John Rogers Searle, né à Denver dans l'État du Colorado le et mort le à Tampa, est un philosophe américain. Il appartient au courant analytique, et est un spécialiste de la philosophie du langage, ainsi que de la philosophie de l'esprit.
Biographie
Jeunesse et formation En 1949, John Searle est admis à l'université du Wisconsin à Madison. Trois ans plus tard, il se voit attribuer une bourse Rhodes qui lui permet de poursuivre ses études à l'université d'Oxford où il obtient un Bachelor of Arts en 1955 et, en 1959, un Master of Arts ainsi qu'un doctorat. À Oxford, il suit les cours de P. F. Strawson et de J.L. Austin, deux philosophes britanniques issus de la tradition analytique et ayant joué un rôle décisif dans le renouvellement de la réflexion sur le langage. J.L. Austin aura plus particulièrement influencé Searle par son analyse pragmatique du langage ordinaire et par son approche linguistique des faits de perception.
Nommé professeur à l'université de Berkeley en 1959, Searle mène ses réflexions sur le langage. Dans son premier ouvrage (Speech Acts, 1969), il développe la notion d'« acte de langage » reprise d'Austin. Deux autres ouvrages (Expression and Meaning, 1979, et Foundations of Illocutionnary Logic, 1985) viendront compléter cette période de sa réflexion. À partir de 1980, John Searle s'intéresse plus particulièrement à des problèmes de philosophie de l'esprit (Intentionality, an Essay in the Philosophy of Mind, 1983) et développe, dans un premier temps, une critique de l'ensemble des approches computationnalistes de la conscience (Minds, Brains and Science, 1984, et The Rediscovery of Mind, 1992). Depuis, il a publié un certain nombre d'ouvrages et articles tentant d'élargir sa conception à la fois naturaliste et non-réductionniste de l'esprit aux questions de société, de culture, de rationalité et de libre-arbitre (The Construction of Social Reality, 1995, Mind, Langage and Society: Philosophy in the Real World, 1998, Rationality in Action, 2001, Freedom and Neurobiology, 2004).
John Searle, qui, en 1968, faisait partie du bureau d'administration de son université, a publié également un récit de la révolte étudiante à Berkeley (The Campus War, 1971).
Pensée
Philosophie du langage
S'appuyant sur la théorie des actes de langage de J. L. Austin, Searle propose de comprendre comment le langage nous permet de faire des choses, de les réaliser, notamment par les promesses, les proclamations, les discours d'autorité, etc. Ainsi, certaines paroles ou expressions n'ont pas pour fonction de décrire des états de choses mais de les réaliser. Par exemple, proclamer « La séance est ouverte! » réalise l'ouverture de la séance. C'est dans cette capacité à réaliser certains actes dans un cadre conventionnel que réside la « force illocutoire » des énoncés. Cette force illocutoire n'est pas propre aux énoncés performatifs, car la plupart des énoncés ont un « but illocutoire » (une fonction) qui permet de les distinguer entre eux sans tenir compte de ce à quoi ils réfèrent ou de leurs divers prédicats. Ainsi, lorsqu'un locuteur énonce les deux phrases suivantes : « Jean fume beaucoup » et « Jean fume-t-il beaucoup ? », ce locuteur réfère à un même objet qui est Jean et il emploie le même prédicat « fume beaucoup », mais il accomplit deux actes illocutoires différents : dans un cas il exprime une assertion dont la fonction est descriptive, et dans l'autre il pose une question dont la fonction est dite directive. Dans le prolongement d'Austin, Searle distingue ainsi :
les assertifs : un acte assertif engage le locuteur sur la véracité d'une proposition. Exemple : informer. les directifs : un directif correspond à la tentative de la part du locuteur d'obtenir quelque chose de son destinataire. Exemple : demander. les promissifs : un promissif engage le locuteur sur le déroulement de l'action. Exemple : promettre. les expressifs : ils expriment l'état psychologique du locuteur (par exemple, la gratitude). Exemple : remercier. les déclaratifs : ils modifient un état institutionnel. Exemple : déclarer la guerre.
Toutefois, il n'existe selon Searle que deux façons essentielles d'envisager les rapports qu'un énoncé peut entretenir avec le monde :
« Il appartient au but illocutoire de certaines illocutions de rendre les mots (plus exactement leur contenu propositionnel) conformes au monde, tandis que d'autres ont pour but illocutoire de rendre le monde conforme aux mots. »J.R. Searle, Sens et expressions, trad. fr. J. Proust, Paris, Minuit, 1982, .
L'alternative est donc simple. Soit l'énoncé vise à « dire vrai » au sujet du monde, auquel cas ce qu'il dit doit être conforme au monde. Soit l'énoncé vise à « rendre vrai » un état du monde, auquel cas le monde devra, si l'acte de parole est réussi, se conformer à ce qui est dit. Searle distingue ainsi des « directions d'ajustement » du langage au monde qu'il repérera également dans son analyse du rapport de l'esprit au monde.
Searle a par la suite travaillé avec Daniel Vanderveken sur cette théorie des actes de langage afin de déterminer la réussite partielle ou complète de tels actes.
Philosophie de l'esprit
L'intentionnalité La notion d'intentionnalité caractérise, en philosophie analytique notamment, une spécificité attribuée à l'esprit et à la conscience, celle d'être à propos de quelque chose, de porter sur ce qui lui est extérieur. Dans son sens philosophique, cette notion ne doit donc pas être confondue avec son usage courant, lié à l'idée de volonté. Au sens philosophique, avoir conscience de façon intentionnelle signifie avoir conscience de quelque chose qui diffère de la conscience même que nous en avons. Ce trait distinguerait fondamentalement l'esprit des objets physiques dont l'identité n'inclut pas autre chose qu'eux-mêmes.
Searle commence à réfléchir sur l'intentionnalité à travers des problématiques de philosophie du langage pour la définir comme une simple relation, d'abord du langage au monde, puis de l'esprit au monde. Lorsqu'on fait de l'intentionnalité une spécificité de l'esprit, c'est souvent pour indiquer une caractéristique qui distingue de façon essentielle l'esprit des phénomènes naturels que la science étudie. Or, Searle refuse cette distinction, mais il veut aussi en reconnaitre la spécificité par rapport aux autres phénomènes naturels. Dans L'Intentionalité, Searle élabore alors une tentative de naturalisation de l'intentionnalité tout en conservant une attitude non-réductionniste à son égard : le cerveau produirait de l'Intentionalité (avec un « i » majuscule et un seul « n » dans le vocabulaire de Searle : en anglais, intentionnalité se dit et s'écrit intentionality), mais l'Intentionalité serait indissociable d'un vécu de conscience nous mettant en rapport avec le monde.
Searle redéfinit ainsi l'intentionnalité à la fois comme la capacité biologique fondamentale de l'esprit de mettre l'organisme en rapport avec le monde, et comme une expérience consciente subjective. Si cette capacité est commune aux états mentaux et au langage, l'intentionnalité du langage n'est toutefois que dérivée : elle implique en effet toujours d'abord une intentionnalité intrinsèque du locuteur qui doit se présenter à l'esprit ce qu'il dit.
C'est sur la base de cette distinction entre intentionnalité « intrinsèque » et intentionnalité « dérivée » que Searle va critiquer la conception computationnaliste de l'esprit, qui fait quant à elle l'économie de l'intentionnalité intrinsèque dans sa description du langage et des états mentaux. Pour les adeptes du computationnalisme, la reproduction artificielle d'un comportement langagier (ou intelligent) suffirait à produire de l'intentionnalité dans la mesure où celle-ci consisterait essentiellement dans la manipulation des symboles selon des règles syntaxiques, comme le ferait un algorithme dans un programme informatique. Or, pour Searle, l'intentionnalité est toujours en dernière instance un état mental situé dans l'esprit d'un sujet conscient qui, contrairement à l'ordinateur, manipule toutes sortes d'expressions en faisant subjectivement l'expérience d'un certain contenu sémantique, c'est-à-dire exprimant une signification pour lui. Nier cette dimension sémantique et subjective de l'intentionnalité reviendrait, selon Searle, à considérer le langage comme une simple production de sons ou de graphes agissant de façon purement causale sur l'environnement, ce qui parait absurde. C'est justement en ayant recours à cette sorte de démonstration par l'absurde que Searle conçoit l'expérience de pensée bien connue de la Chambre chinoise.
Naturalisme biologique, émergentisme À l'instar de la grande majorité des philosophes de l'esprit, Searle admet parfaitement l'unité de nature entre le cerveau et l'esprit, y compris pour ce qui relève des aspects les plus subjectifs de la conscience. Mais il se distingue par son naturalisme non-réductionniste qu'il qualifie de "biologique". Qualifier ainsi le naturalisme de biologique, c'est mettre l'accent sur le fait que le niveau propre de compréhension de la conscience, comme des autres processus liés à la vie, est le niveau biologique, celui des organismes vivants.
Dans La Redécouverte de l'esprit, il développe pour la première fois cette conception en défendant une position anti-réductionniste des états qualifiés d'"émergents". Selon Searle, il existe dans la nature toutes sortes de propriétés émergentes ou holistiques, telles que la "liquidité" de l'eau ou la couleur du ciel, qui ne sont pas présentes à l'échelle des constituants des choses qu'elles caractérisent. Au niveau de la molécule chimique par exemple, parler de "liquidité" ou de couleur n'a pas de sens et ne renvoie à rien. Pourtant, la liquidité de l'eau composée de molécules de H2O est bien une caractéristique réelle de l'eau à un certain niveau de description. Ainsi en va-t-il, selon Searle, des états mentaux qui sont tous des états naturels du cerveau. La conscience, c'est-à-dire l'ensemble des états subjectifs dont un agent fait l'expérience, est elle-même une propriété naturelle du cerveau, bien qu'elle ne soit en aucun cas réductible dans sa description aux processus neurobiologiques sous-jacents.
Toutefois, si une réduction de la conscience conduisant à sa redéfinition ("réduction ontologique") semble impossible, une "réduction causale" reste parfaitement envisageable. Searle conçoit en effet l'émergence non pas seulement comme une différence de niveau de description, mais aussi comme un processus causal vertical, à la fois ascendant et descendant, entre les constituants d'une réalité et ses propriétés de surface. C'est le cas de l'eau dont les propriétés macroscopiques d'écoulement sont causées par le comportement des molécules H2O au niveau microscopique. C'est là encore le cas de la conscience qui est produite dans la structure générale du cerveau par le comportement de ses cellules opérant au niveau de sa microstructure. Cette relation de causalité verticale entre les constituants du cerveau et sa structure générale permet à Searle de repenser à nouveaux frais les relations d'identité et de causalité qui existent entre l'esprit et le corps.
Ontologie subjective et connaissance objective