La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'occupation entraine une surmortalité des aliénés et des pensionnaires estimée aujourd'hui à quarante cinq mille victimes. L'expression Extermination douce » est forgée par Lucien Bonnafé en 1977 puis reprise par Max Lafont dans sa thèse de 1981 et comme titre de son livre en 1987, elle dénonce le silence médiatique depuis quarante ans et les mécanismes de l'abandon entrainant la mort lente, de faim, de froid et de carence de soins, des personnes présentant des troubles mentaux (malades mentaux) dans les hôpitaux psychiatriques français durant l'Occupation, soit entre et .
Cette famine plusieurs fois mentionnée dans les publications scientifiques ou la presse depuis 1941, n'a fait de la part des historiens l'objet d'aucune étude spécifique, comparative et globale jusqu'en 2005, hormis quelques mémoires de maîtrise. La plupart des témoins sont morts sans avoir été interrogés et de nombreux documents détaillant des situations locales sont encore inexploités.
L'insuffisance et la restriction des moyens affectés aux hôpitaux psychiatriques demeurent sous tous les régimes une constante régulièrement dénoncée par les équipes médicales. Toutefois, l'« hécatombe des fous » sous l'Occupation est présentée comme un non-dit par des historiens contemporains.
Surmortalité En 1940, il y avait personnes hospitalisées dans les hôpitaux psychiatriques françaisM. Lafont, L’Extermination douce. La Cause des fous., , Le Bord de l'eau, Latresne, 2000.. Ils étaient en 1944M. Lafont, L’Extermination douce. La Cause des fous., , Le Bord de l'eau, Latresne, 2000.. Durant ces quatre années, le nombre de nouvelles hospitalisations a été, selon les hôpitaux, faible ou sinon constant.
Entre le et le , le nombre de patients morts qui ont été enregistrés dans ces établissements a été de 76 327M. Lafont, L’Extermination douce. La Cause des fous., , Le Bord de l'eau, Latresne, 2000., 78 287 si on corrige les erreurs manifestesI. von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’occupation., , Champs histoire, Paris, 2009 .. En conservant le taux de mortalité d'avant guerre, ce premier nombre aurait dû être 27 769. Le nombre de 40 000 morts supplémentaires habituellement avancé, chiffre produit en 1948 par le médecin statisticien de l'INH Henri Duchêne, est donc une approximation qui sous-estimerait la réalité d'au moins 20 %.
Inversement, selon la manière de calculer, l'estimation peut être moindre et rester proche de ces 40 000. En retenant un taux rapporté non pas à la totalité des patients effectivement traités mais à un nombre moyen de patients traités en une année, ce qui est une façon de tenir compte de l'augmentation globale de la population française et donc du nombre de patients attendus, le nombre de morts attendus est majoré et la surmortalité minorée d'autant. En outre, la statistique de l'époque étant incomplète, l'extrapolation à partir d'un taux de mortalité moyen, qui reste toutefois supérieur au taux calculé sur les seules données effectivement enregistrées avant guerre, ramène la surmortalité à 44 144.
L'évaluation exacte du total reste de toute façon difficile pour plusieurs autres raisons, les erreurs d'enregistrementM. Lafont, L’Extermination douce. La Cause des fous., , Le Bord de l'eau, Latresne, 2000., la qualité du diagnostic, la multiplicité des facteurs de mortalité, les variations des autres facteurs de mortalité, telle que la quantité d'alcool disponible durant la guerre et la réduction de l'alcoolisme, les variations non linéaires d'échantillons liées par exemple au déplacement de populations sur lesquelles les moyennes sont projetées de façon linéaire, l'occultation délibérée d'une partie des décès, la falsification des données, la disparition des documents… Des enquêtes partielles révèlent des surmortalités de 200 % à 300 % selon les années.
Quoi qu'il en soit des chiffres exacts, « l’extermination douce » est, pour la seule population civile française, un des trois grands phénomènes de mort en nombre de la Seconde Guerre mondiale. Pour la même période, le nombre de personnes « de race juive » livrés par la police et la gendarmerie française à la « solution finale » est estimé entre et pour une population visée d'environ . Le nombre de civils tués en Normandie par les bombardements alliés durant le débarquement et les batailles qui ont suivi est estimé à .
Contexte Rationnement et spoliations La très grande majorité de la population française a, durant cette période, souffert des privations, et pour les plus fragiles d'entre eux, les malades mentaux, cette situation a entraîné une surmortalité proche de certains camps de concentration. Un quart des Français souffre de la disette durant l'hiver 43I. von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’occupation., , Champs histoire, Paris, 2009 ., alors que déjà au cours de l'été précédent Lucie Randoin, missionnée par le ministre Max Bonnafous, observait dans Paris même, à l’hôpital Sainte-Anne, que pour les aliénés, depuis le début de l'année 41, .
Durant l'Occupation, la production agricole et la distribution alimentaire sont strictement encadrées par un organisme d'état, le Secrétariat d'état au ravitaillement. Les rations sont calculées par l'Institut national d'hygiène en fonction de l'âge et de l'activité. La ration de référence est celle d'un homme adulte et sédentaire. Elle est fixée à calories. Les tickets correspondants sont distribués par les mairies. La pénurie concerne aussi les vêtements et le combustible.
Le commandement allemand exige, malgré les termes de l'armistice, que la ration calorique d'un Français soit modulée de façon à être inférieure d'un tiers à celle d'un AllemandO. Bonnet & C. Quétel, « "L'Extermination douce" ou l'événement médiatique », in Nervure, t. IV, Paris, 2 mars 1991.. En 1940, un français dispose en moyenne des deux tiers de sa ration d'avant guerre. Pour le patient des hôpitaux psychiatriques, elle sera encore inférieure, caloriesC. Escoffier Lambiotte, « Les Innocents… », in Le Monde, Paris, 10 juin 1987.. À l'hôpital psychiatrique d'Auch, elle est en de caloriesI. von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’occupation., , Champs histoire, Paris, 2009 .. À l'hiver 42-43, la ration qu'un adulte est autorisé à acheter en ville tombe dans certaines zones à caloriesI. von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’occupation., , Champs histoire, Paris, 2009 .. Les Français se débrouillent, par des voies non officielles. Les malades hospitalisés, non.
Au rationnement, s'ajoutent les réquisitions de la Wehrmacht faites auprès des préfets et les pillages commis par des troupes sans contrôle. Tout stock est considéré comme une prise de guerreM. Lafont, L’Extermination douce. La Cause des fous., , Le Bord de l'eau, Latresne, 2000.. Les Français sont ainsi privés d'environ la moitié de leurs ressources alimentaires.
Idéologie eugéniste et raciste Les faits se déroulent dans le contexte du régime de Vichy et de la révolution nationale, c'est-à-dire dans le cadre d'une hygiène raciale où les malades mentaux sont assimilés à des dégénérés et des nuisibles par la Fondation française pour l’étude des problèmes humains. Cette fondation est dirigée à partir de 1941 par le prix Nobel de médecine Alexis Carrel, nommé par le Maréchal Pétain. Cependant, quelles que soient les convergences idéologiques, cette surmortalité n'est pas le résultat d'une volonté délibérée et programmée, comme l'est en Allemagne l'Aktion T4 qui exterminera entre 200 000 et 350 000 « indésirables », mais d'un désintérêt des autorités conforté et entretenu par des préjugés eugénistes.
C'est ainsi que quand le Maréchal Pétain, à la fin , consent à répondre aux alarmes de l'Académie de médecine mobilisée par les professeurs Lenoir, Charles Richet, Louis Justin-BesançonI. von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’occupation., , Champs histoire, Paris, 2009 ., celui-là circonscrit le problème de la sous-alimentation à un danger menaçant . Un certain discours diffusé par des autorités scientifiques, tel Lucien Cuénot, repris par des politiciens de nombreux pays qui y voient une forme de modernité, invoque génétique et darwinisme pour appeler à la stérilisation en vue d'G. Petit, « Le problème social de la famille », Revue d'assistance, , Société internationale pour l'étude des questions d'assistance, Paris, septembre 1943.
Il est toutefois des voix au sein même de l'administration pour s'élever contre ceux qui, tel l'académicien Henri Martel« Henri Martel », in Biographies, BIU Santé, Paris, [s.d.], tendent à assimiler l'aliéné à un S. E. Mondor, « Conférence sur les établissements départementaux d'assistance », Conseil municipal de Paris & Conseil départemental de la Seine, Paris, 1943 (BAVP, ms. n° 200)cité in I. von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’occupation., , Champs histoire, Paris, 2009 ..
Dans les hôpitaux mêmes, une autocensure s'instaure dans un climat qui est celui de l'exclusion des Juifs de l’exercice de la médecine, que ce soit dans la fonction publique hospitalière ou l’exercice libéral. Les certificats de décès sont spontanément rédigés d'une façon succincte qui atténue l'horreur des circonstances, par exemple en évoquant une infection sans mentionner une cachexie, ou en évoquant une cachexie tout en laissant supposer que la malnutrition est liée à la psychose.
Système de soins concentrationnaire vignette|Exemple d'architecture pavillonnaire, Sainte-Anne en 1877.On notera l'enceinte externe et les enceintes internes. La Troisième République a développé pour les malades mentaux un système de soins sans cesse modernisé, depuis les innovations de Jean-Martin Charcot (1825-1893) jusqu'à la transformation en 1938 des asiles d'aliénés en hôpitaux psychiatriques, c'est-à-dire, du moins dans l'intention, en un lieu de soins et non plus seulement de relégation. De vastes complexes, tels l'hôpital de Ville-Évrard ou celui de Clermont de l’Oise, ont été construits loin des villes selon le modèle hygiéniste de l'architecture pavillonnaire. Une vie parallèle et reléguée y est offerte aux patients, non pas certes telle qu'elle soit plus belle mais du moins qu'elle soit possible.
Cependant, les thérapeutiques proposées restent impuissantes. Dans les chambrées, dans les couloirs, au milieu du silence des catatoniques, règne un hurlement inextinguible, celui des déments précoces en prise avec leurs hallucinations. Il faudra attendre les travaux de Georges Daumezon, Paul Guiraud et Henri Laborit pour que Pierre Deniker puisse en 1952 obtenir une autorisation de mise sur le marché du premier des neuroleptiques, qui, sans traiter véritablement la psychose , du moins atténuent la maladie.