sûr, un tel coup ne peut prétendre réfuter la variante du pion empoisonné, ni même prétendre à un quelconque réel avantage d'ouverture, mais il s'agit toutefois d'un coup raisonnable et solide qui garantit une lutte complexe; c'est un choix populaire en pratique, spécialement lorsque les lignes avec Dxb2 sont en crise pour les Blancs. Dans le même esprit, les Noirs peuvent répondre 8... De3+ 9. De2 Dxe2+ 10. Fxe2 avec une finale solide mais peut-être un peu inférieure Thomas Luther, "The Najdorf" in Experts Vs the Sicilian (2004), éditions Quality Chess, p.36. Toutefois, les Noirs recherchent en général un jeu plus étoffé par 8... Cbd7 9. Df3 Fe7 10. 0-0-0 Dc7 11. Fd3 b5 :

Péter Lékó (2745) - Judit Polgár (2676) [B97], Tournoi de SuperGM, Linares (5),

1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6 6.Fg5 e6 7.f4 Db6 8. Cb3 Fe7 9.Df3 Cbd7 10.0-0-0 Dc7 11.Fd3 b5 12.a3 Tb8 13.The1 h6 14.Dh3 e5 15.f5 b4 16.axb4 Txb4 17.Fd2 Cb6 18.g4 Tg8 19.Rb1 Cc4 20.Fxc4 Txc4 21.g5 hxg5 22.Fxg5 Fb7 23.Fxf6 Fxf6 24.Cd5 Fxd5 25.Txd5 Re7 26.Dd3 Tc8 27.Te2 Db6 ½-½

Variante 8. a3 Une autre option est le coup 8. a3, qui empêche également la capture en b2 : 8. a3 Dxb2?? est puni par 9. Ca4 gagnant la dame. Mais après 8... Cc6 les Blancs doivent tout de même jouer 9. Cb3, et il n'est pas clair que l'ajout du coup a3 soit au bénéfice des Blancs, même s'ils peuvent essayer de prouver que le cavalier noir n'est pas non plus idéalement placé à c6.

Variante 8. Dd3 Un autre coup peu joué est 8. Dd3. Le jeu est similaire à la grande variante 8. Dd2 Dxb2, mais apparemment une majorité de maîtres considèrent que la dame est mieux placée en d2 qu'en d3. 8. Dd3 connaît toutefois un certain regain d'intérêt, notamment grâce aux efforts du grand maître Vugar Gashimov :

Vugar Gashimov (2759) - Alexander Grichtchouk (2736) [B97] championnat du monde par équipes Bursa TUR (4),

1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6 6.Fg5 e6 7.f4 Db6 8.Dd3 Dxb2 9.Tb1 Da3 10.f5 Fe7 11.fxe6 fxe6 12.Fe2 Da5 13.Fd2 Dc7 14.g4 (Gashimov battit Grichtchouk avec 14. 0-0 dans une partie précédente) h6 15.Dh3 Th7 16.Tf1 Cc6 17.Cxc6 Dxc6 18.e5 dxe5 19.Fd3 e4 20.Cxe4 Cxe4 21.Dh5+ Rd7 22.Td1 Th8 23.Ff4 Fb4+ 24.c3 Cxc3 25.Fd2 Dd5 26.Tf7+ Rc6 27.Tc1 Rb6 28.Fe3+ Ra5 29.a3 Ra4 30.axb4 Dxd3 31.Da5+ Rb3 32.Txc3+ Dxc3+ 33.Fd2 b6 34.Dxb6 De5+ 35.Rd1 Fb7 36.Dxb7 Thd8 37.Tf3+ Ra2 38.Tf2 Rb1 (après avoir voyagé à travers tout l'échiquier, le roi noir participe directement à l'attaque décisive contre son homologue blanc) 39.Df3 Tac8 (cf diagramme) 40.Db3+ Db2 41.Dxb2+ Rxb2 0-1

Variante principale (8. Dd2 Dxb2)

Déviations précoces (incluant 9. Fxf6 et 9. Cb3) Après le coup le plus courant, 8. Dd2, les Noirs ne sont pas obligés de capturer de suite en b2. Lorsque la variante avec Dxb2 est en crise pour les Noirs, ceux-ci choisissent fréquemment le coup 8... Cc6. Pour cette raison la variante est devenue très populaire à partir des années 2003-2005. Ce coup amène une position stratégique et complexe, avec souvent une caractéristique de structure Rauzer après Fxf6 gxf6, par exemple 8. Dd2 Cc6 9. Fxf6 gxf6 10. Cb3 Fd7 11. 0-0-0 0-0-0.

Traditionnellement, la ligne secondaire la plus importante est 8. Dd2 Dxb2 9. Cb3, avec l'idée de limiter les possibilités de mouvement de la dame noire. Elle doit sa réputation à son emploi par Boris Spassky, qui l'utilisa pour battre Bobby Fischer lors de la du match du siècle à Reykjavik en 1972 :

Spassky,B (2660) - Fischer,B (2785) [B97] championnat du monde, Reykjavik (11),

1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6 6.Fg5 e6 7.f4 Db6 8.Dd2 Dxb2 9.Cb3 Da3 10.Fxf6 gxf6 11.Fe2 h5 12.0-0 Cc6 13.Rh1 Fd7 14.Cb1 (une retraite étonnante qui fit couler beaucoup d'encreBarcza, Alföldy & Kapu, Les Champions du Monde de Botvinnik à Fischer (1987), Grasset - Fasquelle, , p. 281-282) Db4 15.De3 d5 16.exd5 Ce7 17.c4 Cf5 18.Dd3 h4 19.Fg4 Cd6 20.C1d2 f5 21.a3 Db6 22.c5 Db5 23.Dc3 fxg4 24.a4 h3 25.axb5 hxg2+ 26.Rxg2 Th3 27.Df6 Cf5 28.c6 Fc8 29.dxe6 fxe6 30.Tfe1 Fe7 31.Txe6 1-0

Un certain nombre de théoriciens, tels Nunn et Luther, estimaient qu'étant donné la quantité d'analyse à laquelle la variante 9. Tb1 a été soumise, 9. Cb3 est peut-être le meilleur essai blanc pour essayer de trouver un avantage de début dans la variante du pion empoisonné Nunn, The Complete Najdorf 6. Bg5 (1996), Editions Batsford, p.85. Par rapport à ce qu'avait joué Fischer en 1972, les joueurs noirs jouent 12... Cd7 à présent, ou 11... Cc6 12. 0-0 Fd7 un coup plus tôt :

Nigel Short (2655) - Garry Kasparov (2805) [B97] Mémorial Tal, Riga (9), 1995

1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6 6.Fg5 e6 7.f4 Db6 8.Dd2 Dxb2 9.Cb3 Da3 10.Fxf6 gxf6 11.Fe2 h5 12.0-0 Cd7 13.Rh1 h4 14.h3 Fe7 15.Tad1 b6 16.De3 Fb7 17.f5 Tc8 18.fxe6 fxe6 19.Fg4 Db2 20.Td3 f5 21.Tb1 (21. exf5! a été analysé comme gagnant pour les Blancs) Dxb1+ 22.Cxb1 fxg4 23.hxg4 h3 24.Tc3 hxg2+ 25.Rxg2 Tg8 26.Txc8+ Fxc8 27.Rf1 Txg4 28.C1d2 e5 29.Dc3 Fb7 30.Dc7 ½-½

9. Cb3 Cc6 est également jouable et pratiqué occasionnellement, mais est considéré depuis longtemps comme menant à une finale légèrement inférieure de façon presque forcée après 10. Fxf6 gxf6 11. Ca4 Da3 12. Cb6 Tb8 13. Cc4 Da4 14. a3 b5 15. Cxd6+ Fxd6 16. Dxd6 Dxe4 17. Fe2 Dd5 Nunn, The Complete Najdorf 6. Bg5 (1996), Editions Batsford, p.167-173 (ou 17... Fb7 18. Cc5).

L'ancienne ligne 9. Tb1 Da3 10. e5

Dans les années 1950, lorsque 7... Db6 commença à apparaître, les Blancs choisirent le chemin le plus direct : le retard de développement des Noirs provoqué par l'excursion de la dame devait être puni par l'ouverture immédiate des lignes au centre. Les Blancs continuaient donc par la percée 8. Dd2 Dxb2 9. Tb1 Da3 10. e5 (cf diagramme). Ce coup valut à des attaquants comme Mikhail Tal et Paul Keres de brillantes victoires :

Mikhail Tal - Aleksandr Tolouch [B97] XXIII championnat d'URSS, Leningrad, 1956

1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 a6 6.Fg5 e6 7.f4 Db6 8.Dd2 Dxb2 9.Tb1 Da3 10.e5 dxe5 11.fxe5 Cfd7 12.Ce4 Dxa2 13.Tb3 Da1+ 14.Rf2 Da4 15.Fb5 axb5 16.Cxb5 f6 17.exf6 gxf6 18.Te1 Ta6 19.Fxf6 Cxf6 20.Cxf6+ Rf7 21.Tf3 Dh4+ 22.Rf1 e5 23.Dd5+ Fe6 24.Cd7+ Rg6 25.Cxe5+ Rg7 26.Tg3+ Dxg3 27.Dxb7+ Cd7 28.hxg3 Tb6 29.Dc7 Fc5 30.Cxd7 Fc4+ 31.Te2 1-0 Garry Kasparov, History of the World Champions, chroniques dans Chessbase Magazine volumes 83 à 85