La Vie mode d'emploi, sous-titré Romans, est un livre de Georges Perec, membre de l'Oulipo, publié en 1978. Il a obtenu le prix Médicis la même année. Il s'agit d'une œuvre considérable dont la rédaction, basée sur de nombreuses contraintes artistiques, s'étend sur une dizaine d'années, avec ses 600 pages suivies d'annexes, ses six parties plus un épilogue, ses 99 chapitres et ses multiples histoires et personnages.
Considéré comme le roman le plus abouti de Perec, connu déjà pour son roman La Disparition, le narrateur suit la vie des habitants d'un bâtiment haussmannien, en suivant le déplacement d'un cavalier de jeu d'échecs.
Résumé alt=Plan de l'immeuble du 11, rue Simon-Crubellier|centre|vignette|redresse=2|Plan de l'immeuble du 11, rue Simon-Crubellier L'ensemble du roman est la description d'un tableau qui représenterait un immeuble en coupe et ses occupants à un moment précis. Ce tableau est un projet de Serge Valène, peintre et habitant de l'immeuble. Chacun des 99 chapitres décrit une des pièces en façade de l'immeuble (décoration, meubles, objets, œuvres picturales) et les personnages s'y trouvant le peu avant 20 heures ; dans la plupart des chapitres sont insérées les histoires des occupants, actuels ou passés, et de personnages qui leur sont liés. Le lecteur découvre alors « une longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes », comédie humaine où les destins entrecroisés se répondent, à l'image de la curieuse création de l'ébéniste Grifalconi, Les récits aux multiples rebondissements sont générés par des œuvres picturales (gravures populaires, tableaux de maître, affiches publicitaires) ou des textes présents dans l'immeuble (légendes d'image, titres ou sommaires de livres, partitions de musique). Des faits divers, des descriptions scientifiques, des recettes de cuisine, des listes ou catalogues parsèment une narration qui adopte le ton du polar lorsqu’il est question de gangsters, un style technocratique lorsqu’il est question d’administration, un ton publicitaire lorsqu’il est question de vendre ou d’acheter.
Le lieu de l'action est un bâtiment haussmannien typiquement parisien situé dans le arrondissement de Paris, au numéro 11 de la rue (imaginaire) Simon-Crubellier, qui coupe obliquement le rectangle compris entre les rues (réelles) Médéric, Jadin, de Chazelles et Léon-Jost. Sur dix niveaux, il est constitué d'un sous-sol (caves, chaufferie, machinerie de l'ascenseur), d'un rez-de-chaussée (deux entrées, loge de la concierge, magasin, un logement), d'une cage d'escalier, de six étages d'appartements et de deux étages de chambres de bonnes.
Le fil de l'intrigue est le de Bartlebooth, richissime habitant de l'immeuble. Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth prend des leçons quotidiennes d'aquarelle auprès de Valène. Pendant 20 ans, de 1935 à 1955, il voyage autour du monde et peint une aquarelle marine par quinzaine, soit 500 tableaux en tout. Chaque aquarelle est envoyée à Gaspard Winckler, fabricant de jouets de l'immeuble, qui la découpe en un puzzle. Pendant les 20 dernières années, de 1955 à 1975, Bartlebooth reconstitue un puzzle par quinzaine, ses pièces sont recollées ensemble par Morellet, autre habitant de l'immeuble ; l'aquarelle ainsi restituée est renvoyée dans le port où elle a été peinte 20 ans auparavant et plongée dans une solution qui dissout l'encre. Il n'en reste alors qu'une feuille de papier blanche. Le projet n'est pas mené à son terme : à la fin du roman l'intrigue débouche sur un dernier rebondissement et les protagonistes principaux sont morts.
Personnages La Vie mode d'emploi met en scène une centaine de personnages – dont l'histoire est résumée en toute fin du volume –, et trois personnages principaux : Bartlebooth, qui peint les aquarelles ; Winckler, qui les transforme en puzzles ; et Valène, le peintre qui rêve de faire tenir toute la maison dans sa toile.
« Il y a essentiellement deux types d’individus : les collectionneurs et les joueurs. Le premier accumule, de façon exponentielle. À sa manière, il recherche l’unité perdue, amassant les fragments qui pourraient finir par constituer un monde en soi, complet et sans failles. Le second dilapide, cherchant à épuiser ce qui ne peut l’être. Pour lui, tout est toujours à recommencerJean-François Chassay, Le Jeu des coïncidences dans La Vie mode d'emploi de Georges Perec, Le Castor Astral, 1992, p. 129..
« Du joueur enfantin au faussaire et à l’escroc, du joueur innocent à l’affabulateur et au truqueur, ils sont tous là, associés dans la même spirale moebiusienne où vrai et faux tournent indéfiniment intriqués : vrais joueurs, faux joueurs, tricheurs, tricheurs dupés, dupes du jeu, virtuoses du jeu… Tout au long du défilé se glissent deux groupes unis par d’étranges liens, les vengeurs et les sauveteurs. Les uns donnent la mort, les autres maintiennent en vie ; ils ont en commun d’être des obsédés de la mémoireClaude Burgelin, Georges Perec, Seuil, collection Les contemporains, 1988, p.183.. »
Tous ces personnages, d'une certaine opacité formelleIsabelle Dangy, Le Mystère du personnage dans La Vie mode d'emploi, in Christelle Reggiani, Bernard Magné [Dir], Écrire l'énigme, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2007., ont été peu étudiés, à l'exception des Gratiolet, propriétaires initiaux de l'immeuble dont la déchéance progressive permet aux différents locataires de s'installerIsabelle Dangy. L'arbre des Gratiolet ou les déboires du marquis de Carabas, in Littérature, n° 131, 2003. Lire en ligne., et des trois personnages principaux. Perec considérait ceux-ci comme des incarnations de l'écrivain : « Si l’on considère le livre comme un tableau, on distingue trois donateurs, qui sont trois paraphrases de l’écrivain. Bartlebooth, qui tâche d’accomplir quelque chose de suprêmement inutile ; Winckler, l’artisan, qui transforme les aquarelles en puzzle et, à chaque découpure, tend à Bartlebooth un piège que celui-ci a de plus en plus de mal à déjouer ; Valène, le témoin, qui regarde, comprend, et intègre cette étrange aventure dans sa propre histoireFemmes d'aujourd'hui (Bruxelles), 14-20 novembre 1978. Repris dans Entretiens et conférences, Joseph K., 2003, volume I, p. 256.. » Perec qualifia également Bartlebooth et Winckler de «frères jumeaux. »
Bartlebooth Son nom est un mélange de Bartleby, le copiste de Melville et de Barnabooth, le voyageur de Valéry Larbaud. Perec les considère comme les personnages les plus fascinants qu'il connaisse, « l'un qui est la pauvreté, le dénuement absolu, l'autre qui est la richesse et aussi une recherche de l'absolu. Tous deux m'ont permis de faire ce personnage rousselien, qui consacre sa vie à une futilité. »
Le voyage de Bartlebooth le mène de façon parfois capricieuse tout autour du monde. Il consacre deux semaines à chaque port, voyage compris, ce qui lui laisse généralement cinq à six jours sur place. Les deux premiers jours, il se promène au bord de la mer. Le troisième il choisit son emplacement et dessine quelques brouillons. L’avant dernier, il peint sa marine, extrêmement vite, sans jamais recommencer. Puis il la donne à Smautf qui l’envoie à WincklerChapitre XV.. Après son retour, au début, il travaille vite à reconstituer les puzzles. En dix-sept ans, il en a reconstitué près de 400. Puis, au fil des années, ils deviennent de plus en plus difficiles à résoudre, pleins de pièges que prépare Winckler, et il a le plus grand mal à tenir les délais qu'il s'était imposésChapitre XXVIII.. Fin 1972, il se rend compte qu’il devient aveugle. Malgré une double opération de la cataracte, les troubles persistent, mais il s’aperçoit qu’il peut continuer son travail en associant le toucher à la vue. Le programme qu'il s’était fixé succombe sous l’attaque de Beyssandre et sous celle, beaucoup plus secrète et subtile de WincklerChapitre LXXX.. Il meurt le , à presque huit heures du soir, devant son quatre cent trente-neuvième puzzle, victime du dernier piège du faiseur de puzzlesChapitre XCIX..
« Croyant pouvoir s'isoler du monde, refusant de prendre en considération la circulation et l'échange, Bartlebooth voyait son projet, dès le départ, voué à l'échec. La mécanique se dérègle, inutile et paralysée, détruite par un rêve, celui d'une totalité impossible, d'une communication pure avec un fragment du réel, d'une représentation de ce réel qui serait entièrement reconstituéJean-François Chassay, Récrire le monde à son image : le cas de Perceval Bartlebooth, Études littéraires, Volume 23, numéro 1-2, été–automne 1990, Georges Perec : écrire / transformer. Lire en ligne.. »
Valène Inscrit aux Beaux-Arts en 1919, il loue une chambre dans l'immeuble en espérant une future célébrité qui ne vient pas, simplement une discrète notoriétéChapitre XVII.. En 1925, Bartlebooth lui demande de lui donner une leçon quotidienne d'aquarelle pendant dix ans, mais il met des années à comprendre ce qu'il cherche exactement, d'autant plus qu'à part ce qui concerne la technique, ils ne se parlent presque pasChapitre XXVI.. Après la mort de Winckler, il est hanté par l'idée d'un tableau représentant l'immeuble, éventré montrant à nu les fissures de son passé, l'écroulement de son présent, cet entassement sans suite d'histoires grandioses ou dérisoires, frivoles ou pitoyables. Il y serait lui-même, comme les peintres de la Renaissance se réservaient toujours une place minuscule ; il y serait en haut à droite, comme sa chambre, debout en train de se peindreChapitre LI.. Il rêve parfois de cataclysmes et de tempêtes qui emportent la maison tout entière comme un fétu de paille, ou d'une fissure qui l'engloutit dans une béance innommableChapitre XLIX.. Il meurt quelques semaines après Bartlebooth. Dans sa chambre, il y a une grande toile carrée qui ne comporte que quelques traits : l'esquisse du plan en coupe de l'immeubleÉpilogue..
« À côté de Bartlebooth qui a aliéné sa pensée à partir du moment où il s’est enfermé et circonscrit dans son projet, figure au centre de l’ouvrage le peintre Valène, son exact contemporain, véritable génie du lieu. Contrairement à Bartlebooth, ce n’est pas un faire qui le caractérise, mais bien plutôt la pensée, la mémoire et le rêve. Alors que l’activité de Bartlebooth vise à mettre à plat une vie dont chaque moment est conçu comme la pièce d’un puzzle, vise à la clôture et à l’effacement de son travail au fur et à mesure qu’il s’accomplit, Valène se présente comme une pensée effervescente qui relie tout ce qui est disjoint, conserve la trace de ce qui a disparu, rêve, construit un imaginaire fantasmatique, et ainsi constitue un second foyer du livre d’où émane toute une vie intérieure qui embrasse la vie de tout l’immeuble et l’anime dans ses lieux les plus secretsAlain Goulet, La Vie mode d’emploi, archives en jeu, in Cahiers Georges Perec I (Colloque de Cerisy, juillet 1984), P.O.L, 1985, p. 202.. »
Winckler