vignette|upright=1.2|Carte postale illustrée par Hans Baluschek (1870-1935)

Am Brunnen vor dem Tore (littéralement « À la fontaine devant le portail ») est le premier vers d'un lied allemand, connu autant comme chanson populaireVolkslied, que comme mélodie artistiqueKunstlied.

Le titre original est Le TilleulDer Lindenbaum. Les paroles sont de Wilhelm Müller, et fait partie d'un cycle de poèmes que Müller nomma Le Voyage d'hiverDie Winterreise. Franz Schubert a mis en musique ce cycle de poèmes sous le nom de Voyage d'hiverWinterreise , et dans ce cadre, également Le Tilleul comme mélodie d'art. Dans la réécriture la plus connue et la plus populaire du morceau de Schubert par Friedrich Silcher, ce morceau est devenu une chanson populaire, sous le titre de son premier vers.

Le poème de Müller

Wilhelm Müller publia tout d'abord le poème sous le titre « Le Tilleul » dans « Urania – Livre de poche pour 1823Urania – Taschenbuch auf das Jahr 1823 », parmi les livres de pocheCes publications à bon marché ont pu grâce à leur grande diffusion s'offrir des auteurs de la qualité de Goethe, Schiller ou Wieland ou almanachs, tels qu'on les aimait au début du , et qui offraient plusieurs centaines de pages de poèmes, de récits et d'histoires. Le poème y formait le cinquième d'un cycle, nommé « Chants d'errance de Wilhelm Müller. Le voyage d'hiver, en 12 chantsWanderlieder von Wilhelm Müller. Die Winterreise. In 12 Liedern ». Le texte parut tel quel, édité par Christian G. Ackermann à Dessau, dans une suite étendue à 24 poèmes du « Voyage d'hiver », dédiée à Carl Maria von Weber, dans deux petits volumes nommés « Poèmes posthumes tirés des écrits d'un corniste ambulantGedichte aus den hinterlassenen Papieren eines reisenden Waldhornisten » en 1824On pourra consulter le texte allemand des 24 poèmes sur :Wikisource:de:Winterreise. Pour que le lecteur puisse suivre le présent article, mentionnons les titres traduits des 24 poèmes : 1 : "Bonne nuit", 2 : "La girouette", 3 : "Larmes gelées", 4 : "Engourdissement", 5 : "Le Tilleul", 6 : "Inondation", 7 : "Sur la rivière", 8 : "Regard en arrière", 9 : "Feu follet", 10 : "Étape", 11 : "Rêve de printemps", 12 : "Solitude", 13 : "La poste", 14 : "La tête de vieillard", 15 : "La corneille", 16 : "Dernier espoir", 17: "Dans le village", 18 : "Matin de tempête", 19 : "Illusion", 20 : "Le poteau indicateur", 21 : "L'auberge", 22 : "Courage !", 23 : "Les trois soleils", 24 : "Le joueur de vielle". .

Le texte

Le tableau juxtalinéaire ci-dessous donne : Le numéro de strophe Le texte original du poème, vers par vers Sa prononciation en Alphabet Phonétique International (API) Une traduction sans prétention littéraire, mais cherchant à rendre le rythme du poème.

     Original  APITraduction1Am Brunnen vor dem Tore,Da steht ein Lindenbaum:Ich träumt’ in seinem SchattenSo manchen süßen Traum.[amˈbʁʊnənˌfoːɐdemˈtoːʁə][daːˈʃteːtaɪ̯nˈlindənˌbaʊ̯m][ɪçˈtʁɔɪ̯mtɪnˌzaɪ̯nəmˈʃatən][zoːˈmançənˌzyːsənˈtʁaʊ̯m] À la fontaine devant la porte se tient un tilleulJ'ai rêvé sous son ombremaint rêve délicieux2Ich schnitt in seine Rindeso manches liebe Wort;Es zog in Freud und LeideZu ihm mich immer fort.[ɪçˈʃnɪtɪnˌzaɪ̯nəˈʁɪndə][zoːˈmançəsˈliːbəˌvɔʁt][ɛsˌʦoːkɪnˈfʁɔɪ̯tʊntˈlaɪ̯də][ʦuːˈiːmmɪçˈɪmɐˌfɔʁt] J'ai gravé dans son écorceTant de mots chers et doux ;La joie comme la peine me ramenaient vers lui.3Ich mußt’ auch heute wandernVorbei in tiefer Nacht,Da hab ich noch im DunkelDie Augen zugemacht.[ɪçˈmʊstaʊ̯χˌhɔɪ̯təˈvandɐn][foːɐ̯ˈbaɪ̯ɪnˈtiːfɐˌnaχt][daːˈhapɪçˌnɔχɪmˈdʊŋkəl][diːˈaʊ̯ɡənˈʦuːˌɡəmaχt]J'ai dû encore aujourd'hui traverser la nuit profonde Et j'ai fermé les yeuxdans l'obscurité. 4Und seine Zweige rauschten,Als riefen sie mir zu:Komm her zu mir, Geselle,Hier findst Du Deine Ruh![ʊntˌzaɪ̯nəˈʦvaɪ̯ɡəˈʁaʊ̯ʃtən][alsˈʁiːfənˌziːmiːɐ̯ˈʦuː][ˈkɔmheːɐʦuːˌmiːɐ̯gəˈzɛlə][hiːɐˈfɪnts(t)duːˌdaɪ̯nəˈʁuː] Et ses rameaux bruissaientComme s'ils me disaient : Viens vers moi l'ami!

Tu y trouveras ton repos.5 Die kalten Winde bliesenMir grad in’s Angesicht;Der Hut flog mir vom Kopfe,Ich wendete mich nicht.[diːˌkaltənˈvɪndəˈbliːzən][miːɐ̯ˈgʁaːtɪnsˈanɡəˌzɪçt][deɐˈhuːtfloːkˌmiːɐ̯fɔmˈkɔpfə][ɪçˈvɛndetəˌmɪçˈnɪçt] Les vents froids me soufflaienten plein visage ;Arrachaient mon chapeau :Je ne me retournai pas6 Nun bin ich manche StundeEntfernt von jenem Ort,Und immer hör ich’s rauschen:Du fändest Ruhe dort. [nuːnˌbɪnɪçˈmançəˈʃtʊndə][ˌɛntˈfɛʁntfɔnˈjeːnəmˌɔʁt][ʊntˈɪmɐˌhøːʁɪçsˈʁaʊ̯ʃən][duːˈfɛndəstˈʁuːəˌdɔʁt] Maintenant pour longtempsJe suis bien loin de là,Mais j'entends son bruissement / je l'entends murmurer :Tu aurais le repos ! rauschen : bruire, murmurer ; substantif : bruissement, murmure

Métrique et forme

Le poème suit rigoureusement le modèle formel déjà connu à l'époque de Müller : strophes en quatrains, avec une assonance terminale alternativement à deux et une syllabe ; dans chaque quatrain, le deuxième et le quatrième vers riment. Un tempo de marche rythme l'ensemble : des iambes, avec trois accents par vers (voir transcription API).

Cette forme est connue en littérature allemande sous le nom de « strophe populaire ». Cependant les chants populaires ne se plient pas à une forme définie ; c'est ainsi que l'on trouve par exemple dans le recueil connu de chants populaires « Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant – ou – La corne d'abondance du garçon) » une grande variété de mètres, de schémas de rimes et de formes de strophes. Cette forme de strophe populaire, chez les romantiques a été considérée comme une forme poétique musicale, chantante, suggérant la simplicité, et pour cela très appréciée et solidement établie. Un exemple en est le poème « L'anneau briséDas zerbrochene Ringlein » d'Eichendorff, précédant de dix ans le Voyage d'hiver, et dont le « débutIn einem kühlen Grunde/Da geht ein Mühlenrad », sonne comme le Tilleul. Mais Müller manie le schéma formel dans ce dernier titre très rigoureusement, en se refusant toute variation.

Presque tous les poèmes du Voyage d'hiver sont construits sur une métrique et une forme analogue. Le critique contemporain remarque ainsi que le flot tranquille des vers ainsi engendré est à peine altéré par les sombres thèmes et atmosphères du Voyage d'hiver. Ce contraste produit des effets très forts, et Vollmann parle même de « terreur Rolf Vollmann Wilhelm Müller und die Romantik in ». Erika von Borries argumente selon les mêmes lignes : le contraste entre le flot tranquille de la parole et son signifié inquiétant donne au cycle de poèmes une expression « effrayante et étonnante ».

Contexte : le Voyage d'hiver

vignette|upright=1.2|Contexte du lied – Un voyage en hiver Le Tilleul est un épisode dans une action, de construction assez lâche, selon laquelle les poèmes du cycle de Müller s'ordonnent. Avant son début se trouve l'échec d'une liaison amoureuse de l'acteur, un jeune homme parlant à la première personne. Le premier poème du cycle, « Bonne nuitGute Nacht » décrit la situation de départ : l'acteur quitte dans une nuit d'hiver la maison des parents de sa bien-aimée, et commence une errance solitaire sans but, dont les étapes sont rendues par les poèmes du cycle. Parmi ces étapes figurent des fleuves gelés et des hauteurs rocailleuses enneigées, des villages et des cimetières – et bien sûr le Tilleul.

Le Voyage d'hiver a été décrit comme un drame solitairePar exemple par Leistner dans sa préface à : , ou aussi comme une suite de « poèmes de rôlesVollmann dans Rollengedichte ». À chaque étape, seul l'acteur parle : avec lui-même, ou encore avec la Nature ou avec son propre cœur. Certains motifs contrastés se répètent encore et encore : amour et désespérance suicidaire, paysage d'hiver gelé et flot d'émotions (surtout sous forme de larmes), défi et résignation, mais par-dessus tout, comme instinctive, compulsive, l'errance et .

vignette|upright=1.4|De gauche à droite : Wilhelm Müller, Franz Schubert, et Friedrich Silcher Dans tout le cycle, les oppositions verbales sont saisissantes (chaudes larmes – neige ; geler – fondre, etc.), tournures propres au chant populaire, peu enclin à donner dans la nuance délicate. Selon Erika von Borries, Müller réussit à transmettre les émois d'un moderne dans le cadre des formes anciennes et à l'effet naïf . Les leitmotifs du Tilleul, le rêve et l'apaisement, apparaissent souvent dans le cycle, avec chaque fois des significations différentes, qui selon Borries sont la représentation poétique d'un monde devenu incertain.

L'ensemble du cycle et le concept d'hiver (voir Germania – Un conte d'hiver de Heine) serait, selon Achim Goeres une métaphore pour la politique de restauration qui suivit le Congrès de Vienne. Comme chez Heine, l'hiver politique s'oppose au « mai ». Le critique musical décrit ainsi la dimension politique du Voyage d'hiver : Le Voyage d'hiver présente, par son inimitable unité du texte et de la musique un des plus émouvants, si ce n'est le plus émouvant témoignage de cet esclavage politique, que Heine avait dénoncé comme la véritable cause de l’ironie romantique et sa douleur de vivre. […] Ce qui le pousse en vérité, et ne le laisse jamais en repos, même dans « l’auberge impitoyable », l'hôtellerie froide de la mort, ce qui finalement l'unit à l'errance du mendiant et du joueur de viole, c'est le quintal de fardeau du destin de tout un chacun en général.

Le texte de Müller du Voyage d'hiver paraît en 1822 dans le périodique annuel interdit Urania, dont un texte de Müller, déjà, avait été le prétexte pour l'interdiction. Schubert lui-même n'était pas politiquement engagé, mais il avait des liens étroits avec les cercles de l’opposition intellectuelle (nouvelle édition des œuvres complètes)Ainsi, Schubert, à partir de 1818 faisait partie d'un cercle privé avec Anton Ottenwald, Josef Kenner, Friedrich May et Johann Senn, où l'on s'occupait de questions littéraires, artistiques, éthiques et nationales. En 1820, la police fit chez Senn une perquisition dans les écrits, et l'incarcéra. Il semble que Schubert se soit interposé lors de l'interpellation, et ait proféré à l'égard des fonctionnaires des injures verbales et des jurons, et qu'il ait reçu un avertissementMême si Schubert lui-même n'était pas un agitateur politique, il avait des contacts constants avec l'opposition politique, que Metternich faisait espionner secrètement par hommes : Müller-Lieder aus dem Underground, Zeitschrift der Gesellschaft der Musikfreunde in Wien .

On a essayé par différents moyens de structurer les poèmes du Voyage d'hiver. Par exemple, Norbert Michels part de groupes de quatre poèmes (ici : le Tilleul, « InondationWasserflut », « Sur la rivièreAuf dem Flusse » et « Regard en arrièreRückblick »), où le premier poème d'un groupe représente d'après lui une innovation, un nouvel aspect psychique, ou une nouvelle espérance du sujet.

Construction

À partir de la structure temporelle du poème, on peut distinguer clairement trois parties : les deux premières strophes sont en partie intemporelles, en partie connectées à un passé très lointain. Ce n'est qu'à la troisième strophe que l’acteur prend part au Voyage d'hiver : il commence à raconter un événement récent : il est passé (ce jour) devant le tilleul. La sixième strophe contient un regard en arrière de l'acteur, qui se tient dans le présent de la diégèse (Maintenant)Cette approche par la structure en temps est adoptée par , et .