Samuel Bernard, comte de Coubert (1725), né à Sancerre le Lalanne, , ou le Pollitzer, , et mort à Paris le , est un financier et armateur négrier français.
Issu d'une famille protestante, il débute comme marchand de drap à Paris. Devenu « marchand banquier », il fait fortune à la fin du , en achetant les bâtiments pris par les corsaires et grâce à la traite négrière. Il se convertit au catholicisme à la révocation de l'édit de Nantes. Il est, dans les années 1700, l'un des hommes les plus riches d'Europe et devient le principal banquier du royaume. Anobli et comblé d'honneurs, il s'attache à marier ses enfants dans les plus grandes familles de la noblesse de France.
Biographie Origines protestantes et milieu artistique Samuel Bernard naît à Sancerre dans une famille protestante d'origine hollandaise. Très jeune, il côtoie le milieu artistique. Son grand-père était peintre dans le faubourg Saint-Germain à Paris, et son père est le peintre, graveur et miniaturiste Samuel-Jacques Bernard (1615-1687). Membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture à sa création en 1648, celui-ci en est nommé professeur en 1655. Selon les souvenirs apocryphes de la marquise de Créquy, il « avait embrassé la secte d'Arminius [et] avait été contraint à s'expatrier. »
Du mariage de ses parents, célébré le au temple de Charenton, naissent neuf enfants ; tous sont baptisés à Charenton, selon le rite réformé.
Intérêt pour le commerce Les premières années de sa vie se passent dans une relative quiétude. En France, l'édit de Nantes (1598) reconnaît la liberté de culte aux protestants. Cependant, contrairement à son père et son grand-père avant lui, Samuel Bernard ne semble pas disposé pour les arts. Il est davantage attiré par le commerce. Son père étant amené à travailler pour la noblesse et la grande-bourgeoisie protestante parisienne, le jeune Samuel est fasciné par les tenues vestimentaires luxueuses que ces personnes revêtentPollitzer, p. 12. Il est séduit par le côté artistique de cette industrie autant que par les perspectives financières qu'elle offreLa France dispose à l'époque de Manufactures célèbres dans l'Europe entière pour la confection d'habits en soie et en étoffes luxueuses..
Marchand de draps à Paris Aussi, après avoir été apprenti pendant trois ans, il devient en 1676, à l'âge de 25 ans, « maître mercier grossiste pour draps d'or, d'argent et de soie de Paris ». Il exerce ce métier quelques années et réalise d'importants profits – quoique sans commune mesure avec sa fortune future. Mais son tempérament aventureux l'incite à prendre des risques et il devient « marchand banquier » (grossiste en marchandises diverses).
Le contexte politique en France est alors tendu. La Fronde, les guerres menées par Louis XIV – la guerre de Dévolution en 1667-1668 et la guerre de Hollande entre 1672 et 1678 – et les scandales financiers (notamment celui lié au surintendant des finances Fouquet en 1666) ont considérablement entamé le Trésor royal. En 1672, pour financer la campagne de Hollande, Louis XIV fait appel à Colbert. Bien qu'hostile aux emprunts « qui dévorent l'avenir au profit du présent », ce dernier doit s'y résoudre.
Sur le plan religieux, les guerres successives avec les Provinces-Unies ravivent les suspicions envers les protestants, très présents dans l'industrie et dans le commerceMax Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1904, dans la première moitié des années 1680, aboutissant à la proclamation par le roi de l'édit de Fontainebleau en 1685, révoquant l'édit de Nantes.
Une fortune acquise dans le commerce Au moment de la révocation de l'édit de Nantes, il abjure le protestantisme en la paroisse Saint-Michel de Saint-Denis, le .
La même année, il crée la Compagnie de Guinée, à la demande de Louis XIVLa Compagnie de Guinée, sur les Archives de France, et étend ses intérêts à la traite des Noirs. Il dispose aussi d'une flotte de navires négriers basée à La Rochelle.
Pendant ces années, les affaires de Samuel Bernard connaissent une grande expansionPollitzer p.22.
Jusqu'en 1695, il est engagé dans des opérations de banque. Il est chargé par le gouvernement de faire remettre leurs traitements aux ambassadeurs à l'étranger. Ces opérations, malaisées en temps de paix en raison des problèmes de conversion et des risques inhérents au transport de sommes en numéraire, étaient encore plus risquées en temps de guerrePollitzer p.28. Il se substitue alors au Trésor royal et verse les salaires de vingt-et-un ambassadeurs de France, en prenant au passage de confortables commissions« 30 % pour Rome, Bâle et Livourne, 35 % pour la Hongrie (par l'intermédiaire de Constantinople), 50 % pour la Pologne, le Danemark, la Suède, la Hollande... Véritablement substitué au Trésor public, il assure la rémunération de vingt-et-un ambassadeurs ou agents de la force publique en Europe. En même temps, il se charge de fournir secrètement des subsides aux princes allemands, dont on s'assure ainsi l'appui ou la neutralité, tels que les électeurs de Cologne ou de Bavière. » (Saint-Germain, p. 65-66). Devenant de plus en plus influent à la cour de France, il parvient à s'attacher la reconnaissance de plusieurs contrôleurs généraux, notamment celle de Michel Chamillart.
À cette époque, il se met à trafiquer (c'est-à-dire racheter) les prises des corsaires royaux, encouragé notamment par des décisions de Pontchartrain, ministre de la Marine de Louis XIV de 1690 à 1691, autorisant la mise en vente des marchandises saisies en piraterieFortuné, p. 66. En 1696, il est associé à la Compagnie des Indes à l'achat des marchandises saisies sur des bateaux anglais, ce qui lui permet de réaliser des bénéfices considérables« Il se rend en outre acquéreur de deux bateaux, ce qui, à la revente, lui laissera un bénéfice d'environ un million et demi de livres. Afin d'exclure les armateurs de Saint-Malo, ses concurrents, Samuel Bernard décide de s'assurer le bienveillance du roi, dont la trésorerie est mal en point, en lui offrant . Il a réussi à évincer ses concurrents de la Compagnie des Indes. » (Saint-Germain, p. 13). Mais, se rendant compte de l'état réel des finances de la Compagnie, il décide de la quitter, tout comme son associé Antoine Crozat. vignette|Portrait de Samuel Bernard, peint en 1699 par Joseph Viven (Musée des Beaux-Arts de Rouen). En effet, dans les années 1690, la France est en proie à des famines régulièresPendant les années 1693, 1697 et surtout 1698. Samuel Bernard profite des relations d'affaires qu'il possède à l'étranger, notamment avec des marchands protestants émigrés, pour importer des denrées dont la France manque. Il importe entre autres du bléFélix-Hilaire Fortuné le qualifie de créateur entre autres de l'import-export, et l'État lui confie des vaisseaux moyennant des frais d'affrètement avantageux. En plus de son réseau de correspondants à l'étranger, il bénéficie d'une organisation financière remarquable. En effet, il est à l'époque l'un des seuls à pouvoir effectuer des virements, grâce à la confiance des banquiers étrangers. Ce faisant, il réduit les délais de manière importante, ce qui constitue un avantage sur ses concurrents. Il emploie à l'époque une dizaine de personnes pour ses affaires.
Au tournant du siècle, il est en possession d'une immense fortune et sa maison de banque est considérée comme l'une des plus importantes du pays. Il parvient en une vingtaine d'années, et grâce à une capacité de travail hors du commun« On le voit souvent donnant ses premiers rendez-vous à six heures du matin ou tard dans la nuit. » (Pollitzer p. 29), à une position influente parmi les sphères gouvernementales. Son réseau de correspondants en France, en Europe et en Amérique latine, lui permet d'être au courant des variations des taux de change et des prix des matières premières.
« Banquier des rois et sauveur de l'État » De grand marchand , il devient, après 1700, grand banquier pour le compte du Trésor royal et finance notamment la guerre de Succession d'Espagne, de 1700 à 1714. Grâce à la confiance qu'il inspire, il parvient à emprunter dans des pays en guerre avec la France« C'est la personnalité du banquier qui, seule est considérée et il trouvera constamment à l'étranger des fonds que l'épargne française, épuisée ou réticente, est incapable de lui fournir. » (Pollitzer p. 30), notamment en Suisse et en Hollande. Il fournit ainsi au Trésor royal deux cents millions de livres. Les gains énormes qu'il retire de ces prêts« Toutes ces transactions sont forcément grevées de frais multiples [...] le gouvernement français doit les accepter sans discuter car sa trésorerie dépend en grande partie de la ponctualité de Samuel Bernard. » (Pollitzer p. 30) font de lui un homme puissant. Le duc de Saint-Simon le qualifie alors de « le plus fameux et le plus riche banquier de l’Europe » .
Ayant compris que le commerce, pour se développer, avait besoin que les billets de banque aient une valeur stable, et que cette condition ne pouvait être remplie que par la création d'une banque royale, Samuel Bernard défend – en 1706-1707 – l'idée d'une telle banque. Il bénéficie alors du soutien de Trudaine et de Caumartin et avait rallié à lui le contrôleur général des finances, Nicolas Desmarets. Mais, préoccupé par la guerre aux Pays-Bas, le roi s'y oppose. C'est le régent qui demandera à l'Écossais John Law de créer une telle banque à partir de 1716Le , un édit royal confie à l'écossais John Law le soin de créer une banque privée, sur le modèle de la banque d'Angleterre, qui prend le nom de Banque générale..
vignette|200px|Les jardins du château de Marly par Pierre-Denis Martin en 1724. En 1708, Louis XIV, qui ne peut compter que sur son crédit, lui fait l'honneur de le recevoir dans les jardins du château de Marly. Pour que le roi n'eût pas à s'abaisser à recevoir en audience le financier, Desmarets organise une petite mise en scène qui a lieu à Marly :
« Le roi sur les cinq heures, raconte Saint-Simon, sortit à pied et passa devant tous les pavillons [...] Au pavillon suivant, le roi s'arrêta. C'était celui de Desmarets qui se présenta avec le fameux banquier Samuel Bernard qu'il avait mandé pour dîner et travailler avec lui. C'était le plus riche d'Europe et qui faisait le plus gros et le plus assuré commerce d'argent. Le roi dit à Desmarets qu'il était bien aise de le voir avec M. Bernard, puis, tout de suite, dit à ce dernier : – Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly, venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Desmarets.[...] J'admirais, et je n'étais pas le seul, cette espèce de prostitution du roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Bernard »Saint-Simon, p. 457-459.
En effet, Desmarets qui n'était pas parvenu à convaincre Samuel Bernard de concéder un nouveau prêt au Trésor, demande au Roi de flatter ce dernier pour le faire changer d'avis. Bernard revient enchanté de sa promenade avec le Roi, et accorde à Desmarets les crédits que celui-ci lui demandait.
En 1709, il se tire d'une vraie banqueroute à Lyon, à l'époque la première place financière de France, où il ne peut pas tenir ses engagements. Soutenu par l’État, qui ne pouvait se permettre la faillite d'un financier si influent et si important pour ses finances, il parvient à un accord avec ses créanciers, bien que celui-ci soit en sa défaveurPollitzer pp. 32-34.