La Table d’émeraude ( en latin) est un des textes les plus célèbres de la littérature alchimique et hermétique. C’est un texte très court, composé d'une douzaine de formules allégoriques et obscures, dont la plus célèbre :
Selon la légende, elle présente l’enseignement d'Hermès Trismégiste, fondateur mythique de l'alchimie, et aurait été retrouvée dans son tombeau, gravée sur une tablette d’émeraude. La plus ancienne version connue se trouve en appendice d’un traité arabe datant au plus tard du début du . Elle a été largement commentée au Moyen Âge et surtout à la Renaissance.
Malgré le discrédit scientifique de l'alchimie et le développement de la chimie moderne au , elle a continué à fasciner occultistes et ésotéristes.
Historique
À partir du , on voit apparaître dans l'Égypte hellénistique des textes grecs attribués au personnage mythique d'Hermès Trismégiste, détenteur de toutes les connaissances. Il s'agit d'un ensemble hétéroclite de textes (les Hermetica) à caractère parfois alchimique, mais aussi magique, astrologique ou médicinal, qui culmine avec les traités mystico-philosophiques du Corpus Hermeticum du ou . Dans l'un d'eux, la Koré Kosmou (la « pupille du monde »), Hermès grave et cache ses enseignements avant de remonter au ciel « afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde ».
En 640, l'Égypte, devenue entre-temps chrétienne et byzantine, est conquise par les Arabes qui vont perpétuer la tradition hermétique et alchimique dans laquelle s'inscrit la Table d'émeraude.
Jusqu'au début du , on ne connaissait que des versions latines de la Table d’émeraude, les plus anciennes remontant au . Ce sont l’historien des sciences anglais E.J. Holmyard (1891-1959) et l’orientaliste allemand Julius Ruska (1867-1949), qui en ont retrouvé les premières versions arabesHolmyard, E.J. Nature, , vol. 112, 1923, . - Julius Ruska (1926).
Les versions arabes
La Table d'émeraude a été retrouvée sous différentes versions dans diverses œuvres arabes anciennes. La plus ancienne version figure en appendice d’un traité qui aurait été composé au Kraus, Paul 1942-1943. Jâbir ibn Hayyân: Contribution à l'histoire des idées scientifiques dans l'Islam. I. Le corpus des écrits jâbiriens. II. Jâbir et la science grecque. Cairo: Institut français d'archéologie orientale, vol. II, ; Weisser, Ursula 1980. Das Buch über das Geheimnis der Schöpfung von Pseudo-Apollonios von Tyana. Berlin: De Gruyter, ., le Livre du secret de la Création, . Ce texte se présente comme une traduction d’Apollonius de Tyane, sous son nom arabe Balînûs. L’hypothèse d'un original grec est vraisemblable, même si aucun manuscrit n'a été retrouvé qui reprend les travaux de Ursula Weisser (1980) ; l'attribution à Apollonius, quoique fausse (pseudépigraphique), est courante dans les textes arabes médiévaux de magie, d’astrologie ou d’alchimie.
L'introduction du Livre du secret de la Création est un récit qui explique notamment que « toutes choses sont composées de quatre principes élémentaires, le chaud, le froid, l’humide et le sec » (les quatre qualités d'Aristote), dont les combinaisons expliquent les « rapports de sympathie et d’antipathie entre les êtres ». Balînûs « maître des talismans et des merveilles » pénètre dans une crypte sous la statue d’Hermès Trismégiste et y trouve la tablette d’émeraude entre les mains d’un vieillard assis, et un livre. Le cœur de l’ouvrage est pour l'essentiel un traité alchimique où on trouve notamment pour la première fois l'idée que tous les métaux sont constitués à partir du soufre et du mercure, théorie fondamentale de l’alchimie au Moyen Âge. Le texte de la Table d’émeraude vient en dernier, comme en appendice« C'est ici le livre du sage Bélinous [Apollonius de Tyane], qui possède l'art des talismans : voici ce que dit Bélinous. […] Il y avait dans le lieu que j'habitais [Tyane] une statue de pierre, élevée sur une colonne de bois ; sur la colonne, on lisait ces mots : Je suis Hermès, à qui la science a été donnée…. Tandis que je dormais d'un sommeil inquiet et agité, occupé du sujet de ma peine, un vieillard dont la figure ressemblait à la mienne, se présenta devant moi et me dit : Lève-toi, Bélinous, et entre dans cette route souterraine, elle te conduira à la science des secrets de la Création…. J'entrai dans ce souterrain. J'y vis un vieillard assis sur un trône d'or, et qui tenait d'une main une tablette d'émeraude… J'appris ce qui était écrit dans ce livre du Secret de la Création des êtres… [Table d'émeraude :] Vrai, vrai, indiscutable, certain, authentique ! Voici, le plus haut vient du plus bas, et le plus bas du plus haut ; une œuvre des miracles par une chose unique… », et la question s'est longtemps posée de savoir s’il s’agissait d’une pièce rapportée, de portée uniquement cosmogonique, ou bien s’il forme un tout avec le reste de l'ouvrage, auquel cas il a dès l'origine une signification alchimique. Il a été récemment avancé qu'il s'agit en fait d'un texte de magie talismanique, et que la confusion vient d'une erreur de traduction de l'arabe au latinDidier Kahn, Le Fixe et le volatil, CNRS Éditions, 2016, , qui reprend ..
L’émeraude est la pierre traditionnellement associée à Hermès, comme le mercure est son métal, Mars étant associée aux pierres rouges et au fer, Saturne aux pierres noires et au plomb qui cite Julius Ruska op. cit.. Dans l'Antiquité, Grecs et Égyptiens désignaient comme émeraude la plupart des minéraux de couleur verte (jaspe vert et même granit vert), et au Moyen Âge c'était le cas pour des objets en verre coloré, comme la « Table d'émeraude » des rois wisigothsVoir Rachel Arié Études sur la civilisation de l'Espagne musulmane, Brill Archive, 1990 ou la Sacro Catino de Gênes (un plat dont s'emparèrent les croisés lors du sac de Césarée en 1011, et qui passait pour avoir été offert par la Reine de Saba à Salomon et avoir servi lors de la Cène)Jack Lindsay, Les origines de l'alchimie dans l'Égypte gréco-romaine (1986) .
Cette version de la Table d’émeraude se retrouve aussi dans le Kitab Ustuqus al-Uss al-Thani (Livre élémentaire du fondement) attribué à l’alchimiste du Jâbir ibn Hayyân, connu en Europe sous le nom de Geber.
Une autre version se trouve dans un livre hétéroclite du , le Secretum secretorum (Secret des secrets, Sirr al-asrâr), qui se présente comme une pseudo-lettre d’Aristote à Alexandre le Grand pendant la conquête de la Perse, et qui traite de politique, de morale, de physiognomonie, d’astrologie, d’alchimie, de médecine Le texte est là-aussi attribué à Hermès mais sans le récit de la découverte de la tablette.
Le topos littéraire de la découverte de la sagesse cachée d'Hermès se retrouve dans d'autres textes arabes des environs du . Notamment dans le livre de Cratès : alors qu'il se trouve en prière dans le temple de Sérapis, Cratès, un philosophe grec, a la vision d'« un vieillard, le plus beau des hommes, assis dans une chaire ; il était revêtu de vêtements blancs et tenait à la main une planche de la chaire, sur laquelle était placé un livre […]. Quand je demandais quel était ce vieillard, on me répondit : C'est Hermès Trismégiste, et le livre qui est devant lui est un de ceux qui contiennent l'explication des secrets qu'il a cachés aux hommes. »Le livre de Cratès, traduction française d'Octave Houdas du manuscrit arabe 440 de la Bibliothèque universitaire de Leyde in Marcellin Berthelot, Histoire des sciences. La chimie au Moyen Âge, t. III : L'alchimie arabe (1893). C'est aussi le cas dans le texte connu sous le nom latin de Tabula Chemica de Senior Zadith, c'est-à-dire l'alchimiste arabe Ibn Umail, dans lequel une table de pierre, repose sur les genoux d'Hermès Trismégiste, dans la chambre secrète d'une pyramideH.E. Stapleton, 1933, Three Arabic Treatises on Alchemy by Muhammad bin Umail ( Century A.D.). Memoirs of the Asiatic Society of Bengal, XII, Calcutta. : « I saw on the roof of the galleries a picture of nine eagles with out-spread wings […] On the left side were pictures of people standing … having their hands stretched out towards a figure seated inside the Pyramid, near the pillar of the gate of the hall. The image was seated in a chair, like those used by the physicians. In his lab was a stone slab. The fingers behind the slab were bent as if holding it, an open book. On the side viz. in the Hall where the image was situated were different pictures, and inscriptions in hieroglyphic writing [birbawi] » « je vis sur le haut de la galerie l'image de neuf aigles aux ailes déployées […] Sur la gauche il y avait des personnages debout, leurs mains tendues vers une figure assise dans la pyramide, près du pilier de la porte. La figure était assise sur un siège semblable à ceux des médecins. Sur ses genoux il tenait une tablette de pierre comme un livre ouvert. Sur le côté opposé de la salle on voyait d'autres images et des inscriptions hiéroglyphiques ». Ici la table n'est pas gravée d'un texte mais de symboles « hiéroglyphiques ».
Les premières versions latines et les commentaires médiévaux
Les versions latines Le livre du secret de la création fut traduit en latin (Liber de secretis naturae) au début du par Hugues de Santalla, mais cette version de la Table d’émeraude ne fut pas très répandueLe Liber De secretis naturae du Ps. Apollonius de Tyane, traduction latine par Hugues de Santalla du Kitæb sirr al-halîqa. Édition et présentation par Françoise Hudry, in: Chrysopoeia, 6, .
Le Secretum Secretorum est traduit en latin en version courte par Johannes Hispalensis ou Hispaniensis (Jean de Séville) vers 1140, puis en version longue par Philippe de Tripoli vers 1220, et est un des livres les plus célèbres du Moyen Âgeexemplaire de la bibliothèque nationale (Manuscrits occidentaux, inv. Latin 11118 vers 1220).
Une troisième version latine se trouve dans un traité d’alchimie datant probablement aussi du (mais dont on ne connaît pas de manuscrit avant le ), le Liber Hermetis de alchimia (Livre d’alchimie d’Hermès). C'est cette version, dite « vulgate » qui est la plus répandue. Le traducteur de cette version ne comprit pas le mot arabe tilasm qui signifie talisman, et le transcrivit en latin telesmus ou telesmum (qui deviendra en français télesme), et fut diversement interprété par les commentateurs « devenant l’un des termes les plus caractéristiques - et les plus vagues - de l’alchimie ».
Texte latin et français
Tabula smaragdina Hermetis Trismegisti
La Table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, père des Philosophes (traduction de l’Hortulain)
«Il est vrai, sans mensonge, certain, & très véritable : Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d'une seule chose. Et comme toutes les choses ont été, & sont venues d’une, par la médiation d’une: ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique, par adaptation. Le soleil en est le père, la lune est sa mère, le vent l’a porté dans son ventre ; la Terre est sa nourrice. Le père de tout le telesme de tout le monde est ici. Sa force ou puissance est entière, si elle est convertie en terre. Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais doucement, avec grande industrie. Il monte de la terre au ciel, et derechef il descend en terre, & il reçoit la force des choses supérieures et inférieures. Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde ; et pour cela toute obscurité s’enfuira de toi. C'est la force forte de toute force : car elle vaincra toute chose subtile, et pénétrera toute chose solide. Ainsi le monde a été créé. De ceci seront & sortiront d'admirables adaptations, desquelles le moyen en est ici. C’est pourquoi j'ai été appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie de tout le monde. Ce que j’ai dit de l'opération du Soleil est accompli, et parachevé. »
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