Sénèque (en latin ), parfois nommé Sénèque le Jeune, Sénèque le Philosophe ou Sénèque le Tragique, né vers l'an à Corduba et mort le à Rome, est un homme d'État romain, un philosophe et un dramaturge.
Conseiller à la cour impériale sous Caligula puis Claude, il est exilé en 41 en Corse, où il écrit ses premiers traités philosophiques avant d'être rappelé comme tuteur du jeune Néron. Lorsque celui-ci accède au pouvoir, il devient son conseiller puis l'un des personnages les plus influents de l'Empire, aux côtés du préfet du prétoire Burrus. La mort de ce dernier en 62 précipite la disgrâce de Sénèque, qui est acculé au suicide par ordre de Néron.
Ses traités philosophiques comme De la brièveté de la vie, De la colère ou De la vie heureuse, et surtout ses Lettres à Lucilius exposent ses conceptions philosophiques stoïciennes. Ses tragédies constituent l'un des meilleurs exemples du théâtre tragique latin, certaines œuvres nourriront le théâtre classique français du , comme Œdipe, Phèdre ou Médée.
Biographie
Jeunesse et débuts Sénèque est né à Corduba en Bétique (aujourd'hui Cordoue en Andalousie). La date précise de sa naissance, inconnue, est habituellement située au début de notre ère., entre l'an 4 av. J.-C. et 1 apr. J.-C.Paul Veyne, Sénèque, avant-propos, , Bouquins, Paris, 1993. Sa famille n'est pas hispanique ni originaire du territoire bétique et semble venir d'Italie du NordHubert Zehnacker, Jean-Claude Fredouille, Littérature latine, , PUF, 2001.Paul Veyne, qui fait aussi allusion à l'hypothèse de l'Italie du Nord, penche plutôt pour l'origine espagnole : Sénèque, préface , Bouquins, Paris, 1993. Voir aussi la discussion en note (Ibid.). Paul Veyne relativise la question de l'origine : .. Il est le deuxième fils d'Helvia et de Marcus Lucius Annaeus Seneca (dit « Sénèque l'Ancien »), un rhéteur aisé de rang équestre. Novatus, dit « Gallion », son frère aîné, est proconsul d'Achaïe à Corinthe, où, selon les Actes des ApôtresActes des Apôtres, chapitre 18, versets 12 à 18., Paul de Tarse comparaît devant lui en 51. Sénèque est également l'oncle de l'écrivain Lucain, fils de son frère cadet Mela..
Il est encore très jeune lorsque sa famille s'installe à Rome, où son père lui prodigue une éducation soignée. Il est d'abord attiré par le pythagorisme. Vers , il commence à souffrir d'une maladie aujourd'hui associée à la tuberculose et se rend en Égypte afin de se rétablir.
De retour à Rome en 31, il commence sa carrière à la cour. À partir de 37, il est élu questeur et obtient le droit de siéger au Sénat. Particulièrement lié au richissime Crispus Passienus — dont la première épouse, Domitia, est la tante de Néron et la seconde, Agrippine, la mère du futur empereur — Sénèque devient un proche de la cour impériale.
Sous Caligula Conseiller à la cour impériale sous Caligula, Sénèque se fait rapidement remarquer pour son talent. Cela lui attire la jalousie de l'empereur lui-même. Dans ses écrits ultérieurs, Sénèque décrit Caligula comme un monstre et ne lui trouve aucune qualité.
Caligula d'après Suétone déteste SénèqueSuétone, Vie de Caius, 53.. Selon Dion Cassius, il le fait condamner à mort et lui ordonne de se suicider. Sénèque aurait dû son salut à l'intervention de l'une des maîtresses de l'empereur, qui le fait gracier. L'une des raisons avancées pour cette décision est la santé défaillante de Sénèque, qui laisse envisager sa mort rapide de maladieDion Cassius, LIX, 19.. Sénèque, explique sa propre survie comme étant due à sa patience et à son dévouement..
Sous Claude Sénèque est alors la victime des intrigues de Messaline, la troisième épouse de l'empereur Claude, qui l'accuse d'adultère avec Julia Livilla. Les historiens modernes jugent que cette accusation ne fut qu'un prétexte, étant donné que Messaline avait surtout des motifs politiques pour éliminer Julia Livilla. Sénèque est une nouvelle fois condamné à mort, peine commuée en exil par Claude.
De 41 à 49, Sénèque est relégué en Corse. Il est difficile de faire la part de la légende dans les diverses anecdotes rapportées par la tradition locale. Il est improbable qu'il ait vécu en ermite dans la tour de Sénèque, nid d'aigle perché sur le chaînon montagneux du cap Corse. Selon un autre récit traditionnel, Sénèque, qui aurait attenté à la vertu d'une bergère corse, aurait été, par vengeance, roulé nu dans un buisson d'orties, ce qu'attesterait le nom vernaculaire d'une variété d'orties : lUrtica di Seneca.. Dans ses écrits ultérieurs il a porté des jugements peu flatteurs sur l'île et sur ses habitants dont il disait :
C'est durant son exil que Sénèque aurait écrit ses Consolations. Il tente dans sa Consolation à Polybe de plaire au secrétaire de Claude qui venait de perdre son frèreSénèque, ..
Le texte attribué à Sénèque n'ayant pas eu l'effet espéré, il est rappelé seulement après la mort de Messaline, en 48 ou en 49, à la demande d'Agrippine devenue la nouvelle épouse de Claude. En 50, il devient préteur grâce à l'influence d'Agrippine. Vers cette époque, il épouse également Pauline, originaire d'ArlesSur Pauline et sa famille, l'une des grandes familles d'Arles, voir Jérôme Carcopino, Choses et Gens du pays d'Arles, Lyon, 1922, ., sans doute fille de Pompeius Paulinus, préfet de l'annone, c’est-à-dire chargé de l’approvisionnement de Rome, auquel il dédie le traité De la brièveté de la vie ().
Sous Néron En 49, Sénèque est donc rappelé à Rome à la demande d'Agrippine, qui le fait engager comme tuteur du jeune prince Néron alors âgé de .. Ce dernier succède à Claude au trône impérial en 54, à l'âge de .
L'influence de Sénèque est particulièrement forte au cours de sa première année en tant que conseiller impérial. C'est d'ailleurs lui qui compose l'éloge funèbre prononcé par Néron à la mort de Claude, comme il compose, par la suite, bon nombre des discours du nouvel empereur. Plus tard, Sénèque écrit l’Apocoloquintose ou Transformation de l'empereur Claude en citrouille, qui ridiculise l'apothéose de Claude et fait l'éloge de Néron.
En mai-juin 55, il devient consul suffect. Sénèque est ainsi, avec le préfet du prétoire Burrus et Néron lui-même, l'homme le plus influent de l'Empire romain. Selon Tacite, le quinquennium Neronis, terme désignant les cinq premières années du règne de Néron sous l'influence de Sénèque, s'avère être une période de prospérité pour l'Empire.
En 56, il publie De la clémence, à la suite de la mort de Britannicus qui agite Rome. Le but de cet écrit fut sans doute de rassurer les foules à propos du pouvoir de Néron. Tacite rapporte qu'à la suite de cette publication, Sénèque obtint la moitié des propriétés du défunt, l'autre partie revenant à Burrus..
En 58, Sénèque est attaqué par Publius Suillius Rufus, qui lui reproche son immense fortune ( de sesterces) acquise par ses amitiés et par l'usure, ainsi que sa tentative de débaucher des femmes de la maison princière. Rufus relaie également la rumeur d'une relation entre Agrippine et Sénèque. Ce dernier réplique en accusant Rufus de corruption. Finalement, Sénèque s'en sort sans dommage, tandis que Rufus est condamné à l'exil et se fait confisquer la moitié de son domaineTacite, Annales, Livre XIII, chapitre XLII-3..
La fortune que Sénèque a accumulée est en effet colossale et constitue l'une des plus importantes de son époque : estimée à de deniers, elle représente entre 5 et 10 % des revenus annuels de l'État romain.
Sénèque obtient de rompre le lien quasi incestueux entre Néron et sa mère, isole Agrippine et participe activement, quoique indirectement, à son assassinat en 59. Tacite écrit : « Aussi n'était-ce plus Néron, dont la monstruosité était au-delà de toute plainte, mais Sénèque que la rumeur publique condamnait, pour avoir avoué, en faisant écrire cela, le crime. »Tacite, Annales, XIV, 11, 3, trad. Pierre Wuilleumier, Les Belles Lettres..
À ce moment-là, Sénèque était sans aucun doute extrêmement riche : il possédait des propriétés en Italie, en Égypte et en Illyrie (actuelle Albanie). Dion Cassius affirme que la bataille de Watling Street a été causée par Sénèque, qui incitait les Bretons à contracter d'importants prêts à intérêts. Sénèque se montrait sensible à de telles accusations : dans De la vie heureuse, daté de cette époque, il argue que gagner et dépenser correctement sa richesse est un comportement approprié pour un philosophe.
Mort vignette|Suicide de Sénèque, tel qu'illustré dans La Chronique de Nuremberg.
En 62, il tombe peu à peu en disgrâce après la mort de Burrus. Selon Tacite, il est jalousé pour sa richesse et il critique les goûts de Néron pour les chevaux et le chantTacite, Annales, XIV, 52..
À la suite de sa mise en cause, Sénèque demande à Néron d'être relevé de sa charge d’« ami du prince » et propose de lui restituer sa fortune. Néron refuse et, bien que Sénèque se soit retiré de la vie publique, échoue à le faire empoisonner.
En 65, Sénèque est compromis malgré lui dans la conjuration de Pison et contraint au suicide forcé. Il se donne la mort en s'ouvrant les veines sur l'ordre de Néron. Tacite met en scène son suicide de manière détailléeTacite, Annales Livre XV, chapitre LX- 2 et suivants. :
Ensuite le fer lui ouvre les veines des bras. Sénèque, dont le corps affaibli par les années et par l'abstinence laissait trop lentement échapper le sang, se fait aussi couper les veines des jambes et des jarrets. Bientôt, dompté par d'affreuses douleurs, il craignit que ses souffrances n'abattissent le courage de sa femme, et que lui-même, en voyant les tourments qu'elle endurait, ne se laissât aller à quelque faiblesse ; il la pria de passer dans une chambre voisine. Puis, retrouvant jusqu'en ses derniers moments toute son éloquence, il appela des secrétaires et leur dicta un assez long discours. […] Comme le sang coulait péniblement et que la mort était lente à venir, il pria Statius Annaeus, qu'il avait reconnu par une longue expérience pour un ami sûr et un habile médecin, de lui apporter le poison dont il s'était pourvu depuis longtemps, le même qu'on emploie dans Athènes contre ceux qu'un jugement public a condamnés à mourir. Sénèque prit en vain ce breuvage : ses membres déjà froids et ses vaisseaux rétrécis se refusaient à l'activité du poison. Enfin il entra dans un bain chaud, et répandit de l'eau sur les esclaves qui l'entouraient, en disant : « J'offre cette libation à Jupiter Libérateur. » Il se fit ensuite porter dans une étuve, dont la vapeur le suffoqua. Son corps fut brûlé sans aucune pompe ; il l'avait ainsi ordonné par un codicille, lorsque, riche encore et très puissant, il s'occupait déjà de sa finTacite, Annales, XV, 63-64.. Comptant au nombre des conjurés, son frère cadet Mela ainsi que son neveu Lucain sont également acculés au suicide, tout comme l'est son frère aîné Gallion peu après, pour des raisons politiques.
Apport philosophique et moral vignette|redresse=.8|Portrait de Sénèque d'après l'antique (un buste maintenant surnommé Pseudo-Sénèque) de Lucas Vorsterman d'après Rubens, 1638, Bibliothèque nationale de France.
Conception de la religion Selon Paul Albert (mort en 1880), longtemps avant Sénèque, la religion ancienne était tombée en désuétude : il n'y avait sans doute pas à Rome un esprit éclairé qui acceptât les fables du polythéisme ou les pratiques de superstition empruntées aux cultes de l'OrientPaul Albert, Histoire de la littérature romaine, livre IV, chapitre I, 4..
Sénèque propose de donner à Dieu des noms plus larges.
Voulez-vous l'appeler nature ? Vous ne vous tromperiez point ; car c'est de lui que tout est né, lui dont le souffle nous fait vivre. Voulez-vous l'appeler monde ? Vous en avez le droit. Car il est le grand tout que vous voyez ; il est tout entier dans ses parties, il se soutient par sa propre forceSénèque, Questions naturelles, livre II, 45..
Toutes ces définitions sont plus ou moins empruntées au stoïcisme scientifique.
En ce qui concerne le culte que réclament les dieux :