Søren Aabye Kierkegaard ( ), né le et mort le à Copenhague, est un théologien, philosophe, écrivain et poète danois protestant, dont l’œuvre est considérée comme une première forme de l'existentialisme chrétien.

Son œuvre est constituée de textes critiques sur la religion organisée, le christianisme, la morale, l'éthique, la psychologie, la philosophie religieuse, et montre un goût pour la métaphore, l'ironie et les paraboles. Une grande partie de son travail traite de la manière dont on vit en tant qu'individu unique, donnant la priorité à la réalité humaine concrète sur la pensée abstraite et soulignant l'importance du choix et de l'engagement personnel.

Les premiers travaux de Kierkegaard ont été publiés sous différents pseudonymes qu'il utilisait pour présenter des points de vue différents. Il explorait les questions sous différents angles, chacun sous un pseudonyme différent. Il a également publié de nombreux discours d'édification sous son propre nom.

Parmi les idées clés de Kierkegaard figurent le concept de vérités subjectives et objectives, le souvenir et la reprise, l'angoisse, la distinction qualitative infinie, la foi comme passion, les trois étapes de la vie.

Kierkegaard a écrit en danois et la réception de son travail a été initialement limitée à la Scandinavie, mais au début du , ses écrits ont été traduits en français, allemand et autres langues européennes majeures. Au milieu du , sa pensée a exercé une influence considérable sur la philosophie, la théologie et la culture occidentale. Elle se poursuit jusqu'à nos jours.

Biographie

Origines familiales et nom de famille Søren Kierkegaard est le septième et dernier enfant de la famille. Il naît d'un second mariage, alors que son père a Jean Grenier, Sören Kierkegaard in La république des Lettres et sa mère 44, durant la période de l'âge d'or danois.

Son père, Michael Pedersen, cinquième garçon d’une famille de neuf enfants, est né en 1756 dans une ferme de Sædding, dans la région d'Esbjerg, tenue en métayage par le grand-père de Søren, Peder Christensen. Cette ferme, située près de l'église de Sædding, était appelée la « ferme de l'église », Kierkegaard en danois d'alors. Ce nom est alors devenu celui de la famille. Il n'est donc pas en relation étymologique avec le mot kirkegård qui signifie « cimetière » (cour de l'église)Le Monde, Kierkegaard comme son nom l'indique, à propos de Singulière Philosophie, essai sur Kierkegaard de Vincent Delecroix, 2 novembre 2006.

Michael Pedersen Kierkegaard ayant quitté le milieu paysan et fait fortune dans le commerce des textiles laineuxJean Grenier dans République des lettres, sa famille et ses enfants jouissent d'une certaine aisance.

Jeunesse La famille appartient à une communauté piétiste très fervente, ce qui vaut à Søren, selon ses propres dires, S. Kierkegaard, Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain, in Œuvres Complètes, éd. de l’Orante, vol. 16, ..

La famille n'est cependant pas coupée du monde : Michael Pedersen Kierkegaard s'intéresse à la philosophie et accueille souvent chez lui des intellectuels. Le jeune Kierkegaard lit la philosophie de Christian Wolff, mais préfère les comédies de Ludvig Holberg, les écrits de Johann Georg Hamann, Gotthold Ephraim Lessing, Edward Young et Platon, surtout les dialogues socratiques.

En 1821, il entre à la Borgerdydskole (« école de la vertu civique »), une prestigieuse école privée où il se fait remarquer pour la vivacité de son esprit. En 1831, à , il commence des études de théologie et de philosophie à l’université de Copenhague. Parmi ses maîtres : Frederik Christian Sibbern, Poul Martin Møller et Hans Lassen Martensen, plus âgé que Kierkegaard de seulement cinq ans et qui deviendra son rival. Les langues de l'enseignement étaient le latin et l'allemand ; l'affection particulière que nourrit Kierkegaard pour sa langue maternelle, le danois, le pousse à demander au roi la permission de soutenir sa thèse de doctorat dans cette langue ; il n'en doit pas moins la rédiger malgré tout en latin b. Regina Olsen: The Sacrifice of Love in Internet Encyclopedia of Philosophy.

De 1819 à 1834, sa mère, puis ses trois sœurs aînées et deux de ses frères, meurent tour à tour, soit de maladie soit accidentellement, sans jamais dépasser l’âge de , ce qui l’amène à croire qu’il ne dépassera pas lui non plus l’âge du Christ. Son père, qu'il respecte énormément, doté d'une grande imagination mais affecté de mélancolie et portant un lourd fardeau de culpabilité (qu'il avait révélé à son fils et qui fut comme un grand tremblement de terre), meurt à son tour en 1838, laissant à ses fils un héritage confortable qui évite à Søren d'avoir à gagner sa vie et lui permet de se consacrer à l'écriture et à la publication. Des neuf membres de la famille, ne subsistent désormais que lui et son frère ainé Peter. Il cesse alors de vivre sa vie avec légèreté Kierkegaard: le devenir chrétien, Françoise Heinrich, Presses Univ. Limoges, .

Une des premières descriptions physiques de Kierkegaard est due à Hans Brøchner, invité au mariage de son frère Peter en 1836 : Une autre description vient de la nièce de Kierkegaard, Henriette Lund (1829–1909) : thumb|left|Portrait de Régine Olsen circa 1840. Il aime se promener dans les rues de Copenhague, parler avec les gens de diverses conditions qu'il y rencontre, aller au théâtre applaudir Johanne Luise Heiberg. Il est également intéressé par le cercle qui s'est formé autour de Johan Ludvig Heiberg mais s'en éloignera dès qu'il comprendra l'attachement de ce dernier pour la philosophie de Hegel, notamment en matière d'esthétique, telle qu'elle était alors reçue au Danemark Kierkegaard’s Life, by William McDonald, 2017, in Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Au mois de , il rencontre la jeune Régine Olsen, âgée de . En 1840, il la demande en mariage. Elle accepte, mais un an plus tard, et après réflexion, il rompt soudainement avec elle après lui avoir renvoyé son anneau de fiançailles. Comme une muse lointaine, cette relation l'a hanté pour le reste de sa vie. Bien qu'elle soit devenue par la suite madame Schlegel, elle reste pour la postérité la fiancée de Kierkegaard. Plus tard, Kierkegaard écrivit :

La même année, il soutient sa thèse de doctorat intitulée Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate, dans laquelle il fait valoir que Socrate utilise l’ironie afin de faciliter la naissance de la subjectivité chez ses interlocuteurs, qui, obligés d'abandonner leurs réponses immédiates, doivent commencer à penser par eux-mêmes et prendre une responsabilité individuelle à l’égard de la connaissance.

Puis il part pour Berlin où, de à , il suit les cours de Schelling, qui le déçoivent. Il rentre alors à CopenhagueLe Monde des religions, Søren Kierkegaard, article de Henri de Monvallier, le 21/12/2011.

Premiers écrits de 1843 à 1847 Dans un siècle où la raison raisonnante règne, et dans un Danemark où la religion est affaire de fonctionnaires d’État, Kierkegaard fait le choix de vouer sa vie et son talent au service du réveil de la foi chrétienne chez l’individu . Le type de christianisme qui sous-tend ses écrits est une forme très sérieuse de luthéranisme qui s'appuie sur les valeurs austères de souffrance et de responsabilité individuelle.

Ou bien… ou bien et les Deux discours édifiants, datant tous deux de 1843 et tous deux ouvertement religieux, constituent, à la suite de sa thèse et en continuité avec elle, le début d'un long projet d'écriture où alternent écrits pseudonymes et écrits signés de son nom.

Ou bien… ou bien, œuvre considérée comme majeure, et publiée sous le pseudonyme de Victor Emerita, (l’« ermite victorieux »), comprend des essais de critique littéraire et musicale et un ensemble d'aphorismes. L'ouvrage contient les papiers d'un inconnu que le pseudonyme auteur prétend avoir découverts dans un secrétaire, et qu'il a du mal à mettre en ordre car ils ne sont ni clairs, ni directs. Ils font cependant apparaître deux conceptions du monde ou « stades », l’esthétique et l’éthique. Ces deux stades sont traités dans deux parties de taille égale, les « papiers de A » (l'esthète) et les « papiers de B » (l'éthicien)Le Grand Livre des philosophes: Clefs d'accès aux œuvres classiques, par Robert Zimmer, 2012. La première partie contient entre autres les célèbres Diapsalmata et les études du Don Giovanni de Mozart, du personnage de Marguerite dans le Faust de Goethe, ou des Premières Amours d'Eugène Scribe Le topos du manuscrit trouvé: actes du colloque international, Louvain-Gand par Jan Herman, Fernand Hallyn, Kris Peeters,1997. La conception esthétique du monde y est représentée de la manière la plus claire dans « tracé d'ombres » : la vie appelle à un papillonnement d’instant à instant, chaque instant devant être vécu comme une expérience intense ; mais pour cette même raison, il n’y a aucune cohérence dans l’existence, et l’esthéticien ne trouve jamais le repos et éprouve un grand désespoir. Cette première partie s’achève sur « Le Journal du Séducteur » qui décrit le processus de séduction d'une jeune fille, Cordélia, montrant ce qu’il y a de démoniaque et de désespérant dans une existence toute adonnée à l’esthétique et à l’attrait de la sensualitéNoelblandin.com, Jornal d'un séducteur.

La deuxième partie de Ou bien… ou bien contient des lettres adressées par l’éthicien, l’assesseur Vilhelm, à A. Il montre que l’important est de se choisir soi-même dans sa valeur éternelle, mais aussi que la pureté de l’éternité et la trivialité de l’existence doivent s’unir de manière harmonieuse. Pour sortir du désespoir auquel mène l’existence d’esthète, il est nécessaire d’effectuer le choix éthique de soi. On ne choisit pas nécessairement entre le bien et le mal ; il s’agit avant tout de faire prendre une orientation à sa vie qui assume le bien et le mal comme des catégories déterminantes pour son existence et son comportement. Le choix éthique mène au « choix de soi-même » : se rendre responsable de ce que l’on fait, s’assumer comme celui que l’on est, et assumer l’histoire qui a fait de soi ce que l'on est. Le meilleur exemple d’un tel mode de vie éthique est le mariageSøren Kierkegaard: Pensée et problèmes de l'éthique par Anne-Christine Habbard, Presses Univ. Septentrion, 2009.

L'œuvre s’achève sur un discours traitant du fait que nous avons toujours tort devant Dieu. Ce discours semble une première indication d’un stade qui ne sera pas encore décrit dans Ou bien… ou bien : le religieux.

Alors que Vilhelm l’éthicien avait défendu le projet existentiel de « se conquérir soi-même » en assumant sa propre vie, Kierkegaard va montrer ensuite le caractère problématique de ce choix.

Dans Crainte et tremblement, l’écrivain traite de la foi et des possibilités en convoquant la parabole biblique d’AbrahamArticle de Francis Wybrands pour Universalis. Cet ouvrage de 1843 est écrit sous le pseudonyme de Johannes de Silentio, « Jean du Mutisme ». Le mot « foi » signifie dans cet ouvrage le fait de croire qu’à Dieu tout est possible. Abraham croit que Dieu lui rendra son fils Isaac, auquel il est attaché de tout son cœur, et auquel Dieu lui demande de renoncer. Aux yeux de Johannes de Silentio, la foi conduit l’individu au-delà de la sphère de l’éthique et, par-là même, enlève toute possibilité de communion de langage avec les autres. Du fait que la foi fait que l’individu sorte de l’éthique et la dépasse, il n’est pas possible de donner une justification purement rationnelle au choix d’Abraham de sacrifier Isaac. Mais, dans la mesure où c’est la foi qui suspend l’éthique, Kierkegaard va parler de suspension téléologique de l’éthique, c'est-à-dire de mise entre parenthèses de l’éthique en vue d'un but qui la dépasseFrancis Wybrands, « Crainte et Tremblement , Soren Kierkegaard » in Encyclopædia Universalis.