Roger Bacon, né vers 1220 à Ilchester ou Bisley et mort vers 1292 à Oxford, moine franciscain, surnommé Doctor mirabilis (« Docteur admirable ») en raison de sa science hors du commun, est un philosophe, savant et alchimiste anglais. Il est considéré comme l'un des inventeurs de la méthode scientifique. Pour Bacon, , expérience scientifique ou religieuse. Il est le premier dans le monde occidental à mettre en question des enseignements d'Aristote, observations à l'appui.

Ce moine, méconnu et horriblement persécuté pendant sa vie, est la plus grande figure scientifique du Moyen Âge. C’est le génie le plus vaste et le plus complet qui, dans cette longue période, se soit produit en Europe.

Biographie Roger Bacon est né à Ilchester, dans le Somerset, en Angleterre, en 1214 (selon Thomas S. Maloney). Vers 1228, à presque , il commença ses études à l'université d'Oxford, où il put écouter Edmond Rich d'Abingdon (saint Edme, 1170-1242).

Il obtient vers 1236 le grade de maître ès arts (magister in artibus).

On le trouve à Paris, à la faculté des arts, où il enseigne Aristote, en 1237. Il rencontre Alexandre de Hales, Guillaume d'Auvergne, Robert Kilwardby, Pierre de Maricourt, Thomas Gallus. De 1237 à 1250 s’étend sa première grande période de production, durant laquelle il commente et critique l'œuvre d'Aristote, dans des Quaestiones, sans que ce ne soit une nouveauté ni une audace (Aristote avait été interdit en 1215, 1228, 1231, et ne sera considéré comme un pilier de la logique que dans la Somme théologique, à laquelle se ralliera l'Église quelques années après sa mort). Il compose sa Summa grammatica et deux traités de logique : Summa de sophismatibus et distinctionibus et Summulae dialectices.

De 1247 à 1256, il se fixe à OxfordLa tour octogonale à l'extrémité sud du est considérée par tradition comme son lieu d'étude. Elle a été démolie en 1779, mais reproduite en 1787 sur une aquarelle des débuts de William Turner d'après une gravure plus ancienne. Cette œuvre est conservée à la et visible sur le site du musée : ., enseignant Aristote. Il est alors l’élève d’ (Adam de Marisco, 1200-1259), théologien, homme de loi, scientifique. Selon son propre aveu, en 1247-1248, il se détache des enseignements scolastiques pour étudier les langues « sapientielles » (hébreu, grec, arabe, chaldéen) et les sciences (optique, mathématiques, astronomie, etc.). On le dit disciple du grand homme de science Robert Grossetête (1168-1253), mais il ne l'a sans doute pas côtoyé, plutôt étudié ses travaux en optique et mathématiques.

Il entre en 1256 chez les franciscains, l'ordre des Frères mineurs fondé par saint François d'Assise et voué à la pauvreté. La même année, Richard de Cornwell devient le responsable des études scientifiques pour les franciscains d'Angleterre, et les relations furent hostiles.

Son second séjour à Paris s'étend de 1256 à 1280. Il fait la connaissance de saint Bonaventure, ministre général des franciscains depuis 1256. Il se peut qu'à cette époque, et pour plusieurs années (1257 ?-1266 ?), Roger Bacon ait été, non pas emprisonné, mais plutôt interdit d'enseignement, confiné, surveillé, tracassé au couvent des franciscains de Paris ; il dira dans sa lettre au pape Clément IV (voir infra) :

Il était en effet interdit aux frères franciscains de publier sans autorisation depuis le concile de Narbonne en 1260 ..

Sa seconde grande période de production s'étend de 1260 à 1292. En 1265, à l'avènement du pape Clément IV (Guy Foulques), qu'il connaissait bien depuis 1263 et qui l'avait en grande estime, sa recherche s'accéléra. Dès le pape lui demanda de lui envoyer ses travaux, malgré les interdits des constitutions de Narbonne, et en secretOpus tertium, éd. Brewer ; Opus majus, éd. Bridges .. Roger Bacon rêvait d'une université parisienne fondée sur la connaissance non seulement d'Aristote, d'Avicenne et d'Averroès, mais encore des sciences arabes et des langues arabes. Il envoya au pape une lettre dédicace qui expose son programme (Epistula ad papam Clementem IV ), puis trois projets de somme philosophique et scientifique : Opus minus (1265), Opus majus (1268), Opus tertium (1270), mais aussi le De speculis comburentibus (Sur les miroirs ardents), quelques opuscules sur l'astrologie et l'alchimie. Il déclare :

Après la mort de Clément IV (), ses écrits furent en butte à des rétorsions. En , l'évêque de Paris, Étienne Tempier, interdit philosophiques ou théologiquesLa Condamnation parisienne de 1277, édition du texte latin et trad. David Piché, Vrin, 2002., interdiction qui concernait en partie Roger Bacon. Le maître général des franciscains, Jérôme d'Ascoli (futur pape Nicolas IV en 1288), condamna ses travaux vers et interdit son œuvre chez les franciscains Jeremiah Hackett, « Roger Bacon. His Life, Career, and Works », in Hackett, Roger Bacon and the Sciences, Leyde, éd. Brill, 1997, .. On lui reprochait, entre autres, ses opinions sur l'astrologie et certaines « nouveautés suspectes » (« »).. Il fut mis en prison à Ancône entre 1277 et 1279, car, depuis le concile de 1215, la prison est la peine infligée dans les procès d'Inquisition aux relaps, contumaces et fugitifs. Mais il ne passa sans doute pas quatorze années dans des prisons ecclésiastiques, comme le dit la légende. Il rédigea de 1275 à 1280 son étude sur le Secretum secretorum (Le Secret des secrets), ouvrage occultiste qu'il croyait — à tort — d'Aristote.

Vers 1280, il revient à Oxford. Il est emprisonné jusque vers 1292., date vers laquelle il rédige le Compendium studii theologiae (Abrégé des études théologiques), qui résume sa pensée en philosophie et théologie.

Il meurt à Oxford à une date incertaine, vers 1292 ou 1294. Il aurait dit sur son lit de mort :

Découverte, réformes thumb|Études sur l'optique

On doit à Roger Bacon d'ingénieuses observations sur l'optique (il eut l'idée de la trichromie) et la réfraction de la lumière ; une réflexion sur l'arc-en-ciel — dont il mesure l'ouverture angulaire, 42°, et recense les variantes : rosée, fontaines, prismes — dans laquelle il prend position pour la vision de Robert Grossetête plutôt que celle d'Ibn al-Haytham, ainsi qu'une description de la chambre noire.

On lui a parfois attribué l'invention de la poudre à canonVoir cependant l'article Marco Polo, celle des verres grossissants, du télescope, de la pompe à air et d'une substance combustible analogue au phosphore ; on trouve en tout cas dans ses écrits des passages où ces diverses inventions sont souvent décrites avec une bonne précision. Ainsi, par exemple, sur la poudre à canon :

En 1267, il propose la réforme du calendrier, sans avoir eu connaissance des travaux antérieurs d'Omar Khayyam. Il constate en effet les imprécisions et les limites du calendrier julien et du système de Ptolémée.

Son plus grand mérite est d'avoir introduit la méthode expérimentale pour favoriser le développement des sciences, au-delà de la méthode scolastique dont il percevait les limites. Il pratiqua l'alchimie et s'intéressa à l'astrologie.

Philosophie En philosophie, il est classé, depuis Étienne Gilson, dans l'école appelée « augustinisme avicennisantÉtienne Gilson, Les Sources gréco-arabes de l'augustinisme avicennisant, Vrin, rééd. 1986. », comme Guillaume d'Auvergne. Cette école fait de l'intellect agent séparé (dont parlent Aristote et Avicenne) le Dieu illuminateur (dont parle Augustin), donc le Verbe divin, deuxième personne de la Trinité. Il croit que la philosophie est le résultat d'une influence de l'illumination divine dans notre esprit (per influentiam divinae illuminationis)Roger Bacon, Opus majus, t. III, .. Roger Bacon recense trois voies de connaissance : l'autorité, le raisonnement et l'expérience. Il rejette l'autorité, qui s'appuie sur des raisons extérieures : Roger Bacon, Opus majus, t. II, .. Les œuvres de Bacon ont pour but l' de la vérité, c'est-à-dire la certitude scientifique, et cette vérité à atteindre est pour lui le salut. La science procédant de l'âme est donc indispensable. Le moyen de cette recherche est l'expérience, car en éprouvant la vérité, elle la révèleVoir le chapitre consacré dans La Servante et la consolatrice : la philosophie dans ses rapports avec la théologie au Moyen Âge de Jean-Luc Solère et Zenon Kałuża consultable en ligne.. Ainsi, seule l'expérience est-elle source de certitude dans le domaine scientifique. Cette expérience se fait par l'autorité des savants et le raisonnement spontané qui se tient au contact des choses. Bacon rejette ainsi les raisonnements purement abstraits qui sont stériles pour l'avancement des sciences.

Roger Bacon n'accorde pas autant d'importance que ses contemporains à la foi pour la recherche de la vérité dans le domaine scientifique. Pour lui, la connaissance du divin et la révélation ne peuvent pas entrer en conflit avec la connaissance de la nature. Avant Francis Bacon et Gaston Bachelard, il dénonce, dans sa lettre au pape et dans son Opus majus, quatre « causes générales de l'erreur humaine » : le fait de se cacher sa propre ignorance, « les exemples d'autorités fragiles et indignes », le poids des mauvaises habitudes, enfin « les préjugés vulgaires » ; pour la théologie, il dénonce, dans son Opus minus sept péchés capitaux des théologiens de son époque : invasion par la philosophie, ignorance des sciences expérimentales et de la linguistique, culte de la personnalité, primat des Sentences de Pierre Lombard sur la Bible, corruption des Textes saints dans leurs différentes versions, erreurs d'interprétation, enfin ignorance des propriétés des choses par les prédicateurs.

Roger Bacon comprit avant d'autres qu'Aristote avait commis quelques erreurs à propos des phénomènes naturels, ce qui ne l'empêcha nullement d'intégrer la pensée d'Aristote, ainsi que celle de Platon, qu’il considère comme pères de l’Église dans l’histoire de la religion.

Il critique la théologie de son temps sur les aspects scientifiques. Il fut persécuté car il remettait en cause l’équilibre entre foi et raison, à l’avantage relatif de la raison. Pour lui, la seule sagesse est celle des livres.

Roger Bacon a dénoncé les croisades, qu'il concevait comme une entreprise de domination sur des peuples : plutôt que de massacrer les « infidèles », il aurait fallu leur prêcher l'Évangile. Mais il constata alors que personne à son époque n'avait encore étudié de façon systématique les langues et les croyances des peuples à atteindre.

Roger Bacon est l'un des précurseurs de la Renaissance. Il inspira Auguste Comte qui, dans le prisme des idées du , interpréta son œuvre d'une façon peut-être réductrice et partiale.

Science Pour Roger Bacon dans son Commune naturalium, la science naturelle (scientia naturalis) comprend l'optique (perspectiva), l'astrologie (astronomia judiciaria et operativa), la science de la mesure (scientia ponderum), l'alchimie (alkimia), l'agriculture, la médecine, la science expérimentale (scientia experimentalis).