En économie, le concept d'industrie culturelle désigne l'ensemble des entreprises produisant selon des méthodes industrielles des biens dont l'essentiel de la valeur tient dans leur contenu symbolique : livre, musique, cinéma, télévision, radio, jeux vidéo, tourisme de masse.

En philosophie (esthétique) et en sociologie de la culture d'abord, puis en sciences de l'information et de la communication, la notion d'industrie culturelle, première traduction en français de l'expression allemande Kulturindustrie (créée par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer), a une dimension critique et a ouvert un champ interdisciplinaire de recherche sur la vision et sur l'instrumentalisation de la culture de masse (à ne pas confondre avec la culture populaire) — industrialisée — des médias et des grands groupes de communication.

Le concept est apparu avec la nouvelle école de Francfort dès les années 1950 (après l'exil des marxistes de la seconde guerre mondiale).

Historique vignette|L'évolution de différentes industries culturelles, tels que les films, la musique, la radio, les films, etc.|alt=L'image a été consulté sur https://www.shalonvantine.com/secondasfarce/2020/2/21/adorno-and-the-culture-industry Le concept d’industrie culturelle a été employé, pour la première fois dans le livre Dialektik der Aufklärung que Max Horkheimer et Theodor W. Adorno ont publié en 1947, à AmsterdamAdorno, T. W. (1964). « L'industrie culturelle ». Communications, 3(3), p. 12-18.. Dans leur ébauche, l’emploi de ce terme par les deux philosophes allemands ne visait pas spécifiquement les industries culturelles. En fait, il était plutôt question de culture de masse, perçu comme un effet du processus d’industrialisation de la production culturelle..

Dès les années 1940, le phénomène des médias de masse intéressaient plusieurs chercheurs, notamment Lazarsfeld et Stanton, tel que démontre leurs travaux. Ainsi, au moment où la radio parcourait les espaces nationaux et que la télévision entamait sa fulgurante évolution, il devenait socialement indéniable que l'espace public était de plus en plus occupé et dominé par l’activité médiatique ainsi que les relations marchandes, l’interrogation des médias de masse a pris l'allure d'une véritable demande sociétale de recherche scientifique. Toutefois, ce n’est qu’à la fin des années 1970 que le concept d’industrie culturelle s’est imposé comme le concept principal de ce questionnement.

Bref, l’histoire des industries culturelles nous est accessible par des approches sectorielles issues des domaines de l’économie, de la philosophie et de la communication. Il existe une pluralité de travaux sur l’histoire du livre et de la télévision que ceux destinés à la radio.

Délimitation La délimitation du champ des industries culturelles pose les mêmes problèmes que celui de la culture elle-même. Le terme « industrie » exclut toutefois les beaux-arts et l'architecture ainsi que le spectacle vivant pour ne retenir que les biens faisant l'objet de processus industriel de production permettant la reproduction à partir d'un prototype. Ainsi, le cœur des industries culturelles est formé des entreprises d'édition (édition de livres, de presse, phonographique ou multimédias) et de production de films (industrie cinématographique) ou de contenus audiovisuels (ces derniers étant destinés aux diffuseurs à la télévision).

Cependant, les logiques à l'œuvre dans ces secteurs ne sont pas très différentes de celles prévalant dans l'édition de jeux vidéo ou de la haute couture, la différence essentielle étant le statut du créateur original : les techniciens (infographiste, couturier), par exemple, ne jouissent pas du même statut social que les artistes, écrivains ou sculpteurs.

Analyse économique La plupart des marchés, tant par type de produit que par pays, sont structurés en oligopole : quelques grandes entreprises multinationales ou multi-secteurs (souvent les deux), autour desquelles gravite un nombre très important de petites ou très petites entreprises. Cette structure d'oligopole à frange repose sur l'importance des effets d'échelle que sont les réseaux de distribution et la diversification des risques face à un succès incertain, facteur favorisant la concentration des groupes oligopolistiques, ainsi que sur la faiblesse des barrières à l'entrée (éditer un livre ou un disque est à la portée d'un particulier) qui autorisent la création de petites entreprises fondées sur un seul titre.

Les entreprises (structurées en oligopole ou en oligopole à frange) sont usuellement désignées sous le nom de « majors », terme créé dans les années 1920 pour désigner les conglomérats de radiodiffusion et de production cinématographique en position dominante dans le secteur aux États-Unis (RKO Pictures, par exemple).

Les grandes entreprises Une major est souvent un ensemble de sociétés filiales rattachées à une société-mère qui pilote cet ensemble. Celles-ci sont le plus souvent contrôlées par des groupes « (corporate) », ayant des activités diversifiées. Il est en effet difficile de parler de groupes industriels, tant la logique financière qui est à l'œuvre pour leur maintien est devenue prégnante. La logique de produit-marché révèle quant à elle l'un des traits essentiels de ces activités : médiatisation (liée à des stratégies de notoriété) et effet de signature et de distinction conférant une valeur symbolique et d'expérience aux produits (matériels et immatériels) commercialisés et marketés par les majorsMichael Jackson en est un bon exemple. Cf. Mario d'Angelo, « Michael Jackson, la fin d'un certain business model », latribune.fr..

Toutefois, les majors constituées dans les années 1990 relèvent d'une autre logique. Elles se sont en effet construites soit par l'extension aux marchés voisins de groupes de contenu (News Corporation, Pearson), soit par rachat de fournisseurs de contenus anciens (Time Warner, Universal) par des groupes de contenant ou de réseaux (Vivendi, Sony, AOL). Les acteurs attendaient de cette union dans un même groupe des contenants et des contenus des synergies en matière d'efficacité de la production (économies d'échelle) et de pouvoir de marché. Les unes comme les autres ne se sont pas réalisées, du fait de l'incertitude inhérente aux biens culturels, et surtout parce que chaque groupe a éprouvé la perte qu'il y avait à exclure les contenus des concurrents de son propre réseau de distribution, et réciproquement de celle à ne pas être distribué par les réseaux concurrents. Il en a résulté, au début des années 2000, une vague de réorganisation de ces groupes dans le sens d'un recentrage sur un certain nombre d'activités complémentaires (presse et édition, cinéma, télévision et musique), aboutissant à la création de groupes sectoriels.

+ Principaux groupes industriels du secteur culturel au début des années 2000 Nom Pays Secteurs et marques Remarques Time Warner États-Unis Cinéma (Warner Bros. Pictures, New Line Cinema), télévision (CNN), presse (Time Inc.), réseau et logiciels (AOL) Groupe né de la fusion entre une major historique (Time Warner) et une entreprise des nouvelles technologies (AOL). Bertelsmann Allemagne Radio et télévision (RTL Group), édition (Penguin Random House), presse (Gruner + Jahr) Groupe issu de l'imprimerie. Bertelsmann a cédé son activité musicale BMG à Sony en 2008. Random House est le premier éditeur mondial de littérature générale. Vivendi France Télécommunications télévision (Groupe Canal+), édition musicale (Universal Music Group) Groupé fondé au départ sur une activité de BTP. Groupe en recomposition, par renforcement du secteur musical (rachat de Bertelsmann Music Group Publishing) et des télécommunications et désengagement de l'édition (cession de Vivendi Universal Publishing au groupe Lagardère). Viacom États-Unis Cinéma (Paramount Pictures), télévision (MTV Networks) Le , la société a été scindée, CBS Corporation récupérant les activités de télévision et de parcs d'attraction. Walt Disney Company États-Unis Cinéma (Buena Vista Entertainment), télévision (Disney-ABC Television Group), parcs d'attractions (Walt Disney Parks and Resorts) Entreprise présente dès ses débuts dans le secteur du cinéma. Sony Corporation Japon Électronique, cinéma (Gaumont Columbia TriStar Motion Picture Group), télévision Sony Pictures Television Group, jeux vidéo (Sony Computer Entertainment), musique (Sony Music Entertainment, ex-Columbia) Entreprise venue du secteur de l'électronique. News Corporation Australie, États-Unis Presse (The Times, The Sun), télévision (Fox Broadcasting Company, BSkyB), cinéma (Twentieth Century Fox), édition (Harper & Collins). Groupe issu du monde de la presse

Les petites entreprises Alors que l'ouverture d'une galerie d'art dans une grande ville exige un investissement initial de dollars, plus une somme équivalente de pertes initialesCaves, 45., l'édition à compte d'auteur d'un livre ne demande un investissement que de quelques milliers d'euros. Même en considérant la difficulté à se faire connaître et distribuer, les barrières à l'entrée dans les industries culturelles sont faibles, ce que reflète la composition des maisons d'édition. En France, 80 % des maisons d'édition publient moins de 10 titres par an, ne représentent que 15 % du total des titres, et 0,5 % du chiffre d'affaires encore plus faible des ventes. De même, la sortie est aisée, puisqu'il se trouve souvent une entreprise de taille plus importante prête à racheter le fonds.

Toutefois, ces petites entreprises jouent un rôle important de détection des jeunes artistes. En effet, les grandes maisons n'ont que rarement des contacts directs avec les artistes désirant se faire produire. Le recours à l'agent musical (imprésario ou manager) ou à l'agent littéraire est de plus en plus fréquent, supposant un investissement particulier. Cette délégation est souvent explicite, les grandes maisons aidant certains éditeurs débutants à lancer un jeune artiste sur lequel une grande maison ne veut pas risquer des moyens à la hauteur d'une sortie dans sa gamme principale.

La frontière entre les majors et ces entreprises est d'ailleurs très floue. L'analyse sectorielle et systémique a montré la dynamique d'interaction entre le centre (les majors sur un marché) et la périphérie très hétérogène, avec des entreprises innovatrices dans les contenus - parfois dans les technologies - ayant des durées de vie souvent courtes. La distribution de leurs productions est souvent faite par les majors, lesquelles prennent des participations dès qu'une entreprise innovante présente un certain succès. Celle-ci a d'ailleurs elle aussi intérêt à terme à être rachetée par une major, plutôt que de subir le débauchages de ses artistes et signatures qui connaissent le succès.

Philosophie et sociologie

La notion d'industrie culturelle a été forgée par Adorno et Max Horkheimer, deux membres fondateurs de l'École de Francfort. Ils estimaient que la notion de « culture de masse », qu'ils héritaient, notamment d'Elias Canetti, mais aussi de toute la tradition sociologique américaine, n'était guère apte à décrire la nouvelle donne. La théorie de l'industrialisation de la production culturelle a été élaborée dans la Dialectique de la Raison, ouvrage dans lequel ils affirment que la diffusion massive de la culture met en péril la véritable création artistique. La Dialectique a été publiée en 1947 chez un éditeur néerlandais, et a été écrit durant l'exil de Horkheimer et Adorno dans l'État de Californie aux États-Unis.