Le rationalisme est une doctrine ou une attitude philosophique qui accorde à la raison un rôle central dans la formation de la connaissance et dans l'établissement de la vérité. Dans son sens classique, il affirme que certaines connaissances ne dépendent pas seulement de l'expérience sensible, mais reposent aussi sur des principes, des concepts ou des raisonnements accessibles à l'esprit.

Le rationalisme s'oppose à l'irrationalisme et, historiquement, à l'empirisme, qui fait de l'expérience la source principale ou première des connaissances. Il se distingue aussi des doctrines qui fondent la connaissance sur la révélation, l'intuition immédiate ou l'autorité d'une tradition.

Dans l'histoire de la philosophie, le rationalisme moderne est principalement associé à René Descartes, Baruch Spinoza et Gottfried Wilhelm Leibniz. À partir de Kant, puis dans la philosophie des sciences contemporaine, il prend souvent la forme d'un rationalisme critique, qui reconnaît le rôle de l'expérience, les limites de la raison et la possibilité de corriger les théories par la discussion, l'observation et l'expérimentation.

Précisions terminologiques En philosophie, le mot « rationalisme » désigne généralement une doctrine selon laquelle la réalité est intelligible et peut être comprise par la raison.. Il peut aussi désigner, dans un sens plus large, une confiance méthodique dans les procédures rationnelles : définition des notions, argumentation, démonstration, examen critique des croyances et recherche de cohérence.

On distingue plusieurs usages du terme : le « rationalisme moderne » ou « rationalisme classique », qui désigne le rationalisme formulé aux , notamment de Descartes à Leibniz ; le « rationalisme dogmatique », expression employée notamment après Kant pour désigner une raison qui prétend connaître le réel, en particulier dans le domaine métaphysique, par ses seuls principes a priori ; le « rationalisme critique », qui reconnaît le rôle de la raison tout en soumettant ses prétentions à un examen de ses limites ; le « rationalisme appliqué », associé à Gaston Bachelard, qui désigne une raison engagée dans le travail effectif des sciences expérimentales ; le « rationalisme continental », expression utilisée dans l'historiographie anglophone pour désigner le courant de Descartes, Spinoza et Leibniz, par opposition à l'empirisme britannique de John Locke, George Berkeley ou David Hume...

Le terme a aussi été employé dans des contextes théologiques, en particulier pour désigner des doctrines qui soumettent les contenus de la foi à l'examen de la raison. Cet usage est distinct du rationalisme moderne au sens strict, mais il explique une partie des débats religieux autour du mot.

Sources dans la Grèce antique L'attitude intellectuelle consistant à accorder une valeur particulière à la raison remonte à la philosophie grecque antique. Le passage du mythe au logos correspond à l'émergence d'explications rationnelles du monde, distinctes des récits religieux ou poétiques..

Chez Platon, la connaissance véritable porte sur les Idées ou formes intelligibles. Les réalités sensibles sont changeantes et ne donnent qu'une opinion instable. L'exercice des mathématiques et de la dialectique prépare donc l'âme à se détourner des apparences sensibles pour atteindre ce qui est intelligible. En ce sens, on peut parler d'un rationalisme platonicien, même si le terme est postérieur à Platon..

Aristote, au contraire, donne une place importante à l'observation de la nature, ou physis. Il n'est donc pas rationaliste au sens moderne. Il joue cependant un rôle essentiel dans l'histoire de la raison philosophique, notamment par : l'élaboration de la logique formelle dans lOrganon ; le développement de la métaphysique comme recherche des principes premiers ; l'analyse de l'action humaine dans l'''Éthique à Nicomaque..

Rationalisme moderne Origine et caractéristiques du rationalisme moderne Le rationalisme moderne se constitue à la fin de la Renaissance et au , dans un contexte marqué par la révolution copernicienne, la mathématisation de la physique et la recherche d'une méthode certaine. La réussite des mathématiques et de la mécanique encourage l'idée qu'un ordre rationnel du réel peut être découvert par l'esprit..

Après le procès de Galilée en 1633, René Descartes publie le Discours de la méthode en 1637, puis les Méditations métaphysiques en 1641. Avec le cogito, il cherche un point de départ absolument certain pour reconstruire le savoir...

Le rationalisme moderne ne se réduit toutefois pas à Descartes. Baruch Spinoza développe une philosophie de la nécessité, exposée selon un ordre géométrique dans lÉthique, tandis que Gottfried Wilhelm Leibniz distingue les vérités de raison et les vérités de fait, et place le principe de raison suffisante au cœur de son système...

Un trait commun de ces rationalismes est l'idée que la raison peut atteindre des vérités nécessaires, indépendantes de la simple expérience sensible. Les mathématiques en fournissent souvent le modèle : une proposition démontrée y vaut universellement, et non seulement pour un cas particulier..

Descartes Chez Descartes, le rationalisme prend la forme d'une recherche de certitude. La méthode cartésienne consiste à écarter ce qui peut être mis en doute, afin de trouver une vérité qui résiste à toute objection. Cette vérité est celle du sujet pensant : pendant que je doute, je ne peux pas douter que je pense.

Descartes soutient aussi que certaines idées ne proviennent pas des sens. L'idée de Dieu, l'idée d'infini ou certaines notions mathématiques ne peuvent pas, selon lui, être expliquées par la seule expérience sensible. Elles relèvent de l'activité propre de l'esprit...

Le dualisme cartésien distingue la substance pensante et la substance étendue. Cette distinction joue un rôle majeur dans l'histoire du problème du rapport entre l'esprit et le corps.

Spinoza Spinoza développe un rationalisme systématique. Dans l'''Éthique, il expose sa pensée selon des définitions, axiomes, propositions et démonstrations. Cette forme traduit l'idée que le réel peut être compris selon un ordre nécessaire..

Comprendre une chose, pour Spinoza, revient à la replacer dans l'enchaînement des causes. La liberté ne consiste donc pas à échapper à la nécessité, mais à comprendre cette nécessité. La connaissance rationnelle permet de mieux comprendre les affects et d'agir de manière moins passive.

Spinoza distingue plusieurs genres de connaissance : l'opinion ou imagination, la raison et la connaissance intuitive. La raison s'appuie sur des notions communes qui permettent de saisir ce que les choses ont de régulier et d'intelligible..

Leibniz Leibniz affirme que les vérités nécessaires ne peuvent pas provenir uniquement de l'expérience. Il distingue les vérités de raison, nécessaires, et les vérités de fait, contingentes. Les premières reposent sur le principe de contradiction ; les secondes demandent une raison suffisante expliquant pourquoi une chose existe plutôt que de ne pas exister, et pourquoi elle est ainsi plutôt qu'autrement.

Dans les Essais de Théodicée, Leibniz formule le principe de raison suffisante, selon lequel rien n'arrive sans qu'il y ait une raison déterminante permettant d'en rendre compte.. Ce principe exprime la confiance rationaliste dans l'intelligibilité du réel.

Dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Leibniz répond à Locke. Il admet que l'expérience joue un rôle dans la connaissance, mais soutient que l'esprit possède déjà des dispositions et des structures qui rendent possible l'organisation de cette expérience..

Rationalisme et empirisme Selon l'empirisme, l'expérience est la source première des connaissances. John Locke, dans l'Essai sur l'entendement humain, refuse l'existence d'idées innées et soutient que l'esprit reçoit ses idées par la sensation et par la réflexion sur ses propres opérations..

David Hume radicalise cette orientation en distinguant les impressions, vives et immédiates, et les idées, qui en sont des copies affaiblies. La causalité, pour Hume, n'est pas une nécessité rationnelle directement perçue : elle repose sur l'habitude de voir certains événements se succéder..

Le rationalisme s'oppose à cette position lorsqu'il affirme l'existence de principes ou d'idées indépendants de l'expérience. Descartes admet des idées innées, tandis que Leibniz soutient que l'expérience ne suffit pas à expliquer les vérités nécessaires. La formule souvent associée au débat est la réponse de Leibniz à l'empirisme : rien n'est dans l'intellect qui n'ait été d'abord dans les sens, sauf l'intellect lui-même.

Cette opposition ne doit toutefois pas être comprise de manière trop rigide. Les rationalistes modernes ne nient pas toute valeur à l'expérience, et les empiristes n'abandonnent pas l'usage de la raison. Le débat porte surtout sur l'origine, l'étendue et la justification des connaissances.

Rationalisme et irrationalisme Le rationalisme s'oppose à l'irrationalisme lorsqu'il refuse de faire de l'ineffable, du sentiment immédiat, de l'inspiration ou du mystère des sources suffisantes de connaissance. Dans ce sens, il s'oppose au mysticisme, à la magie, à l'occultisme, au paranormal ou à la superstition, lorsque ces pratiques prétendent produire une connaissance sans examen rationnel.

Cette opposition ne signifie pas que le rationalisme nie l'existence des sentiments, des croyances ou des expériences intérieures. Il soutient plutôt que la vérité doit pouvoir être discutée, argumentée et soumise à des critères partageables. Dans la tradition idéaliste, Georg Wilhelm Friedrich Hegel critique ainsi les philosophies qui se réclament d'une intuition immédiate sans concept, car elles rendent la vérité difficilement communicable et vérifiable..

Rationalisme et révélation Dans le domaine religieux, le rationalisme désigne souvent l'idée que les croyances doivent être examinées par la raison. Il s'oppose alors au fidéisme, qui fait de la foi une adhésion indépendante, voire supérieure, à l'examen rationnel.

Spinoza, dans le Traité théologico-politique, applique une méthode critique aux textes bibliques. Il distingue la recherche philosophique de la vérité et l'obéissance religieuse, et propose de lire l'Écriture en tenant compte de son histoire, de sa langue et de ses conditions de transmission..

Chez Descartes, la raison peut aussi jouer un rôle dans la théologie naturelle. Dans les Méditations métaphysiques, il cherche à démontrer l'existence de Dieu par des arguments rationnels, notamment par une forme d'argument ontologique. Il ne s'agit pas pour lui de remplacer la foi révélée, mais de montrer que certaines vérités métaphysiques peuvent être établies par la raison naturelle.

Rationalisme critique

Le rationalisme critique désigne plusieurs courants qui maintiennent l'exigence rationnelle tout en refusant les prétentions dogmatiques d'une raison capable de tout connaître par elle-même. Il peut se caractériser par trois traits : la critique des prétentions métaphysiques excessives ; l'intégration de l'expérience dans le travail de connaissance ; la reconnaissance du caractère historique, révisable et faillible de la raison.

Synthèse kantienne Le développement de la physique expérimentale moderne, de Galilée à Newton, conduit à repenser les rapports entre raison et expérience. Dans la Critique de la raison pure, Emmanuel Kant affirme que toute connaissance commence avec l'expérience, mais qu'elle ne dérive pas entièrement de l'expérience..

Kant distingue trois facultés : la sensibilité, par laquelle les objets nous sont donnés ; l'entendement, qui organise les données sensibles au moyen de concepts et de catégories ; la raison, qui produit des Idées comme Dieu, l'âme ou le monde comme totalité.