L'assassinat de Claude Érignac, préfet de Corse et de Corse-du-Sud, a eu lieu le à Ajaccio, en Corse.

Contexte

Dans une situation qu'elle estime fermée concernant ses revendications nationalistes et indépendantistes, l'Action régionaliste corse (ARC) décide de choisir des moyens d'actions plus radicaux.

Le , une vingtaine d'entre eux, emmenés par Edmond Simeoni, dirigeant de l'Azzione per a rinascita di a Corsica (ARC), occupent la cave Depeille, du nom d'un exploitant d'origine pied-noir installé dans la plaine orientale, près d'Aléria. Cette affaire marque le début de la radicalisation des mouvements nationalistes, dont les revendications évoluent pour exiger l'indépendance de l'île, et forcent les gouvernements successifs à prendre en compte la « question corse ».

Quelques mois plus tard, dans la nuit du 4 au , des militants nationalistes créent le Front de libération nationale de la Corse (FLNC) à partir du Fronte paesanu di liberazone di a Corsica (FPCL), responsable du plasticage d'un bateau italien pollueur, et de Ghjustizia paolina, l'organisation clandestine supposée être une antenne armée de l'ARC. Cette naissance est marquée par une série d'attentats en Corse et sur le continent. Ainsi, de 1975 à la fin des années 2000, les attentats (plasticages ou mitraillages) sont quasi quotidiens en Corse, majoritairement la nuit. Ils sont revendiqués par le FLNC et divers groupes dissidents, certains ont cependant des motivations crapuleuses éloignées de la politique. Les nuits bleues caractérisées par de multiples attentats simultanés et localisés sur l'ensemble de l'île attirent l'attention des médias.

Déroulement Le vendredi , Claude Érignac, préfet de Corse et de Corse-du-Sud depuis le , dépose sa femme Dominique devant le théâtre du Kallisté, rue du Colonel-Colonna-d'Ornano (place Claude-Érignac depuis le ), au cœur de la ville d'Ajaccio (Corse-du-Sud) où ils doivent assister à un concert de musique classique.

Puis, il gare sa voiture et rejoint le théâtre à pied, ..

Yvan Colonna, qui n’est pas identifié sur le moment, l'abat dans le dos à . Le préfet est atteint par trois balles de calibre , une dans la nuque à bout portant et deux dans la tête pour l'achever alors qu'il est à terre.. Avant de prendre la fuite, le tireur prend le temps de sortir le chargeur de son arme et de déposer son pistolet à côté du corps, un PAMAS G1 numéro A00199 (modèle spécifique du Beretta 1992 F fabriqué sous licence par la manufacture d'armes de Saint-Étienne), qui avait été volé cinq mois plus tôt, le , pendant la prise en otage de deux gendarmes de la caserne de Pietrosella (Corse-du-Sud)..

Administrateur de la collectivité territoriale, Joseph Colombani attendait le préfet devant le Kallisté. Il a entendu deux détonations et vu la victime « surgir d'une fumée assez épaisse, un autre homme était derrière lui » : le préfet s'est écroulé à la troisième détonation, puis l'assassin a tiré deux coups supplémentaires sur sa victime à terre.

Selon une jeune femme qui a croisé le regard de l'assassin au moment où il achevait le préfet, il s'agit d'un homme blond et mince, avec une courte barbe, étonnamment calme alors que son arme s'était enrayée. Son complice brun semble plus inquiet.

Réactions Claude Érignac est le premier préfet assassiné en France depuis les évènements de la Commune de Saint-Étienne en 1871Durant celle-ci, le préfet de la Loire Henri de L'Espée est tué d'un coup de feu dans des circonstances troubles, sans qu'il soit certain qu'il s'agisse d'un assassinat ou d'un accident., et le premier haut fonctionnaire de l’État assassiné en Corse dans l'exercice de ses fonctions. La classe politique française et la population corse sont bouleversées. Les réactions sont nombreuses et unanimes. déclare le Premier ministre Lionel Jospin. À gauche comme à droite, la classe politique manifeste son indignation : Philippe Séguin, président du RPR, exprime son . La ministre de l'Emploi Martine Aubry évoque un .

Lors de l'hommage rendu par le président de la République Jacques Chirac en Corse le , celui-ci défend l'unité de la France : , déclare le chef de l'État. Il ajoute : . Le même jour, la dépouille du préfet défunt, exposée après l'autopsie au palais Lantivy, siège de la préfecture de Corse-du-Sud, est transférée à Montbrun, en Lozère, département de naissance d'Érignac. Le corps de Claude Érignac est incinéré et inhumé en privé dans sa propriété familiale le lendemain .

Après une opération ville morte, les responsables politiques nationaux et les femmes du Manifeste pour la vie organisent une « grande manifestation » pour dénoncer la dérive mafieuse des mouvements indépendantistes. Ainsi, le , 40 000 insulaires se réunissent et défilent lors des plus grandes manifestations jamais organisées à Bastia et à Ajaccio.

Enquête Fausses pistes L'enquête est confiée conjointement au SRPJ d'Ajaccio et à la de la direction centrale de la police judiciaire (qui deviendra la Division nationale antiterroriste, DNAT). L’instruction est quant à elle confiée aux juges Gilbert Thiel et Laurence Le Vert.

Quelques heures après l'assassinat du préfet de la région, la police interpelle trois jeunes dont le signalement correspond aux premiers témoignages recueillis par les enquêteurs. Ils seront innocentés et remis en liberté dans les jours qui suivent.

Le , le communiqué d'un groupe baptisé les « Anonymes » revendique l'assassinat. Le texte mentionne le numéro de série du Beretta, fait le lien avec l’attaque de la gendarmerie de Pietrosella et revendique deux attentats du FLNC contre l'ENA à Strasbourg le , puis d'un autre le au palais des congrès de Vichy. Le texte accuse également le préfet d'avoir incarné un État colonial sourd aux revendications nationalistes.. Les enquêteurs commencent alors à s’intéresser à cette action et aux nombreuses revendications précédant l'assassinat, notamment celle d’un mystérieux groupe « Sampieru » qui menace les hauts représentants de l'État en Corse. Le fondateur de ce groupe clandestin est le militant nationaliste Marcel Lorenzoni, agriculteur et ancien para. L’endettement des agriculteurs était l’un des dossiers sensibles suivis par le préfet et Lorenzoni est un adversaire de la politique agricole appliquée par Érignac. Roger Marion, directeur de la Division Nationale Anti-Terroriste, développe alors son enquête vers la piste agricole. Lors d’une perquisition chez Marcel Lorenzoni, sont retrouvés des armes et des explosifs. Un répertoire téléphonique comportant les coordonnées de très nombreux nationalistes est saisi. Ce carnet servira de prétexte aux enquêteurs pour procéder à des centaines d’arrestations et d’interrogatoires. Par ailleurs, des similitudes sont trouvées entre les revendications suivantes et le discours prononcé par le militant nationaliste Mathieu Filidori devant la Cour de sûreté de l'État en 1979. Or, Mathieu Filidori est également agriculteur. Cette piste agricole est considérée crédible pendant plus d’un an et Mathieu Filidori est arrêté le pour « complicité d’assassinat ». Il est relâché le et Marcel Lorenzoni le , ce dernier après dix-huit mois passés en prison. L’enquête sur cette piste agricole, qualifiée de « dossier poubelle » par les avocats de la défense, n’aboutira jamais. malgré plus de 2000 interpellations et 40 mises en examen.

La fin des mises en examen n'interviendra que le à la suite d'une ordonnance de non-lieu signée par la juge d'instruction du parquet antiterroriste, Laurence Le Vert. Celle-ci profite à 31 personnes encore mises en examen malgré la résolution juridique de l'affaire, dont plusieurs avaient fait plusieurs mois de prison en 1998 et 1999. Le , le tribunal de grande instance de Paris condamne l'État en raison du "délai déraisonnable de la procédure d'instruction" à la demande de neuf personnes mises en examen en 1998 et n'ayant plus été entendues depuis 1999. L'État doit verser 100 000 euros à chacun des requérants. Le , en appel, le jugement est confirmé mais les peines sont réduites : l'État doit verser 50 000 € à six personnes, et entre 30 000 et 45 000 euros aux trois autres.

Arrestation du commando Parallèlement à l'enquête policière et judiciaire, Bernard Bonnet, préfet de Corse depuis le , alors qu'il n'en a ni les prérogatives ni les compétences, mène sa propre enquête avec le groupe de gendarmes du peloton de sécurité. Un informateur secret proche, selon le préfet, de la mouvance nationaliste, qu'il surnomme Corte, lui donne le nom de plusieurs membres du groupe qui aurait planifié l'assassinat. Le , Bonnet fait parvenir au procureur de la République Jean-Pierre Dintilhac une note relevant l’implication d’Alain Ferrandi dans l’assassinat. Elle sera suivie d'une autre note le , puis d'une troisième le . Roger Marion, le directeur de la DNAT, à cause des relations exécrables qu'entretiennent les deux hommes, n'est pas mis au courant de ces notes. L’arrestation du préfet Bonnet le à la suite de l’« affaire des paillotes » est bientôt suivie de celle du commando.

En effet, l'exploitation du trafic téléphonique filaire et cellulaire, enregistré par les relais d'Ajaccio, permet d'établir une liste de 3682 conversations échangées entre 20 h 10 et 21 h 40. Les enquêteurs isolent les deux lignes de Maranelli et Ferrandi, dont huit échanges courts pourraient correspondre à l'organisation de l'assassinat, ce qui permet finalement de procéder à des interpellations. En outre, Marion affirme n'avoir pu exploiter ces notes qu'après en avoir eu connaissance en , après le retour de Jean-Pierre Chevènement au poste de Ministère de l'Intérieur..

Dans la nuit du 21 et , la DNAT et le SRPJ d'Ajaccio interpellent, sous l'objectif des caméras, Didier Maranelli, Pierre Alessandri, Alain Ferrandi, Marcel Istria et les conjointes des trois premiers, et les transfèrent à Paris.. Lors des auditions, Maranelli prétend qu'il était à la chasse au moment des faits, mais il est confondu par les appels téléphoniques qui prouvent sa présence à Ajaccio le soir de l'assassinat. En confirmant les déclarations de sa compagne, le , il finit par reconnaître qu'il a guetté la sortie du préfet devant la préfecture. Il livre alors les noms de trois autres membres du commando et désigne Yvan Colonna, berger et militant nationaliste à A Cuncolta Naziunalista, l'organisation politique du FLNC, comme le tueur du préfet. Ferrandi, de son côté admet avoir été avec des membres du commando le soir des faits. Alessandri décrit comment s'est déroulé le meurtre, exposant le rôle de tous les protagonistes. Les enquêteurs peuvent ainsi reconstituer le scénario de l'attentat : Ferrandi, chef des « Anonymes » était le responsable de l'opération. Maranelli guettait le préfet. Istria et Ottaviani ont accueilli et transporté le commando. Colonna était « en charge d'assassiner le préfet ». Alessandri assurait sa protection et devait le seconder en cas de défaillance ou d'imprévu...

Le matin du 23, les policiers interpellent Joseph Versini et Martin Ottaviani, mais Yvan Colonna parvient à prendre la fuite après être passé à la télévision plusieurs fois pendant la journée. Ottaviani, le chauffeur, confirme la présence des trois acolytes sur les lieux de l'assassinatMes convictions intimes, Jean-Claude Kross, Dominique Paganelli, Pygmalion, 2009..

Le , les parents d'Yvan Colonna (dont le père est l'ancien député Jean-Hugues Colonna) écrivent à Érignac pour lui demander pardon.

Le , Jean Castela est arrêté, et le , Vincent Andriuzzi est interpellé. Ce sont les deux autres noms cités, avec Alain Ferrandi, dans les notes du préfet Bonnet. Présentés comme les « intellectuels » du réseau, les deux enseignants sont mis en examen pour « complicité d’assassinat ». Ils sont aussi accusés de faire partie d'une cellule du nord (par opposition à celle du sud composée du commando opérationnel, qui a assassiné le préfet), qui était à l'origine des attentats de Strasbourg () et de Vichy (), revendiqués conjointement avec l'assassinat du préfet.