Labbaye Notre-Dame de Jumièges (en latin Abbatia Gemeticum) est une ancienne abbaye bénédictine fondée par saint Philibert, fils d'un comte franc de Vasconie vers 654. sur un domaine du fisc royal à Jumièges aujourd'hui dans le département de la Seine-Maritime. Elle applique la règle de saint Benoît dès la fin du , après avoir suivi probablement la règle de saint Colomban.

L'abbaye, qui marque l'apogée du monachisme normand dans la vallée de la Seine, est la plus vaste et la plus précoce des grandes abbatiales normandes. Seule restée fidèle à la multiplicité des sanctuaires du très ancien monachisme carolingien, elle est un des lieux-clefs de l'art roman normand, où l'articulation entre l'architecture carolingienne et l'architecture romane est la plus visibleLucien Musset, Normandie romane, , pages: 110, 61..

Histoire Moyen Âge vignette|gauche|120px|Sceau de l'abbé Du Bosc en 1417. L'abbaye de Jumièges naît vers 654 dans une boucle de la Seine par une donation de et de sa femme sainte Bathilde à saint Philibert. Cette fondation se fait à une époque où l'essor monastique en Gaule, qui a été suscité par saint Colomban cinquante ans plus tôt et fortifiée par ses disciples, atteint son degré le plus haut. La fondation s'intercale entre celle de l'abbaye de Fontenelle en 649-650 et celles de l'abbaye de la Trinité de Fécamp et de l'abbaye de Montivilliers vers 660 et 684. Cette organisation monastique prépare l'unité carolingienne, qui sera une unité chrétienneJean-François Marignier: Jumièges et le monachisme occidental au Haut-Moyen Âge () dans: Jumièges', Congrès scientifique du centenaire, , ..

Les donateurs confient le soin de son développement à saint Philibert, abbé de Rebais et ami de l'évêque saint Ouen qui vient lui aussi de RebaisÉlisabeth Chirol : compte-rendu des Études archéologiques, Congrès scientifique du centenaire dans: Annales de Normandie, 1956, , , .. Il construit trois églises dédiées à la Vierge Marie, à saint Pierre et à saint Germain-Saint Denis, ainsi que d'importants bâtiments monastiques.

Avec ses successeurs, Jumièges devient l'un des centres littéraires les plus importants de la NeustrieLouis-Marie Michon et Roger Martin du Gard, L'abbaye de Jumièges, Paris, Henri Laurent, .. Elle attire des abbés de premier plan comme le neveu de Charles Martel, Hugues, abbé de Fontenelle et archevêque de Rouen. Bien contrôlée par les Carolingiens, elle devient un lieu d'exil pour les ennemis de la dynastie avec, sous Charlemagne, le duc Tassilon de Bavière et son fils dont les tombes donnent naissance à la légende des énervés de JumiègesLucien Musset, « Cadre chronologique de l'abbaye de Jumièges », Normandie romane, , ..

Saint Philibert, formé par un disciple de saint Colomban, assidu à la prière, au jeûne, à l'abstinence, à la mortification corporelle, à la pratique de l'aumône et de l'hospitalité, nuance cette règle par celle de saint Benoît, par les textes de saint Basile et de saint Macaire, pour maintenir sa communauté dans l'ordre et la paix. Les soixante-dix moines qu'il fait venir partagent leur vie entre la prière, l'apostolat et le travail. Des abbés et des moines le rejoignent, l'apostolat développe des vocations. Il rachète en Angleterre des esclaves, les catéchise, les baptise et certains deviennent moines ce qui explique leur nombre de 800 vers l'an 670.

Après la mort de saint Philibert et malgré la peste qui décime la moitié de la communauté vers 685, à l'époque la plus glorieuse et la plus prospère de Jumièges, vers 700, il y aurait eu et qui par leur travail défrichent les terres, les transforment en jardins, vergers, culture, prés et vignobles, pêchent des cétacés pour l'huile, la dîme servant à l'entretien des pauvres et à l'hôtellerie très fréquentée par les pèlerins anglo-saxons sur le chemin de Rome et les exilésDom Patrice Cousin, « La vie monastique à Jumièges des origines à la dévastation par les normands (654-851) », Jumièges, Congrès scientifique du centenaire, , , Rouen, Imprimerie Lecerf, 1955..

Le , les Vikings incendient le monastère carolingien. avant de revenir et de le piller. Devant la menace scandinave, les moines s'exilent, emportant les reliques et les manuscrits les plus précieux reprenant l'exclamation déjà poussée à Lindisfarne « A furore Normannorum libera nos Domine ! » (« De la fureur des Normands, libère-nous Seigneur ! ») et abandonnent l'abbaye. La plupart se réfugient au prieuré d'Haspres, près de Cambrai et y maintiennent une ombre de continuité administrative. L'un de ces moines emporte un antiphonaire et rejoint l'abbaye de Saint-Gall dans laquelle il rencontre le jeune Notker le Bègue. Inspiré de ce manuscrit, ce dernier commence à composer la séquence, nouveau chant syllabique.Dr Jean Duft, « Le Presbyter de Gimedia apporte son antiphonaire à Saint-Gall », Jumièges, Congrès scientifique du centenaire, , ..

Temps modernes

La renaissance Sous dit Longue-Épée, vers 930., deux moines d'Haspres se font restituer le site mais échouent dans leur essai de restauration. Peu après, le duc établit une nouvelle communauté constituée de douze moines bénédictins venant de l'abbaye Saint-Cyprien de Poitiers.. L'assassinat du duc en 942 met fin à cette tentative mais des clercs restent sur place et veillent sur les ruines. Peu de temps après, avant la fin du , la vie monastique reprend, longtemps de manière assez timide. Par prudence, le prieuré d'Haspres est conservé jusqu'en 1024<ref>Lucien Musset, Monachisme d'époque franque et monachisme d'époque ducale en Normandie: le problème de la continuité », dans Aspect du monachisme en Normandie (), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, .</ref>.

L'abbé Robert de Jumièges dit « Champart » fait reconstruire le monastère (1040–1052). La nef de l'église abbatiale bien que respectant le plan bénédictin et la triple élévation normande introduite à Bernay, opte pour un plan à déambulatoire sans chapelles rayonnantes comme à l'abbaye du Mont-Saint-Michel.

Le , l'archevêque de Rouen, le bienheureux Maurille, consacre solennellement la grande église abbatiale de Notre-Dame de Jumièges, en présence du duc de Normandie Guillaume le Conquérant qui donne des biens anglais à l'abbaye dont les moines participeront activement à la mainmise des Normands sur l'Église d'Angleterre. vignette|Église Saint-Pierre, façade pré-romane, nef gothique. vignette|Abbatiale Notre-Dame, façade romane. vignette|Abbatiale Notre-Dame, tours romanes, celliers romans et gothiques. vignette|Abbatiale Notre-Dame, nef et transept romans. vignette|Abbatiale Notre-Dame, chœur gothique. vignette|L'église Saint-Pierre et l'abbatiale Notre-Dame.

Le , le comte de Meulan, qui se trouve alors à Rouen, fait don à l'abbaye de la chapelle Saint-Philibert du Torp (La Mailleraye-sur-Seine) avec une « masure » de six acres dans la forêt de Brotonne, soixante acres de labours et divers droits seigneuriaux à charge d'y entretenir deux religieux. Il cède également le droit de cueillir dans la forêt de Brotonne des pommes pour la boisson des moines et de leurs serviteurs, le droit d'écuelle, une portion de vin quand il se trouverait dans ses manoirs de Torp, de Vatteville ou de Hauville.. En vertu de la charte normande, Philippe Auguste, après avoir conquis la Normandie confirme la donation du Torp à l'abbaye, faite par Robert de Meulan, ainsi que les privilèges accordés à celle-ci en forêt : droit de passage et deux charretées de bois par jour.

Quelque temps après l'intégration de la Normandie au domaine royal, le chœur roman de la grande église abbatiale est reconstruit en style gothique (vers 1267–1278). Il ne s'agissait pas, comme on a longtemps cru, de créer un déambulatoire, puisque des fouilles effectuées par Georges Lanfry ont montré que le chœur roman en était déjà doté. L'objectif était plus sûrement d'ajouter des chapelles rayonnantes et d'amener, ainsi, la lumière dans un édifice sombre, jugé vétuste, et qui n'était plus au goût du jour. La communauté pouvait se permettre de telles dépenses car, à ce moment, elle vivait une période de grande prospérité. C'est aussi au que la communauté connut un dynamisme sans précédent, qu'on peut déceler par exemple dans l'activité du Scriptorium. En effet, près de la moitié des dont dispose la bibliothèque date de cette période.

En 1431, l'abbé de Jumièges, Nicolas Le Roux, homme qui n'était pas sans qualités, dont on avait loué la piété, la régularité, le dévouement aux intérêts de son monastère, prit une part active au procès de Jeanne d'Arc. Son avis sur la culpabilité de la pucelle trahit les anxiétés de sa conscience. En effet, il jugeait la cause très ardue : in tam arduo negotio, et ne se détermina en sa défaveur que par crainte du pouvoir anglais et, il faut bien le dire aussi, de l'autorité des docteurs de Paris (occupé par les Anglais), dont il devait suivre les avis.

Lors du recouvrement de la Normandie à la fin de la guerre de Cent Ans en Normandie, le roi de France prend ses quartiers d'hiver dans l'abbaye. Sa maîtresse Agnès Sorel vient subitement l'y rejoindre alors qu'elle est enceinte de huit mois. Elle accouche au début du mois de , puis meurt neuf jours plus tard. L'enfant mourra également en bas âgeGeorges Minois, La guerre de Cent Ans, Tempus édition Perrin..

Le régime de la commende La fin du est marquée par la nomination des premiers abbés commendataires, la prospérité matérielle et le relâchement de la discipline. La vie des moines devient plus séculière que religieuse, les officiers et particulièrement le cellérier ont tendance à constituer des bénéfices et il y a moins de moines, une trentaine vers 1440. La commende est la revanche de l'épiscopat contre le système des exemptions. En réalité, on perçoit l'esprit de lucre chez ses prélats fastueux et courtisans, bien des abbayes possédant les revenus d'un évêché. Elle modifie profondément l'organisation bénédictine en privant la communauté de son chef traditionnel. Le pouvoir effectif et l'influence à la fois spirituelle et temporelle sur les destins du monastère passe aux mains des prieurs.

Temps modernes En 1515, l'abbé Philippe de Luxembourg s'attèle à réformer Jumièges et introduit dans le monastère la réforme de Chézal-Benoit, installe les moines réformés dans des chambres qu'il fait bâtir au-dessus du réfectoire et un nouveau dortoir au sud de l'église Saint-Pierre. Le relâchement et les abus qui s'étaient introduits sous le régime de la commende ont pratiquement disparu, mais le lien est rompu avec la congrégation de Chézal-Benoît par l'invasion des calvinistesL. M. Michon, Roger Martin du Gard, L'abbaye de Jumièges, p. 30-31.Dom Yves Chaussy, « La réforme de Chézal-Benoît à Jumièges », Jumièges, Congrès scientifique du centenaire, , p. 808-815.Dom Jacques Maltier, « Les prieurs mauristes de Jumièges », Jumièges, Congrès scientifique du centenaire, , p. 817..

Pendant les guerres de Religion, l'abbaye fut à nouveau mise à sac. Les Huguenots, qui ont ravagé Rouen, Dieppe, Le Havre et Caudebec, arrivèrent aux portes de Jumièges. Les religieux, ayant appris le sac de Caudebec, quittèrent tous l'abbaye. Le , les Protestants partirent de Caudebec pour Jumièges où ils trouvèrent le monastère désert. Ils y pénétrèrent et mirent tout au pillage. Les autels furent renversés, les vases sacrés volés, les images brisées, les saintes reliques jetées au feu. Châsses, ornements, linge, argenterie, meubles, tout fut détruit ou emporté. Le plomb dont l'église et le cloître étaient couverts, l'étain, le cuivre, les provisions en nature, vin, blé, bestiaux, tout, jusqu'aux livres de la riche et magnifique bibliothèque et aux archives du chartrier devinrent la proie de ces pillards.