thumb|upright=1.5|Louis-Philippe Crépin, Le Redoutable à Trafalgar, 1807, Musée national de la Marine. (un vaisseau de 74 canons, au centre) aux prises avec le (à sa gauche) et le (à sa droite).
Le vaisseau de 74 canons est un vaisseau de guerre de troisième rang portant deux ponts d'artillerie. Un « 74 », comme on le surnomme, est généralement considéré comme le compromis le plus performant de l'époque de la marine à voile, eu égard à sa maniabilité, sa puissance de feu, ses performances maritimes et militaires globales d'une part, et d'autre part son coût et sa rapidité de fabrication, ainsi que son équipage presque moitié moindre que les grands trois-ponts (750 hommes).
Épine dorsale des flottes européennes, le « 74 » fut au centre de toutes les batailles d'envergure de la seconde moitié du et du début du . C'est aussi l'un des premiers navires à être construit en série de manière standardisée.
Bref historique d'une révolution navale Les années 1740 : les premiers exemplaires et la standardisation de l'armement thumb|Vaisseau de 74 canons vers 1760. Texte et dessin de Nicolas Ozanne. thumb|Maquette d'un navire de 74 canons de troisième rang de 1760 ; soit le de 1759, soit le HMS Thunderer de 1760. National Maritime Museum. Lors de la première moitié du , la marine française met progressivement au point un nouveau type de vaisseau de ligne du deuxième rang, portant soixante-quatorze canons, dont le premier représentant est le navire expérimental le Bourbon. Un grand nombre d'exemplaires sont construits, variant pour les dimensions et quelque peu pour la disposition de l'armement. Celui d'abord constitué de 26 pièces de 36 livres, 28 de 18, 16 de 8 et 4 de , se fixe dès le de 1739, à 28 pièces de 36, 30 de 18 et 16 de 8.
Ces vaisseaux sont conçus sous l'impulsion de Maurepas, le ministre de la Marine, qui essaie de combler l'infériorité numérique de la Marine royale par des vaisseaux de ligne plus manœuvrants et porteurs d'un armement important. Les trois-ponts, trop peu manœuvrant et hors de prix sont abandonnés. La longueur d'un vaisseau est déterminée par l'écart entre deux sabords. Les ingénieurs proposent grâce à un nouveau mode de construction d'augmenter la longueur des vaisseaux et donc le nombre des sabords. C'est ainsi qu'est mise sur cale une nouvelle catégorie de vaisseaux à deux ponts plus puissants, seul moyen disponible pour compenser la supériorité numérique de la Royal Navy. Le premier vaisseau de 64 canons deux ponts sort en 1735, suivi du premier 74 canons en 1743-1744 et le premier 80 canons deux ponts est opérationnel en 1744.
C'est le 74 canons que l'Histoire va retenir. Le que l'on peut considérer comme le premier 74 canons est lancé en 1743. L'année suivante il est suivi du Magnanime et de l'Invincible, lancés à Rochefort en version un peu plus longue. LIntrépide de 74 canons est ainsi percé à 14 sabords, soit 28 canons de 36 livres à la batterie basse, 30 canons de 18 sur le second pont et 16 canons de 8 sur les gaillards.. Les vaisseaux du avaient aussi une ligne de flottaison trop basse sur l'eau, ce qui les empêchait par gros temps d'utiliser leur batterie basse, (la plus puissante). C'est entre autres un des grands défauts des trois ponts anglais de 80 canons. Or les nouveaux vaisseaux français évitent pour la plupart ce problème. Il en résulte une avance technique spectaculaire. Comme le note l'ingénieur Ollivier, un nouveau deux ponts français de 74 canons peut aisément tenir tête à un trois ponts anglais de 80, voire 90 canons. Trop confiants dans leur supériorité numérique, les Anglais ne vont s'en rendre compte que tardivement en 1745-1746. L'apparition de ce navire est donc au départ une révolution navale silencieuse, car menée en période de paix, et qui n’apparaît aux yeux des observateurs qu'au retour de la guerre.
Ces navires font leur entrée dans l'histoire lorsque prennent fin avec la guerre de Succession d'Autriche les 32 années de paix qui s'étaient écoulées depuis la guerre de Succession d'Espagne. Un certain nombre d'exemplaires sont très difficilement capturés par la Royal Navy en 1747 lors des deux batailles du cap Ortegal et du cap Finisterre. LInvincible, à court de munitions est saisi après huit heures de combat. Le Monarque livre bataille pendant sept heures avant de succomber à un contre cinq, et le Terrible se rend dans des conditions voisines. La qualité des vaisseaux français capturés laisse pantois les amiraux anglais. déclare Augustus Keppel après inspection du vaisseau français.
La Royal Navy se met aussitôt à l'école française en copiant les vaisseaux capturés. Elle adapte ses effectifs en supprimant la catégorie des trois-ponts de 80 canons trop courts, peu manœuvrant, moins bien armés et plus chers que les « 74 canons » à deux ponts des Français. Ainsi naît la classe Valliant de 74 canons à deux ponts copiée sur lInvincible, et qui va rester la norme jusqu'en 1815.
Les années 1760 : la nécessité d'une reconstruction adaptée À la sortie de la guerre de Sept Ans, sa flotte décimée, le Royaume de France lance un nouveau programme de constructions navales. Progressivement les vaisseaux de petite taille (de 58 à 70 canons) disparaissent des flottes au profit de navires plus uniformes dotés de la même puissance de feu et corollairement à peu près de la même taille. Le schéma d'une batterie de 28 pièces de 36 livres, d'une seconde de 30 pièces de 12 ou de 18, et de 16 pièces de petits calibres sur les gaillards s'impose comme un standard de construction. Le « 74 », vaisseau de base des flottes est défini. En 1765, la Marine française est dotée de 22 vaisseaux de 74 canons, ils sont 26 en 1775, 33 en 1780, 43 en 1785. La Royal Navy fait un effort encore supérieur, avec 44 vaisseaux de ce type en 1765, 49 en 1775, 53 en 1780.. Il est vrai que les deux pays sont engagés après la guerre d'Amérique dans une course à l'armement naval qui ne trouvera sa conclusion qu'à Aboukir et Trafalgar. En 1783, l'arsenal de La Havane construit le premier 74 canons d'Amérique du Nord, lAmerica..
Les navires suivent aussi l'évolution technique de la fin du , particulièrement sous les effets accélérateurs de la guerre d'Amérique, avec l'apparition du doublage de cuivre et de la caronade en Angleterre. Le doublage de cuivre, inventé dans les années 1770 a pour but au départ de protéger la coque contre les incrustations d'algues, de vers et de coquillages, mais on se rend compte rapidement qu'il a aussi pour effet de rendre les vaisseaux plus rapides. La caronade, inventée dans les forges Carron en Écosse, est un canon court de gros calibre pour tirer à courte distance en faisant le maximum de dégâts sur l'adversaire. Ses effets dévastateurs sont remarqués lors de la bataille des Saintes, en 1782. À la fin des années 1780, tous les 74 canons français et britanniques sont doublés de cuivre, mais seuls les Britanniques ont mis des caronades sur tous leurs vaisseaux.
Les grands et coûteux trois-ponts de 100 canons ou plus, si nombreux dans les escadres du se réduisent à la portion congrue au fil du . La France en a même abandonné la construction pendant plusieurs décennies, mais les progrès techniques enregistrés sur les 74 canons permettent de faire renaître ce type de navire à l'occasion du « don des vaisseaux ». Ainsi sont lancés en 1764 et 1766 le et le . La Royal Navy et la Marine française en alignent cependant moins de cinq exemplaires chacune, réservés aux amiraux à la tête des grandes escadres de la guerre d'Amérique comme le ou le Ville de Paris. La construction en nombre des vaisseaux trois-ponts reprendra à partir de 1788 avec les énormes vaisseaux de 118 canons. Enfin à partir de 1789 seront lancés les premiers exemplaires d'une nouvelle série de vaisseaux, intermédiaires entre les nombreux « 74 » et les immenses « 118 », des navires armés de 80 pièces, de la . Ces vaisseaux étant établis dans le prolongement de la réussite des 74 de la classe Téméraire.
Les années 1780 : la classe Téméraire
En 1782, alors que s'achève la guerre d'indépendance américaine, sous l'impulsion du chevalier Jean-Charles de Borda, assisté par l'ingénieur naval Jacques-Noël Sané, les types de bâtiments sont normalisés, grâce à l'établissement de plans à l'échelle 1/48, et les pièces, en particulier la mâture, sont standardisées. Le plan des navires de 74 canons est dressé pour la construction du vaisseau le Téméraire, qui devient ainsi le chef de file d'une longue série de plus de 100 navires construits de 1783 à 1814. vignette|LAchille (1804), vaisseau de 74 canons de la classe Téméraire, perdu en 1805 lors de la bataille de Trafalgar. Selon l'ordonnance royale du Source : Archives nationales, fonds Marine, B5-28., l'équipage de temps de guerre doit être théoriquement de 707 hommes (497 en temps de paix) : soit 12 officiers de marine, 2 officiers d'infanterie, un commis aux revues, un aumônier, un chirurgien-major, 7 élèves ou volontaires, 55 officiers-mariniers, 42 canonniers-matelots, 6 timoniers, 404 matelots, 100 soldats (troupes de la Marine ou infanterie de ligne), 50 mousses, 13 surnuméraires et 13 valets.
La vie à bord d'un « 74 » à la fin du Près de 750 hommes sur environ 57 mètres de long, une multitude de métiers, une hygiène et une alimentation rudimentaires, une discipline de fer rythmée par 5 Quarts où les périodes de travail et de repos priment sur les loisirs, voilà qui résume la dure réalité des marins à bord de la marine à voile de cette époqueLa vie à bord d'un vaisseau de 74 canons, musée de la Marine Nationale..
L'équipage Les « 74 », pièces maîtresses sur l'échiquier de la marine militaire de l'époque, obéissent à une organisation très rigoureuse ainsi qu'à une hiérarchie bien établie. De nombreux métiers cohabitent afin de maintenir le navire en bon état de combattre et de naviguer. On distingue cinq catégories de personnel distinctes servant à bord (valable aussi sur les autres navires de l'époque dans des proportions plus ou moins importantes selon la taille du bâtiment).
L'état-major thumb|Un officier de marine en grand uniforme sous Louis XV. Il s'agit pour la grande majorité d'officiers. Ils sont au nombre de 17 et répartis de la façon suivante : Le commandant : seul maître à bord après Dieu, il a la responsabilité du vaisseau et de sa conduite et sert en tant que capitaine de vaisseau. Il supervise l'ensemble des activités du navire en temps normal et pendant la bataille avec l'aide de ses subalternes. Il reçoit ses directives de sa hiérarchie (roi, ministre de la marine, amiraux) mais est le seul à décider de la marche à suivre à bord. C'est aussi le seul (avec le second) à bénéficier d'une chambre et d'un bureau, au niveau du gaillard d'arrière). Le commandant en second : il est l'adjoint du commandant sur l'ensemble des tâches du navire. Il est chargé de prendre le commandement du vaisseau en cas de décès du commandant. Les lieutenants de vaisseau : officiers confirmés au nombre de 5, ils ont déjà servi au moins deux ans comme enseigne. Ils ont en charge la transmission des ordres du commandant et du second et assurent les quarts à tour de rôle. Ils ont chacun un domaine de compétence particulier, comme la coque, le gréement ou les vivres. L'un d'eux sert comme officier de détail, charge particulière car il doit être les yeux et les oreilles du commandant en ayant connaissance de tout ce qui se passe à bord du vaisseau. Ils partagent des cabines isolées à l'arrière du navire. Les enseignes de vaisseau : également au nombre de 5, ils sont chargés de seconder les lieutenants de vaisseaux dans leurs travaux. Membres du corps des officiers, ils complètent leur formation avant de pouvoir prétendre monter en grade. Ils ont déjà navigué au moins deux ans et demi. Le capitaine du corps royal d'infanterie : Il est chargé du commandement de la garnison embarquée (130 hommes) et est secondé par deux lieutenants du corps royal.