vignette|Temple bouddhiste Todai-ji. Le , de son nom complet , est un temple bouddhique situé à Nara au Japon. Il est le centre des écoles Kegon et Ritsu, mais toutes les branches du bouddhisme japonais y sont étudiées et le site comprend de nombreux temples et sanctuaires annexes. Dans l’enceinte se trouve la plus grande construction en bois au monde toujours existante.Robert E. Buswell Jr. & Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, Princeton, Princeton University Press, 2014, p. 575 (« Nara daibutsu »), le , qui abrite une statue colossale en bronze du bouddha Vairocana appelée , c'est-à-dire « Grand Bouddha ». Le bâtiment, d’une largeur de huit travées de piliers (soit ), est un tiers plus petit que le temple originel qui en comprenait douze.

De nombreux bâtiments secondaires ont été groupés tout autour de la salle du Grand Bouddha sur le flanc de coteau légèrement incliné du mont Wakakusa. Parmi eux, le , le , ancien grenier qui fut transformé en entrepôt d’objets d’art et le , réputé pour sa collection de sculptures du . Le rôle du temple est étroitement lié à la fonction impériale, les rites et cérémonies qui s’y déroulent devant protéger le pays et la famille de l’empereur.

Le temple, construit au , est détruit et reconstruit presque intégralement deux fois au cours de son histoire, au . Son édification sous l’égide de l’empereur Shōmu entre 745 et 752 requiert la mobilisation de toutes les ressources du jeune État japonais et grève durablement les finances publiques. Le monumentalisme inédit du projet traduit l’idéal politique de Shōmu, c’est-à-dire un État centralisé fondé sur le bouddhisme. Par la religion, Shōmu compte accroître le contrôle encore lâche de la cour impériale sur les provinces en établissant un vaste réseau de temples à travers tout le pays, réunis sous la coupe du Tōdai-ji. Toutefois, la puissance des temples de Nara devient telle au qu’elle donne l’impression de pouvoir même menacer l’hégémonie de la cour, conduisant les empereurs à des mesures fiscales et politiques importantes, notamment le déplacement de la capitale. Le Tōdai-ji ne joue ainsi un rôle politique et religieux prépondérant que durant quelques décennies, son influence déclinant ensuite peu à peu, ce qui entraîne des difficultés majeures pour la gestion de ses domaines répartis dans tout le pays. Toutefois, symbole de l’empereur et de l’État, le Tōdai-ji verra se mobiliser pleinement le gouvernement et la population pour sa reconstruction après les destructions de 1180 et de 1567 en raison de guerres civiles.

Dans l’histoire de l’art et de l’architecture du Japon, le Tōdai-ji joue un rôle moteur lors de sa construction au milieu du et lors de sa restauration fin du . Il s’agit pour la première phase du plus important projet de toute la période Tenpyō, dont les pagodes de plus de cent mètres (aujourd’hui disparues) sont par exemple les plus hautes connues du Japon. Les artistes du temple excellent dans la sculpture naturaliste en bronze, en laque sèche et en terre influencée par la Chine des Tang. Le Shōsō-in détient en outre une collection inestimable d’objets d’art et d’effets personnels de l’empereur venant du Japon et de toute l’Asie via la route de la soie. Lors de la restauration de 1181, le Tōdai-ji redevient un important foyer d’art, principalement grâce aux techniques architecturales provenant des Song du Sud en Chine et à la sculpture dynamique de l’école Kei, dernier âge d’or de la sculpture japonaise. Toutefois, la plupart des bâtiments actuels ainsi que le bouddha colossal résultent des reconstructions du , où le génie créatif se ressent moins dans l’architecture et la sculpture.

De nos jours, le Tōdai-ji est toujours actif et sa communauté de moines accomplit les rites et cérémonies annuels ou quotidiens nécessaires, dont le plus important reste la cérémonie de l’eau et du feu nommée Shuni-e. Le temple figure enfin au patrimoine mondial de l’UNESCO et nombre de ses bâtiments ou biens sont classés au patrimoine culturel du Japon.

Historique Contexte vignette|alt=Un lac au premier plan dans lequel se reflète la végétation et un mur d’enceinte blanc. Le Daibutsu-den en arrière plan.|Vue sur le cloître intérieur, le bâtiment principal (salle du Grand Bouddha ou Daibutsu-den) et le lac.

À l’époque de Nara, la civilisation chinoise a une grande influence sur le Japon, l’État s’inspirant en tout de la glorieuse dynastie Tang.. Ainsi, l’administration centralisée et puissante liée à l’aristocratie qui se met en place prend pour modèle la vaste bureaucratie chinoise, et le bouddhisme commence à se répandre dans l’archipel, accroissant le besoin en images pieuses.. Confrontée à une charge administrative de plus en plus importante, la cour impériale choisit pour nouvelle capitale Heijō-kyō en 710, de nos jours Nara. À partir du déplacement de la capitale débute l’ère Tenpyō, durant laquelle les grandes constructions de temples bouddhiques sont légion. Ces vastes temples ont un impact très important sur le peuple, qui voit dans cette nouvelle religion une source de protection puissante pour le pays..

L’empereur Shōmu est le principal artisan de la fondation du Tōdai-ji ; influencé par la grandeur de la Chine des Tang et fervent défenseur du bouddhisme, il aspire à renforcer l’unité et la puissance de l’État, souhaitant conférer à la fonction d’empereur un rôle plus central et essentiel dans la vie politique du Japon par rapport aux différentes familles ou factions de la cour.. Dès les années 730, il soutient la construction de nombreux temples à travers l’archipel.. En 741, il initie un vaste programme de construction de monastères (kokubun-ji) et de couvents (kokubinin-ji) dans toutes les provinces du Japon. ; chaque monastère doit être flanqué d’une pagode à sept étages et détenir dix copies du Sūtra du Lotus et dix autres du Sūtra de la Lumière dorée, afin de garantir le bien-être du pays.. Cette politique survient en effet en réaction à la grave épidémie de variole qui sévit jusque dans la capitale entre 735 et 737, à la révolte de 740 menée par Fujiwara no Hirotsugu et aux disettes.. Shōmu prévoit également d’établir un grand temple qui doit patronner les monastères ; il proclame en 743 la construction de cet édifice et d’une statue colossale (Grand Bouddha ou Daibutsu) du bouddha Vairocana (Rushana en japonais) en bronze, couverte de feuilles d’or : il s’agira du Tōdai-ji.. Fervent croyant, Shōmu poursuivait sa vision d’un Japon centralisé aussi bien en matière politique que religieuse, afin de renforcer son autorité sur les provinces et les différentes familles nobles. : pour lui, la cour et l’empereur doivent administrer le pays tout comme le Tōdai-ji doit occuper une place centrale parmi tous les temples bouddhiques secondaires.. Le choix du bouddha Vairocana n’est ainsi pas anodin, car il s’agit d’un bouddha abstrait, celui qui, placé au centre de l’univers, contient et anime tous les mondes. Par le parallèle avec Vairocana, Shōmu veut de fait suggérer l’importance de l’empereur (au centre du pays) et du bouddhisme, modèle là encore proche de la Chine des Tang... Le temple doit enfin devenir le centre l’école Kegon, celle des six écoles bouddhiques de Nara qui a la préférence de l’empereur, car proche de son modèle idéal d’État centralisé bouddhique..

Construction du temple vignette|upright=1.3|alt=Carte de l’ancienne Nara avec le Tōdai-ji indiqué dans le coin supérieur droit|Carte de l’ancienne Nara, le Tōdai-ji figurant au nord-est de la ville (cliquer pour agrandir).

Dès 742, le Bureau des copistes de sutras est créé afin de copier les futurs textes religieux et sacrés indispensables pour un tel projet. Le Bureau de construction du Tōdai-ji (Zō Tōdai-ji shi) est également constitué de façon ad hoc pour le chantier, méthode habituelle alors, mais l’ampleur du projet est telle qu’il devient la plus vaste administration du , dirigeant durant la phase de construction une main-d’œuvre importante, aussi bien employée que corvéable..

Les premiers travaux débutent sur le site du Kōga-ji dans la province d'Ōmi au nord de Nara, sous la responsabilité de l’artisan Kuninaka no Muraji Kimimaro.. Toutefois, une série d’échecs et d’incidents décident l’empereur Shōmu à retourner dans la capitale Nara en 745.. L’emplacement du Tōdai-ji est choisi à l’est de la ville sur le site d’un petit temple nommé Konshō-ji ; en effet, il n’y a pas d’endroit suffisamment vaste dans la ville pour accueillir une structure aussi imposante.

En 746, le premier bâtiment, le temple secondaire Hokke-dō, est achevé. Les travaux du Grand Bouddha (Daibutsu) et du bâtiment devant l’abriter (la salle du Grand Bouddha, Daibutsu-den) s’étalent environ de 747 à 752, hormis la dorure. Les premiers plans du gigantesque Daibutsu-den sont conçus en 748. Les travaux se poursuivent néanmoins plusieurs années après 752, avec l’élaboration des enceintes, pagodes, quartiers des moines, greniers ou lieux de prière, ainsi que le creusage de l’étang du Miroir.. Le site étant limité à l’est par le mont Wakakusa, les ouvriers aplanissent également les contreforts de la montagne sur , en quatre vastes terrasses.. Ces travaux ont un impact assez fort sur les réserves de l’État, car les impôts d’environ sont alloués au chantier en plus des dons..

vignette|gauche|alt=Statue en bronze assise massive vue en contre-plongée, avec un autel au premier plan.|Le Grand Bouddha de vu de face, .

Trois moines jouent un rôle déterminant dans la fondation du Tōdai-ji : ils sont parfois désignés avec Shōmu comme les quatre saints fondateurs du temple. Le moine Rōben d’abord, appartenant à l’école Kegon, est un proche conseiller de Shōmu officiant au petit ermitage du Konshō-ji.. Il est notamment chargé de trouver le financement pour la statue colossale du bouddha Vairocana voulue par Shōmu. Gyōki est quant à lui responsable de la campagne de levée de fonds (kanjin) pour financer le chantier, sollicitant tous les habitants du pays pour contribuer financièrement ou participer volontairement aux travaux.. Enfin, le moine indien Bodhisena, proche de Rōben et Gyōki, est un érudit du sūtra Kegon (sūtra Avatamsaka) qui préside la cérémonie d’ouverture des yeux de la statue colossale. Néanmoins, le projet titanesque du Tōdai-ji suscite des résistances dans l’entourage de l’empereur. Des aristocrates critiquent le modèle centralisé importé de Chine que Shōmu tente de mettre en place, et des moines conservateurs craignent que la statue n’occulte la recherche intérieure de la foi.. Deux événements viennent cependant conforter Shōmu dans son entreprise : d’une part la découverte providentielle d’une mine d’or dans la province de Mutsu permet de réunir suffisamment de minerai pour dorer la statue colossale, d’autre part un oracle du kami shinto Hachiman provenant du sanctuaire Usa Hachiman-gū rapporte vouloir protéger le Grand Bouddha en construction (certains documents d’époque rapportent même que l’oracle aurait permis la découverte du gisement d’or).. Hachiman devient ainsi une divinité protectrice du temple et son culte est déplacé à Nara, sur le site du Tōdai-ji au sanctuaire Hachiman..

La cérémonie d’ouverture des yeux (kaigen) du Grand Bouddha, qui doit conférer à la statue son pouvoir spirituel, se tient en 752 avant même son achèvement final, en raison de la santé fragile de Shōmu (il renonce d’ailleurs au trône en 749 en faveur de sa fille pour entrer en religion avec son épouse Kōmyō). Plus de dix mille moines ainsi que de nombreux courtisans assistent aux festivités qui durent plusieurs jours.. Bodhisena dessine lui-même les iris des yeux de la statue, le pinceau relié par des ficelles à Shōmu. La statue est achevée en 757, après la pose de la dorure et les gravures du piédestal. De nombreux éléments décoratifs ou rituels utilisés lors de la cérémonie ont été conservés au Shōsō-in, comme les masques en bois typiques de la danse nommée gigaku..