Christine Papin ( - ) et Léa Papin ( - ), plus connues sous le nom des sœurs Papin, sont deux employées de maison ayant commis un double meurtre sur leurs patronnes le au Mans. Ce fait divers tragique, qui deviendra « l'affaire Papin » avec le procès des domestiques « modèles », a éveillé l'intérêt de la France entière, des couches populaires aux milieux littéraires et intellectuels. Cela dit, cet engouement s'est plus apparenté à une excitation généralisée, les uns exigeant la mise à mort, les autres niant la singularité de ce crime ou au contraire vantant sa valeur de transgression et soulevant la question de l'exploitation des classes laborieuses.
L'affaire a inspiré par la suite de nombreux auteurs. Bien qu'il ait toujours nié s'en être inspiré, Jean Genet a fait monter en 1947 une pièce de théâtre intitulée Les Bonnes, qui sera adaptée au cinéma quelques années plus tard par Nikos Papatakis sous le titre Les Abysses (1963). Claude Chabrol a repris la trame dramatique du destin des sœurs Papin en l'adaptant pour son film La Cérémonie en 1995, avec Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire, un an après que a réalisé au Royaume-Uni Sister My Sister sur le même thème, avec Joely Richardson et Jodhi May. Jean-Pierre Denis reprendra ce fait divers dans son film Les Blessures assassines (2000), mettant en évidence que, après, l'affaire des sœurs Papin suscite toujours interrogations, inquiétudes, voire passions. En 2019 le réalisateur coréen Bong Joon Ho s'en est partiellement inspiré pour son film Parasite..
Contexte de l'affaire En , Léonie Lancelin (née Léonie Rinjard, 56 ans), épouse de René Lancelin, ancien avoué honoraire et administrateur à la Mutuelle du Mans, décide de renouveler son personnel domestique dans sa maison bourgeoise au 6 rue Bruyère du Mans. Elle engage une cuisinière, Christine Papin et une femme de chambre, sa sœur Léa. Les règles dans cette maison sont strictes, notamment ne s'adresser à personne d'autre que les patrons (les époux Lancelin et leur fille Geneviève, 21 ans), mais les deux domestiques sont bien payées (salaire mensuel de ), sont nourries, logées et blanchies si bien qu'en sept ans de service, elles ont économisé sur leur salaire.
Au début , alors que la ville du Mans s'apprête à fêter le des 24 Heures du Mans, un procès défraye la chronique : le scandale financier du Comptoir d'Escompte, qui ruine les petits actionnaires y ayant souscrit auprès des Mutuelles du Mans. Le patron des sœurs Papin, René Lancelin, est inculpé dans cette affaireFrédéric Chauvaud, L'effroyable crime des sœurs Papin, éd. Larousse, 2010, 239 p..
Le soir du crime, . La première fois, cinq ans plus tôt selon ses dires, Léa avait laissé par inattention sur le tapis un morceau de papier tombé de la corbeille. Madame Lancelin l’avait alors appelée pour la punir en la prenant par l’épaule et en la pinçant fortement, la mettant à genoux en lui ordonnant de ramasser. Étonnée de ce geste de mauvaise humeur inhabituel chez sa patronne, Léa l’avait relaté le soir même à sa sœur en ajoutant : « Qu’elle ne recommence pas ou je me défendrai. »
Les experts ont considéré cet épisode sans incidence du fait que Christine et Léa disaient ne plus y avoir pensé, affirmation douteuse du fait du caractère exceptionnel de la punition.
La psychothérapeute Isabelle Bedouet, originaire du Mans, a retrouvé dans la région le crime des époux Anjubault, commis, sept mois avant cette affaire, contre un couple de fermiers et qui présente d'étranges similitudes avec le crime Papin. Elle détaille dans son livre. ce fait divers et considère qu'il a pu largement inspirer les sœurs..
Crime droite|vignette|Les victimes des sœurs Papin. Le jeudi , Léonie Lancelin et sa fille Geneviève, les patronnes, ont quitté la maison une partie de l’après-midi ; l'aînée des deux sœurs Papin, Christine, repasse le linge, tandis que Léa, la cadette, fait le ménage. Pendant leur absence, le fer à repasser, tombé en panne (bien qu'un électricien auquel il avait été apporté le jour même ne lui ait trouvé aucun défaut), a provoqué une coupure de courant.
Selon la reconstitution ultérieure, le crime se serait déroulé en deux temps. : au retour de leurs patronnes vers , Christine a tout d’abord informé « Madame » du dysfonctionnement du fer pour expliquer le noir dans la maison, ce qui a entraîné une dispute entre « Madame » et l'aînée des sœurs. La dispute se transforme rapidement en une bagarre entre Christine, « Madame » et « Mademoiselle », qui sont tabassées principalement par Christine, folle de rage. La scène tourne très vite au massacre : Christine, qui aurait ordonné à sa sœur d’arracher un œil à Lancelin, arrache ensuite un œil de la fille et le jette dans l’escalier ; Léa l’aurait imitée, arrachant les deux yeux de la mère avec ses doigts. Léa va chercher un couteau et un marteau. C'est avec ces deux armes et un pot en étain que les sœurs tailladent et martèlent les deux victimes, s'acharnant sur elles jusqu'à ce qu'elles meurent. Le docteur Chartier, médecin légiste, parle dans son rapport de . Puis les deux sœurs se lavent, se mettent ensemble au lit de Christine, projetant de dire qu’elles s’étaient défendues d’une attaque de leurs patronnes.
René Lancelin, de retour de son cercle à 19 heures, trouve la maison close. Il appelle le commissaire Dupuy qui dépêche deux gardiens de la paix (Agents Bobard et Vérité) et le greffier BouttierTraumatisé par cette scène, il constituera postérieurement au procès un dossier parallèle à l'instruction, dont les photos de la scène du crime. Affaire suivante avec Dominique Rizé sur BFMTV.. Ces hommes découvrent les deux cadavres de femmes énucléées, frappées à coups de marteau et de couteau, et ciselées comme des lapins prêts à cuire, puis les deux sœurs, collées l’une à l’autre au fond du même lit un étage plus haut (dans leur chambre de bonne enfermées à double tour, ce qui nécessite l'intervention d'un serrurier). Elles avouent sans la moindre hésitation avoir commis le double meurtre de leurs patronnes, sans motif ni préméditation.
Dès le lendemain de l’acte, l’information sur le double crime fait la une du journal local La Sarthe, ouvrant ainsi la voie à un demi-siècle d’interprétations les plus diverses, que ce soit sous la forme de polémiques d’experts ou de créations artistiques.
En 1933, la France entière s’est passionnée pour ce « doublet-redoublé » (deux criminelles - deux victimes) et s’est scindée en deux. : une grande partie de la population réclamait vengeance, tandis qu'un public plus minoritaire, le magazine Détective ou la presse de gauche comme L'Humanité, s’emparait du fait divers pour faire des sœurs Papin les victimes exemplaires de la lutte des classes. Bien qu’à première vue éloignées, ces deux réactions procédaient finalement de la même logique : à savoir le déni de la subjectivité des sœurs Papin et de la singularité de leur crime. Pour ne pas avoir à aborder la question de « l’humanité » de ces criminelles, les deux camps comparaient ces sœurs à des animaux, « bestiales » pour les premiers, victimes – étymologiquement des bêtes offertes aux dieux – pour les seconds.
Parmi les journalistes qui ont couvert l’affaire Papin, deux frères étaient également atteints d’. .
Les sœurs Papin vignette|gauche|Christine Papin. vignette|Léa Papin. Les sœurs Papin sont nées de l’union de Clémence Derré, épouse infidèle et peu maternelle, et de son mari Gustave Papin, cultivateur, homme faible et buveur.. Le couple s'est marié en à Saint-Mars-d'Outillé (Sarthe), où Clémence donne naissance en , quatre mois après son mariage, à Emilia, fille aînée du couple. Puis elle donne naissance à Christine le à Marigné-Laillé et à Léa le . au Mans. Clémence quitte son mari après la découverte du viol d’Emilia par son père lorsque celle-ci est âgée de 10 ans. Le divorce est prononcé en 1913 sans que l’inceste soit dénoncé et Emilia part en maison de correction, placée par sa mère. Emilia, qui rentre dans les ordres à seize ans, est alors traitée comme la fautive, probablement aussi parce qu’il existe un doute sur la paternité biologique de Gustave..
Ni Christine, ni Léa ne sont élevées par leur mère, qui les place et déplace à son gré tout au long de leur enfance et de leur adolescence, jusqu’à leur entrée chez les Lancelin. Quand elles ne sont pas placées dans des institutions religieuses, chacune de ces deux sœurs vit comme bonne avec une femme seule, avant de se retrouver ensemble. Christine et Léa changent assez souvent de maisons sur ordre de leur mère, qui considère toujours leurs gages insuffisants. Clémence place Christine chez les Lancelin à 22 ans, celle-ci ayant obtenu deux mois plus tard que sa sœur soit engagée pour l’assister. Les règles en vigueur dans la maison sont posées dès l’embauche : les domestiques n’ont de rapport qu’avec Madame Lancelin qui ne donne d’ordre (souvent par simples billets) qu’à Christine qui transmet à Léa. Les deux sœurs sont dépeintes comme des servantes modèles par leurs anciens employeurs ainsi que par Monsieur Lancelin et les voisins et amis, qui notent cependant presque tous une intolérance teintée de bizarrerie de la part de Christine vis-à-vis des observations que peuvent lui faire ses employeurs.
L'absence de motif un tant soit peu rationnel à ce crime apparaît également du fait qu’à plusieurs reprises lors du procès, les deux sœurs ont répété qu’elles n’avaient absolument rien à reprocher à leurs patronnes, possédant suffisamment d’économies pour chercher un autre travail si elles avaient voulu les quitter. Elles étaient bien nourries, bien logées et bien traitées chez les Lancelin. En six ans, elles n'avaient d’ailleurs demandé aucune autorisation de sortie. Lors du temps libre dont elles disposaient, les deux sœurs se retiraient dans leur chambre, et ne sortaient que pour se rendre à la messe, coquettes et élégantes le dimanche matin. Elles ne liaient jamais connaissance avec un garçon ou avec les domestiques des maisons voisines, ni avec les commerçants du quartier qui les trouvaient bizarres. Une affection exclusive liait Christine et Léa qui s’étaient juré qu’aucun homme ne les séparerait jamais.
Trois événements, traversant ces six ans de cohabitation Lancelin-Papin, peuvent également éclairer d’un jour nouveau le passage à l’acte : En 1929, Madame Lancelin, touchée par l’application de ses bonnes à leur travail, avait dérogé à la règle de neutralité qu'elle avait posée au départ en intervenant directement auprès de leur mère, pour que Christine et Léa gardent désormais leurs gages dans leur intégralité. Dès lors, Madame Lancelin apparaissait sous un jour nouveau : elle n'était plus simplement une patronne, mais une femme qui se souciait du bien et du bonheur de ses employées. Léa et Christine ont reçu ce geste comme une marque d’affection, qui instaurait entre elles un lien d’un autre ordre que celui d’employeur à employé. Désormais, les deux sœurs appelaient Madame Lancelin « maman », dans le secret de leurs confidences. Le deuxième événement a été la rupture ultérieure de Léa et Christine avec leur mère Clémence en 1929, rupture soudaine, définitive, sans motif apparent, sans dispute et sans parole. Clémence, interrogée sur l’événement, déclarait ne pas avoir su pour quel motif ses filles ne voulaient plus la voir. Léa et Christine, interrogées à leur tour, évoquaient les « observations » de Clémence, ce qui ne peut que souligner leur intolérance à la remarque. Désormais, Christine n’employa que l’expression impersonnelle « cette femme » pour parler de sa mère. Monsieur Lancelin et son beau-frère s’inquiétèrent fortement de cette rupture car elle avait rendu les deux sœurs sombres et taciturnes.