vignette|right|L'Épreuve du feu, de Dirk Bouts (1470 à 1482) (Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles).

L'ordalie, ou « jugement de Dieu », était une forme de procès à caractère religieux, issue des coutumes franques mais probablement aussi de l'Ancien Testament., qui consistait à soumettre un suspect à une épreuve, douloureuse voire potentiellement mortelle, dont l'issue, théoriquement déterminée par une divinité ou Dieu lui-même, permettait de conclure à la culpabilité ou à l’innocence dudit suspect.

L'ordalie, pratiquée en Occident surtout au début du Moyen Âge, reposait sur des croyances et postulats religieux : si l'accusé était innocent, Dieu, qui le savait, l'aidait à surmonter l'épreuve. Pour autant, cette forme de justice n'était pas mise en œuvre par les autorités religieuses. Elle fut finalement condamnée par l'Église.

Étymologie Le mot est un emprunt savant au vieil anglais , (anglais moderne , en français « supplice », « épreuve ») par l'intermédiaire de l'anglo-latin , latin médiéval « jugement de Dieu ».. Il a la même racine germanique que l'allemand et le néerlandais qui signifient « jugement », « verdict ».

Présentation L'ordalie consiste à faire passer à l'accusé une épreuve physique décidant de son sort. L'accusé est revêtu d'habits religieux pour se soumettre à ce « jugement de Dieu » car l'épreuve se déroule sous le regard de la divinité tutélaire. L’autorité judiciaire ne fait pas appel à des preuves établies, mais à la clairvoyance de cette divinité.

Bien qu'invoquant la divinité, ce mode de détermination de la preuve peut être partiellement orienté par les juges, qui décident du type d'ordalie à appliquer, plus ou moins douloureuse et dangereuse, et des circonstances de son exécution.

Le procédé est attesté dès les premiers temps historiques, dans le Code de Hammurabi en Babylonie. Il est très courant lors de la période franque du Moyen Âge européen, au côté du serment, l'écrit s'effaçant lors de la chute de l'Empire romain.

L'ordalie est apparentée à d'autres rituels consistant en une prise de risques arbitrée par le destin : exposition de nouveau-nés, combats singuliers opposant des champions pour décider d'une bataille, etc.

On applique également le terme à certains comportements volontaires de prise de risques, notamment le duel d'honneur apparu au , ou le comportement de nombreux adolescents (usages de stupéfiants, prise de risques routiers, etc.) ; toutefois, le fait que la prise de risque soit volontaire, hors de tout cadre légal (et même en rupture avec le cadre légal), et dépourvue de but, fait une différence essentielle avec l'ordalie stricto sensu.

Typologie

vignette|Sorcière soumise à l'ordalie par l'eau (1613).

Il y a deux sortes d’ordalies : l'unilatérale et la bilatérale.

Dans l’ordalie unilatérale, c’est à l'accusé de prouver son innocence ou son bon droit par le biais d'une épreuve sous le regard de la divinité. Au Moyen Âge, existaient de nombreuses épreuves par les éléments : l'ordalie par le fer rouge (ou ferrum candens) consistait à porter une barre de fer rougie sur neuf pas (ou marcher sur des socs de charrue chauffés à blanc). La main qui avait porté la barre était par la suite bandée dans un sac de cuir scellé par le juge. Pour savoir si l'accusé était coupable ou innocent, on regardait trois jours plus tard l'évolution de la plaie. Si la plaie était « belle », donc bien cicatrisée, cela prouvait l'innocence. Une vilaine plaie prouvait la culpabilité, la sentence étant proportionnelle à son état. C'est de cette pratique que viendrait l'expression lorsqu'on est sûr de son fait ; l'ordalie par l'eau bouillante (ou aqua fervens), variante de celle de l'épreuve du fer rouge. L'accusé devait plonger son bras dans un chaudron bouillant, et ramener le caillou (ou plus souvent l'anneau béni) qui s'y trouvait. Une fois de plus, on bandait le bras brûlé et on vérifiait l'état de la plaie quelques jours plus tard ; l'ordalie par le feu. L'accusé devait traverser deux bûchers entrecroisés sans se brûler, afin de prouver son innocence ; l'ordalie par l'eau froide (ou aqua frigida) souvent appliquée aux sorcières. L'accusé était plongé dans une eau froide (souvent une rivière). S'il coulait, il était déclaré innocent (et mourait aussitôt), alors que s'il flottait, on croyait que l'accusé détenait des pouvoirs magiques et il était déclaré coupable, puis il subissait le procès en vigueur« Études de droit celtique », 1895, de D’Arbois de Jubainville.. Étant donné qu'au Moyen Âge des procès en sorcellerie suivaient toujours une condamnation, les chances de s'en sortir étaient infimes. Montesquieu rapporte que la plupart des femmes accusées de sorcellerie étaient âgées, frêles, voire squelettiques car vivant en marge de la société. Elles avaient donc tendance à couler. Cette épreuve était déjà appliquée en Mésopotamie où on l'appelait ; l’ordalie du pain et du fromage. On gavait l’accusé de pain et de fromage. S’il n’arrivait pas à avaler, s’étouffant, il était coupable ; en viendrait l’expression .Site caminteresse.fr, article "D’où vient l’expression « rester en travers de la gorge » ?", consulté le 12 mai 2020.. Le fromage pouvait être remplacé par l’hostie : en 868, le concile de Worms recommande aux évêques de remplacer le fromage par une hostie consacrée lorsqu'il s'agit de prêtres accusésNadeije Laneyrie-Dagen, Les grands procès. Le jugement de Dieu, Éditions Larousse, , 1995.. l'ordalie par la piqûre. Une aiguille pique un organe (langue, oreille, coin de la bouche) de l'accusé. Le signe de la culpabilité varie : transpercement de la peau, saignement..

Dans l'ordalie bilatérale, les épreuves opposaient les personnes aux prétentions contradictoires : le combat judiciaire. Les deux parties (ou leurs champions respectifs) s'opposaient dans un duel à mort. Le vainqueur de l'épreuve prouvait par ce jugement divin le bien-fondé de sa prétention. Ce combat mortel, allant toujours à son terme, était courant pour les affaires de crimes. Le choix des armes se faisant selon la classe sociale, seuls les nobles pouvaient se battre à l'épée ou la lance. Se généralisant au , ce duel se poursuivra sous la dynastie capétienne, les institutions religieuses voulaient l'interdire mais finalement le toléraient car la divinité de référence, supposée bonne, ne pouvait pas laisser triompher le mauvais et mourir le bon. Ce combat pouvait opposer un homme à un animal, comme celui du chevalier Macaire et du chien de Montargis, en 1490 ; ordalie de la croix. Instituée par Charlemagne, elle consistait pour les personnes impliquées à se placer en forme de croix, être ligotées à un poteau et réussir à tenir le plus longtemps les bras levés à l'horizontale. Le premier à baisser les bras abandonnait, d'où l'expression cf Claire Lovisi, Introduction historique au droit, Dalloz.. Louis le Pieux prohiba cette épreuve en 819, l'accusant de parodier la Passion du ChristY. Bongert, Recherches sur les cours laïques du , Paris, 1948, ..

Histoire L'ordalie en Mésopotamie La pratique de l'ordalie, généralement dans un cours d'eau, est attestée dans la Mésopotamie antique., en particulier dans la première moitié du Elle fait l'objet de plusieurs lois du Code de Hammurabi, roi de Babylone à cette période. Par exemple, l'article 2 du Code prévoit le recours à l'ordalie fluviale () ; en cas d'accusations de sorcellerie sans preuves probantes, c'est à la divinité du fleuve qu'il revient de désigner le coupable en épargnant ou non l'accusé :

L'ordalie est surtout documentée par plusieurs lettres provenant du site de Mari (Syrie) et datées du règne de Zimri-Lim (). La ville de Hit, située sur l'Euphrate et dirigée conjointement par Mari et Babylone, sert de lieu pour une ordalie fluviale. Cela est lié au fait qu'on y trouve un sanctuaire de la divinité du fleuve, à qui on fait appel pour trancher des litiges importants où les humains n'ont pas su désigner de coupables : affaires de trahison, d'adultère, de sorcellerie, litiges territoriaux. La nature des épreuves auxquelles sont soumis les représentants des parties en litige n'est pas bien comprise : il s'agit dans certains cas de plonger dans le fleuve et de nager au moins sur une certaine distance, il peut y avoir des abandons qui entraînent la perte du procès et aussi des morts par noyade., col. 381-389.. Une lettre documente un tel drame, qui pousse la partie de la victime à se désister :

L'ordalie au temps des pharaons

L'ordalie était connue des Égyptiens. Il s'agissait de s'en remettre aux dieux lorsqu'une décision de justice échappait aux hommes. Par exemple, lorsqu'il fallait déterminer le degré de noblesse d'un bébé né d'un père inconnu, l'enfant était jeté dans le Nil. Si celui-ci pouvait se réclamer d'une famille noble, il était sauvé par le dieu du Nil. Mais s'il ne l'était pas, alors il se noyait. C'est un rituel qui ne se réalisait qu'une seule fois car pour les Égyptiens, les dieux ne peuvent pas se tromper.

Dans la Bible hébraïque Le Livre des Nombres, chapitre 5.11-31, traite de la loi sur la jalousie :

Europe thumb|Pierre Barthélemy subissant l'ordalie par le feu, Gustave Doré ().

L'ordalie est pratiquée en Grèce, durant la période archaïque. Marcel Detienne, dans son livre intitulé Les maîtres de la vérité dans la Grèce archaïque, se basant entre autres sur le témoignage de Théognis de Mégare, indique que ce type de pratiques était notamment courant à Mégare au ..

Ce mode de jugement est utilisé à l'époque franque (476-987) de nombreuses manières jusqu'au milieu du Moyen Âge. À cette époque, la justice était tenue par chaque seigneur sur son territoire ; il la déléguait généralement à un prévôt accompagné d'une cour féodale (tribunal féodal appelé mallus). Il y avait comme aujourd'hui plusieurs degrés de juridiction ; le degré était le tribunal du prévôt, et l'équivalent de la cour d'appel moderne était le sénéchal ou le bailli en fonction des régions. Un appel pouvait être formé devant la Curia regis, où l'on parle des cas avant de les décider, et qui deviendra plus tard le Parlement.

L'ordalie a un caractère religieux et magique très marqué, mais, en un sens, préchrétien ; en outre, d'un point de vue théologique, l'ordalie représente un test de la bonté divine, ce que la Bible condamne en ces termes : (Luc IV, 12). Les théologiens interprètent cette phrase ainsi : demander à Dieu de rendre la justice est une façon, non pas de lui demander son aide, mais de le mettre à l'épreuve, c'est le mettre au défi de montrer sa puissance, donc son existence même. L'Église est donc clairement défavorable à ces ordalies importées par des peuplades païennes et elle préfère de loin le serment. Le concile de Valence condamne le duel judiciaire dès 855. Vers 887-888, le pape Etienne, dans une lettre à l'archevêque Ludbert de Mayence, condamne les aveux extorqués Voir Denzinger, 670.

Le duel judiciaire apparaît dès le chez les Burgondes, puis chez les Francs. Il est utilisé lorsque le serment est traité de fauxHarouel, Barbey, Bournazel, Thibaut-Payen, Histoire des institutions de l'époque franque à la Révolution, PUF, édition, 1996, §22. Il reste relativement rare avant l'an mil. Ce duel judiciaire se pratiquait en présence du roi ou de l'autorité territoriale concernée. Des champions, spécialistes du combat, représentaient le camp des plaignants.