Les présocratiques sont des philosophes qui, dans la Grèce antique, ont participé aux origines de la philosophie et ont vécu du milieu du jusqu'au ve siècle av. J.-C., c'est-à-dire pour la plupart avant Socrate (470-399 av. J.-C.). Certains penseurs considérés comme présocratiques étaient toutefois contemporains de Socrate, comme les atomistes et certains sophistes (voir plus bas : « Critique du mot présocratique »).
On considère les Présocratiques comme les fondateurs de plusieurs aspects de la spéculation philosophique détachés de l'autorité de la tradition, notamment comme ayant formulé les bases théoriques pour le passage du mythe à la raison (logos). À la place des légendes expliquant la création du monde ou les phénomènes naturels apparaissent des théories formulées par des penseurs. Il en résulte que le paradigme de l'autorité de la tradition poétique est remplacé par celui des arguments et preuves présentés avec une cohérence logique. Les questions qu'ils ont posées concernent principalement la cosmogonie, en réponse à la question de la genèse du monde, la Cosmologie, en réponse à la question sur la texture et le fonctionnement du monde et l'épistémologie en réponse à la question concernant les possibilités et les limites de la pensée humaine. Leurs réflexions, qui relèvent en grande partie de ce qu'on appela ensuite « philosophie de la nature » (astronomie, origine et reproduction de la vie, etc. — soit ce que les Grecs nommaient phusis, la nature —), présentent des concepts et une exigence de rationalité (en grec : logos) qui tranchent avec ce qui constituait la culture commune en Grèce, c'est-à-dire les légendes et les fables (muthos) de la mythologie, comme celles qu'on trouve chez Homère et Hésiode. Certains Présocratiques ont proposé, en outre, des réflexions d'ordre moral, politique ou métaphysique.
Leurs doctrines et leur vie ne sont que partiellement connues. En effet, il ne nous reste souvent d'eux que des fragments et citations transmises par des auteurs ultérieurs. Lorsqu'ils sont évoqués par un philosophe ultérieurVoir surtout Aristote, Métaphysique, livre A., leur pensée peut donc faire l'objet d'une présentation tendancieuse. Originaires pour la plupart des colonies grecques de l'époque situées dans l'actuelle Turquie (Ionie) et l'actuelle Italie (Grande-Grèce), les auteurs présocratiques les plus célèbres sont, chronologiquement, Thalès, Anaximandre, Pythagore, Héraclite, Parménide, Anaxagore, Empédocle, Zénon et Démocrite.
Les philosophes présocratiques sont les premiers penseurs de la Grèce antique qui ont joué un rôle fondateur dans le développement de la philosophie. Leur période d'activité s'étend du milieu du jusqu'au Principalement antérieure à l'époque de Socrate (470-399 av. J.-C.), certains philosophes généralement associés aux présocratiques étaient contemporains de Socrate, notamment les atomistes et certains sophistes.
Liste des écoles communément admises dans cette période philosophique : l'École ionienne (à distinguer des philosophes milésiens), école comprenant Héraclite d'Éphèse, entre autres ; l'École mégarique créée par Euclide de Mégare ; l'École milésienne, représentée par trois philosophes qui sont Thalès de Milet, Anaximandre et Anaximène. École fondée au avant notre ère ; l'École pythagoricienne, créée au avant notre ère par Pythagore qui est aussi un des fondateurs des mathématiques grecques ; l'École éléatique, créée au avant notre ère par Xénophane de Colophon, Zénon d'Élée ainsi que Parménide furent associés à cette école ; les Atomistes, école fondée par Leucippe et Démocrite ; les Sophistes sont principalement des orateurs. En voici quelques-uns parmi les plus connus : Protagoras (-490/-420), dont il existe un ouvrage de Platon Gorgias (-480/-390), où Platon là encore titra un de ses dialogues de ce nom Antiphon (-480/-411) Prodicos de Céos (-465/-399) est un philosophe présocratique, néanmoins sophiste. Hippias d'Élis (-465/(-396/-390)), lui aussi, verra son nom apposé à des dialogues de Platon, un mineur et un majeur ; Thrasymaque (-459/-400).
D'autres personnages sont contemporains des philosophes présocratiques, mais n'appartiennent à aucune école proprement dite, et sont considérés, eux aussi, comme des philosophes présocratiques : Anaxagore de Clazomènes (-499/-428) ; Empédocle d'Agrigente (~490-~430) ; Périclès (-495/-429) ; Damon le Musicien fut le conseiller de Périclès et musicologue, étudiant de ce fait une notion d'importance chez les Grecs, l'harmonie ;
Présentation d'ensemble Une influence profonde thumb|120px|Socrate, le philosophe à partir duquel on désigne ces générations de penseurs. Si l'histoire de la philosophie, suivant en cela l'opinion de Platon et d'Aristote, a fait de Socrate un moment décisif de l'histoire des idées, de sorte qu'il existerait un « avant » et un « après » Socrate, la pensée de ce dernier ne peut pourtant se concevoir sans celle de ses aînés et contemporains. Les présocratiques ont eu, comme Socrate, et après lui, une très grande influence sur la philosophie. Il est donc excessif de considérer Socrate comme l'unique point convergent d'une histoire téléologique de la pensée grecque.
Socrate lui-même est le premier à évoquer, dans les Dialogues de Platon, l'influence que ces penseurs ont exercée sur lui, même s'il a souvent été amené à les critiquerVoir Platon, Phédon, où Socrate évoque sa déception devant la doctrine d'Anaxagore.. Platon développe lui-même des théories sur la formation de l'univers ou la vie de l'âme après la mort qui sont notoirement influencées par l'école de PythagoreVoir par exemple Platon, Timée et Phédon., et il évoque plusieurs fois la pensée d'Héraclite (dont il adopte la conception du mobilisme de la matière) et celle de Parménide (dont la théorie sur la stabilité de l'être a pu influencer sa théorie des « formes »), ce dernier étant l'éponyme de l'un de ses dialogues de maturitéPlaton, le Cratyle (Cratyle est un élève d'Héraclite), le Sophiste (où il évoque aussi Empédocle) et le Parménide.. Quant à Aristote, il emprunte aux présocratiques sa théorie des quatre éléments, et sa conception de l'Être est dans une large mesure une réponse (notamment par le biais de Platon) aux thèses de ParménideLes Catégories d'Aristote sont une critique du Sophiste de Platon, lequel était une critique des thèses parménidiennes. Par transitivité, Aristote reprend le problème de l'être cher à Parménide..
Dans la tradition philosophique moderne, HegelCf. Hegel, Leçons sur l'histoire de la philosophie. [réf à préciser], NietzscheCf. F. Nietzsche, La philosophie à l'époque tragique des Grecs, Gallimard, , 1990., HeideggerCf. M. Heidegger, Essais et Conférences, « Logos » ; « Moïra » ; « Alèthéia », Gallimard, Tel, 1980 ; Chemins qui ne mènent nulle part, « La parole d'Anaximandre », Gallimard, Tel, 1986., BachelardCf. G. Bachelard, La psychanalyse du feu, Gallimard, , 1985 ; Fragments d'une poétique du feu, PUF, 1988., et CastoriadisCf. C. Castoriadis, Ce qui fait la Grèce 1. D'Homère à Héraclite, Seuil, 2004. et Marcel Conche, figurent parmi les plus grands commentateurs des Présocratiques, et s'en sont profondément inspirés. Dans la tradition littéraire, leur influence est perceptible chez Friedrich Hölderlin (La Mort d'Empédocle), Paul Valéry (Le cimetière marin, sur Zénon d'Élée), René Char ("Héraclite d'Éphèse", in Recherche de la base et du sommet), Milan Kundera (prologue de L'insoutenable légèreté de l'être, sur Parménide).
Deux régions et deux directions thumb|120px|L'Ionie, ancienne région de l'Asie Mineure (en jaune). thumb|120px|La partie centrale de la Grande-Grèce dans l'Antiquité. Les présocratiques provenaient de toutes les colonies grecques du pourtour méditerranéen — et surtout des colonies, pourrait-on dire. Deux régions cependant se distinguent à l'Est et à l'Ouest : d'une part, les Ioniens (Thalès, Anaximandre et Héraclite notamment) vivaient dans les villes florissantes sur les côtes de l'actuelle Turquie, comme Milet et Éphèse, îles comprises, et se consacraient surtout à l'étude des principes de la nature ; d'autre part, les Italiques, c'est-à-dire les pythagoriciens et les Eléates (Parménide, Zénon d'Élée), vivaient dans ce qu'on appelle la Grande-Grèce, c'est-à-dire le sud de l'actuelle Italie et la Sicile, et se tournaient plutôt vers la spéculation métaphysique. Mais il faut aussi compter avec l'Attique, bien sûr, (Athènes, Thèbes…) et le Péloponnèse (Sparte…), avec la Thrace dans l'extrême Nord (Abdère), avec le Bosphore (Calcédoine, Lampsaque), avec la Crète (Apollonie), etc.
Les présocratiques ont donc en commun, grosso modo, pour une partie d'entre eux les études physiques (écoles ioniennes), et pour une autre partie la spéculation métaphysique sur l'être et le mouvement (écoles d'Italie), ces deux aspirations n'étant pas exclusives l'une de l'autre — Pythagore, pour sa part, conjugue les deux traditions puisque, né à Samos (en Ionie), il ira fonder des cités et des écoles en Grande-Grèce (autour de Crotone). À travers les voyages de certains d'entre eux, en particulier à Athènes, leur pensée se diffusera dans le monde grec, inspirant les premiers grands philosophes (Socrate, Platon, Aristote)On dit ainsi que c'est avec Anaxagore que la philosophie est arrivée d'Ionie à Athènes..
Innovations théoriques majeures Les Présocratiques portent un grand intérêt à l'étude de la nature (phusis), ce qui fait qu'Aristote les désigne par le nom de « physiologues » et qu'on les appelle parfois les anciens « physiciens », plutôt que « philosophes ». Ils étaient d'ailleurs en général des savants polyvalents, à la fois géomètres (on connaît encore en cette matière les théorèmes de Thalès et Pythagore), astronomes, et intéressés par les phénomènes biologiques. Leur principal apport est de chercher à expliquer l'origine et la formation du monde, non plus par des mythes ou des fictions, mais par des concepts rigoureux, c'est-à-dire par la raison au détriment de l'imagination, inaugurant ainsi les prémices de la science naturelle. Ils concevaient leur démarche intellectuelle comme une enquête, Historia, cherchant à comprendre l'origine et le déroulement de la nature en tant que processus (phusis).
Ce phénomène majeur a été thématisé par certains historiensPar exemple, Jean-Pierre Vernant. comme le passage de la civilisation du muthos (la fable) au logos (la raison), c'est-à-dire des mythes à la science ; à cette époque aussi naissaient l'histoire-géographie avec Hérodote, l'urbanisme avec Hippodamos (tous deux du ~ s.) et d'autres disciplines. Le phénomène se poursuivra dans les siècles suivants avec l'apparition de la philosophie académique (Platon, Aristote) de la médecine (Hippocrate), la physique des fluides (Archimède, ~ s.), etc. On notera cependant que la science présocratique est typiquement spéculative et non expérimentale.
Plusieurs traités “Sur la nature” (Peri phuseôs) étaient des cosmogonies rédigées pour la plupart en vers, ce qui montre que beaucoup restaient encore fidèles à la tradition poétiqueLa culture grecque était essentiellement transmise oralement aux enfants, et la forme poétique versifiée (comme chez Homère) facilitait la mémorisation de la mythologie.. Par les fragments et les citations qui nous sont parvenus, on sait que dans ces traités sur la nature, les Ioniens cherchaient un principe (en grec, « archè ») pour expliquer la formation du cosmos et l'existence de la vie : pour Thalès, ce sera l'eau ; pour Anaximène, l'air ; pour Héraclite, le feu ; pour Empédocle, ce seront les quatre éléments tout à la fois, se combinant entre eux ; pour l'école atomiste de Leucippe, ce seront les atomes et le vide. Le principe de l'organisation du monde est ainsi identifié dans les éléments premiers de la matière. Mais d'autres trouveront ce principe ailleurs que dans les éléments physiques : ainsi, pour Anaximandre, le principe est l'infini ; pour Pythagore, c'est le nombre ; pour Anaxagore, l'esprit.