L’Éthique à Nicomaque (en , ) est un ouvrage d'Aristote qui traite de l'éthique, de la politique et de l'économie. Il est, avec l’Éthique à Eudème et La Grande Morale (, d'authenticité douteuse), l'un des trois principaux livres exposant la philosophie morale d'Aristote.
Aristote se propose ici de rechercher le sens ultime de la vie humaine, le souverain bien, c'est-à-dire le bonheur. Cette interrogation le pousse à s'interroger sur le genre de vie et les conduites les plus susceptibles de rendre heureuxAristote livre ainsi sa propre vision de l'eudémonisme, de laquelle le plaisir n'est pas absent, ce que lui reprochera Sénèque dans son traité .. La réflexion éthique appartient à la science politique, qui a pour objet la vertu (en , ). La quête de la félicité individuelle l'invite ainsi à exposer les ressorts de l'amitié, de la justice et plus globalement d'une vie vertueuse ancrée dans la collectivité.
Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote définit la vertu comme disposition acquise volontairement, consistant, par rapport à nous, dans la mesure, définie par la raison conformément à la conduite d'un homme réfléchi. Puis, Aristote se concentre sur l'importance d'adopter un comportement continuellement vertueux, grâce à l'habitude de la pratique d'actes de ce genre.
L’Éthique à Nicomaque souligne l'importance des circonstances de l'action morale. Les situations étant particulières et contingentes dans le monde sublunaireDans la cosmologie d'Aristote, le monde sublunaire (avec la Terre au centre et ayant pour limite le cercle de l'orbite de la Lune) est soumis à la contingence (les événements qui s'y déroulent peuvent être autrement qu'ils ne sont). Dans le monde supralunaire (au-delà du cercle délimité par la Lune) au contraire, les mouvements des astres sont nécessaires (ils ne peuvent être autrement qu'ils ne sont)., l'homme doit acquérir la vertu de (prudence, sagacité ou encore sagesse pratique), afin de nous aiguiller, de nous adapter, au moyen de règles générales (et non universelles).
Aristote affirme que le bonheur, qui se définit comme une activité conforme à la vertu, est la fin () de la vie. Ainsi, l'homme bon est celui qui réalise correctement sa fonction naturelle (), qui est d'exercer la partie rationnelle de son âme. Il s'agit de devenir véritablement un être humain grâce à un art () spécifique, c'est-à-dire de développer ce qui en moi fait qu'on peut me reconnaître comme faisant partie de la communauté des êtres humains. Or, la vertu est ce qui définit l'homme en tant qu'homme (et non en tant que charpentier, musicien, etc.).
Origine et composition du texte Titre vignette|Aristote, auteur de l’Éthique à Nicomaque. Son père et son fils s'appellent tous deux Nicomaque. Le titre de l'ouvrage, Éthique à Nicomaque (, en grec ancien) résulte très probablement d'un choix tardif et n'éclaire pas les intentions de l'auteur. Il fait référence à l'éthique et à une personne, Nicomaque.
Le mot « éthique » vient du grec , Voir wiktionary, qui signifie « mœurs, coutume » ; l'éthique est alors la science des mœurs. Mais Aristote rapproche ce terme d'un autre à la graphie voisine, , , qui signifie « habitude ». Cette notion d' est centrale dans l'éthique aristotélicienne (contrairement à la notion de mœurs), car elle sert à définir la vertu : .
Nicomaque est à la fois le nom de son fils (qu'Aristote a eu avec Herpyllis) et de son père. Néanmoins, la question de savoir si l’Éthique à Nicomaque est dédiée à Nicomaque (père ou fils) ou bien s'il s'agit d'une mention autre, est débattue ; Gweltaz Guyomarc'h semble indiquer que l’Éthique à Nicomaque est « dédiée » au fils d'Aristote ; selon Richard Bodéüs la mention de Nicomaque est plutôt le signe de son rôle important dans l'établissement du manuscrit.. Ivan Gobry discute de l'existence de cette mention , et de la pertinence des deux titres utilisés pour traduire, Éthique à Nicomaque ou Éthique de Nicomaque (pour Jean Voilquin par exemple). Gobry se range à l'avis de Werner Jaeger, qui soutient qu'Aristote n'avait pas l'intention de publier son Éthique : ce traité n'était, à sa mort, qu'un cahier de notes en vue d’un exposé oral. De plus, à l’époque classique d’Aristote, la dédicace des traités était chose inconnue. Nicomaque, le fils d’Aristote, a été plutôt l'éditeur de l'ouvrage, selon le P. Gauthier, aidé par Théophraste (successeur d'Aristote à la tête du Lycée), entre 310 et 300. Gobry écrit que . L’Éthique était en effet un cahier de notes, mises en forme par ses élèves dont Théophraste, qui découpa l'ouvrage en dix livres. Gobry propose de traduire le titre par Éthique Nicomachéenne, sur le modèle des Philippiques de Démosthène, des Catilinaires de Cicéron ou encore des Provinciales de Pascal, ce qui enlèverait selon l'historien l'ambiguïté de la paternité ou de la dédicace supposées de l'ouvrage.
Forme du texte La forme actuelle du texte, transmis par des copies médiévales, provient d'un arrangement éditorial dont la nature et l'importance restent difficiles à élucider.
Il n'existe pas de trace du découpage traditionnel en dix livres avant le L'intervalle correspondant aux livres V à VII est commun aux livres IV à VI de l’Éthique à Eudème, sans que les commentateurs ne s'accordent sur le recueil primitif de ce passage. L'authenticité de l'exposé fait en revanche consensus, tant par sa structure que par son contenu.. Selon Tricot, l’Éthique à Eudème aurait été rédigée à une époque antérieure à la fondation du Lycée, entre les années 348 à 355, et Aristote en aurait repris de larges morceaux dans son nouvel ouvrage..
Plan et contenu Livre I : la recherche du bien suprême
Aristote range la réflexion sur l'éthique dans une science générale, architectonique : la politique. Il écrit en effet que . Le préfacier de la traduction de Barthélemy-Saint-Hilaire, Alfredo Gomez-Muller explique que l'éthique est un savoir à la fois théorique et pratique et qu'elle s'identifie à la politique. La politique est la science qui a pour objet la vertu, or la vertu personnelle ne peut être pensée selon Aristote séparément de la vertu générale. Ainsi, la définition aristotélicienne et plus généralement grecque de l'éthique ignore . Le philosophe, selon Gomez-Muller, est directement intéressé par les affaires publiques. Son objectif n'est pas, dans ce livre I, de s'adonner à la contemplation hors de la vie de la cité, mais il doit .
Dans le livre I, Aristote cherche à définir le bien (en , ), se demande quelles sont ses causes, et s'il existe un bien générique ou plusieurs biens homonymes entre eux. Pour Pierre Pellegrin, spécialiste du Stagirite, Aristote conteste à la manière de Platon. Il s'appuie sur sa propre théorie des catégories, qui divisent l'être en général en dix genres suprêmes irréductibles les uns aux autres, créant ainsi une multiplicité qui ne se laisse pas ramener à une Idée ou Forme unique : . Aristote donne l'exemple de plusieurs biens correspondant à plusieurs arts ou techniques pour illustrer cela : la victoire pour la stratégie militaire, la santé pour la médecine. Même dans une seule catégorie, comme la quantité, il y a plusieurs sciences correspondant à plusieurs biens : la science médicale fixe la mesure en ce qui concerne les aliments à ingérer, la science gymnastique la mesure en termes d'exercices corporels à pratiquer.
Aristote substitue à l'Idée platonicienne unique et séparée, une hiérarchie des biens avec à son sommet un bien suprême auquel les autres sont subordonnés comme des moyens à une fin (, télos). Il refuse en effet l'extrême inverse de la réduction des biens particuliers à un Bien en soi, qui est l'homonymie entre les biens (par exemple : ils n'auraient rien de commun entre eux, sauf le nom). Aristote dit à propos des biens que . Pour unifier la notion de bien sans recourir à l'Idée séparée, Aristote cherche ce qui est commun aux biens sans interdire leur diversité dans la pratique : . Le bonheur en général, ajoute Pierre Pellegrin, correspond à l'acte de l'homme (et non plus seulement du médecin, du gymnaste ou du stratège) : être vertueux. Il y a donc un , et la hiérarchie des biens correspond à la hiérarchie des arts. Pellegrin prend l'exemple aristotélicien de la guerre, qui ne peut être une fin en soi, mais est subordonnée au bien de la cité. Aristote résume sa conception du bien ainsi : .
Livres II, III et IV : théorie et analyse des vertus
Dans le livre II, Aristote recherche ce qu'est la vertu. Le chapitre 4 a défini vice et vertu comme des états habituels () du caractère, et établi la distinction entre , à savoir états habituels (), facultés () et passions ()Éthique à Nicomaque, II, 4, 1105 b 19-30 ; 1106 a 11-12.. Les états habituels correspondent à « notre comportement bon ou mauvais relativement aux affections »; les facultés correspondent aux « aptitudes qui font dire de nous que nous sommes capables d'éprouver [ces passions] ».; enfin, les passions correspondent à « toutes les inclinations accompagnées de plaisir ou de peine ». Or, à la différence des facultés, vice et vertu ne sont pas par nature : ils sont le fruit d’un exercice et d’une activité de l’agent qui en est donc pleinement responsable. Au moment de définir la vertu, Aristote évoque le rôle primordial de l’habitude qui seule est susceptible d’actualiser et de favoriser la naissance de bonnes dispositions chez les citoyens. Il peut ainsi définir la vertu à partir de la notion de juste milieu. Voilà qui est résumé dans la fin de ce chapitre du livre II par une référence langagière qu'emploie Aristote :
Dans le livre III, Aristote se demande ce qu'est une action . La notion de volonté n'existe pas encore en un sens technique et précis du terme, comme chez Augustin d'Hippone. Selon Gauthier et Jolif, éditeurs dominicains de l’Éthique, Aristote lui-même ne parvient pas complètement à l'élaborer, il s'en tient à des termes familiers comme , , , .
Livre V : la vertu de Justice La thèse d'Aristote est que la Justice est la vertu souveraine, celle par laquelle l'homme accomplit sa finalité éthique. L'argument repose sur un examen rigoureux de la notion de Justice.
Justice universelle et justice particulière Aristote commence par définir la Justice de manière intuitive : « Nous observons que tout le monde entend signifier par justice cette sorte de disposition qui rend les hommes aptes à accomplir les actions justes, et qui les fait agir justement et vouloir les choses justes ; de la même manière, l’injustice est cette disposition qui fait les hommes agir injustement et vouloir les choses injustes1129 a.. » Se pose alors la question de savoir ce qui relève effectivement d’une action « juste », et ce qui peut effectivement être considéré comme « injuste ».
Le point de départ de l’argumentation réside en la distinction entre les actions et choses appelées « justes » car conformes à la loi, auquel cas la notion de Justice renvoie à l’idée de légalité, et celles considérées « justes » car équitables, auquel cas la notion de Justice s’entend comme expression de l’égalité. Réciproquement, « on considère généralement comme étant injuste à la fois celui qui viole la loi, celui qui prend plus que son dû, et enfin celui qui manque à l’égalité, de sorte que de toute évidence l’homme juste sera à la fois celui qui observe la loi et celui qui respecte l’égalité1129 b.. »
Selon Aristote, la justice-légalité est la Justice totale, ou universelle, dans la mesure où toutes les actions prescrites par la loi visent le bien commun, l’intérêt de tous les membres de la communauté politique, du moins pourvu que la loi ait été correctement établie. Par conséquent, vivre conformément à des lois bien pensées équivaut à vivre de manière éthique : « Cette forme de justice, alors, n’est pas une partie de la vertu, mais la vertu tout entière, et son contraire, l’injustice, n’est pas non plus une partie du vice, mais le vice tout entier1130 a.. »