La bataille de Rocroi, qui a lieu le au cours de la guerre de Trente Ans (1618-1648), oppose une armée espagnole (l'armée des Flandres) commandée par Francisco de Melo, gouverneur des Pays-Bas espagnols au nom du roi Philippe IV, et une armée française (l'armée de Picardie) commandée par Louis II de Bourbon-Condé (dit par la suite « le Grand Condé »), alors duc d'Enghien, au service des rois Louis XIII (mort le précédent), puis Louis XIV (1638-1715). La bataille s'achève par la victoire de Condé.
Cette victoire est importante pour le royaume de France dans le conflit qui l'oppose depuis l'avènement de Charles Quint (1520) à la puissante maison de Habsbourg : elle marque en effet la fin de la suprématie des tercios espagnols sur les champs de bataille et le début d'un renversement de l'équilibre des forces en Europe.
Cette bataille est l'épisode final du siège par les Espagnols de la place forte de Rocroi, située dans la vallée de la Meuse, sur la route de Reims à Bruxelles par Rethel et Charleroi (aujourd'hui dans le département des Ardennes, à la frontière franco-belge).
Contexte thumb|left|Le royaume de France en 1643 (territoire en blanc).
La France dans la guerre de Trente Ans La guerre de Trente Ans déchire l'Europe depuis 1618, opposant au départ l'empereur Matthias Ier aux princes protestants du Saint-Empire. Matthias et ses successeurs Ferdinand II et Ferdinand III, de la branche autrichienne de la maison de Habsbourg, sont soutenus par les Habsbourg d'Espagne.
Les princes protestants allemands reçoivent le soutien du roi de Suède Gustave II Adolphe, qui est luthérien et des Provinces-Unies, qui sont calvinistes et en guerre contre l'Espagne depuis 15681568 : début de l'insurrection des Pays-Bas contre Philippe II, dite « Guerre de Quatre-Vingts Ans ». 1581 : sécession des Sept Provinces Unies des Pays-Bas. Pour Philippe II et ses successeurs, les Provinces-Unies ne sont cependant pas un État, mais des sujets rebelles (jusqu'en 1648)..
Mais ils vont aussi bénéficier de l'aide du roi de France Louis XIII et de son ministre le cardinal de Richelieu, qui sont catholiques, mais considèrent les Habsbourg comme leur principal ennemi à l'extérieur. En effet, depuis l'époque de Charles Quint, les Habsbourg d'Espagne encerclent la France entre l'Espagne au sud, les Pays-Bas espagnols au nord et le comté de Bourgogne (future Franche-Comté) à l'est. Plusieurs guerres ont déjà eu lieu, à l'époque des guerres d'Italie, puis durant les guerres de Religion, dans lesquelles Philippe II, fils de Charles Quint, est intervenu dans le royaume de France, notamment en Bretagne.
L'entrée de la France dans la guerre a lieu en 1630, c'est-à-dire peu après que Richelieu a soumis les protestants du royaume par le siège de La Rochelle (1627-1628) et la paix d'Alès (1629).
Richelieu meurt le .
L'année 1643 Comme l'année précédente, l'armée espagnole stationnée aux Pays-Bas, dite « armée des FlandresLa formule « les Flandres » est usuelle à l'époque pour ce que nous appelons Pays-Bas espagnols. Formellement les provinces des Pays-Bas espagnols font partie du Saint-Empire (cercle de Bourgogne). Depuis 1581, le roi d'Espagne doit lutter contre les Provinces-Unies, provinces sécessionnistes des Pays-Bas (Hollande, Zélande, Gueldre, Utrecht, etc.). », envahit le Nord de la France. Elle met notamment le siège devant la place forte de Rocroi afin d'ouvrir la route vers Paris par la vallée de l'Oise. La garnison est peu nombreuse : .
Le , Louis II de Bourbon-Condé (alors duc d'Enghien, il ne devient prince de Condé qu'en 1646) prend à Amiens le commandement de l'armée de Picardie, cantonnée dans les vallées de la Somme et de l’Authie, avec de cavalerie autour d’Amiens et de Doullens et d’infanterie entre Abbeville et Montdidier.
L’armée de Champagne, commandée par Roger de Bossost, comte d'Espenan, se trouve entre Chauny et Guise, plus à l'est.
À l'est du royaume, le maréchal de La Meilleraye commande l'armée de Bourgogne, plusieurs milliers d'hommes autour de Langres, surveillant le comté de Bourgogne et le duché de Lorraine.
Le , Louis XIII meurt à son tour : son successeur n'a que cinq ans. Comme c'est la coutume, la régence échoit le à la mère de Louis XIV, Anne d'Autriche, issue de la maison de Habsbourg. Cet événement important sur le plan politique n'a pas de conséquences en ce qui concerne la bataille en cours de préparation. Par la suite, Anne d'Autriche n'effectuera d'ailleurs aucun revirement en faveur de l'Espagne.
Préludes à la bataille
Les officiers supérieurs de l'armée de Picardie Le duc d'Enghien, âgé de seulement vingt-et-un ans, est entouré par : François de L'Hospital, ; Jean de Gassion, maréchal de camp de la cavalerie légère ; le marquis Henri de La Ferté-Senneterre, général de cavalerie ; Pierre de Lestouf de Pradines, baron de Sirot ; le chevalier de La Vallière, maréchal de bataille (chef d’état-major) ; Henri de Chivré, marquis de la Barre, commandant de l’artillerie ; Sébastien Pontault de Beaulieu, contrôleur général.
vignette|gauche|upright=1|Carte de la Brie et de la Champagne par Rigobert Bonne (1771).
Marche de l'armée de Picardie vers Rocroi (jusqu'au 17 mai) S'inspirant de la tactique de cavalerie légère mise au point par Gustave II Adolphe, il envoie en avant Gassion, commandant des chevau-légers. À la tête de 1500 hommes, celui-ci réussit à faire entrer dans Rocroi, puis repart vers l'ouest à la rencontre du duc d'Enghien.
Pendant ce temps, celui-ci fait avancer son armée, faisant étape à Péronne, Joigny, Guise puis au château de la Cour des Prés situé entre Rumigny et Bossus-lès-Rumigny, à quatre lieues de Rocroi. Le , il est informé de la mort de Louis XIII, mais il ne transmet pas la nouvelle à son armée. Gassion le rejoint le même jour.
Opérations du 18 mai Le lendemain, l'armée française s'avance à une lieue (environ 5 kilomètres) du camp ennemi, se déploie dans un champ au sud-ouest de la forteresse de Rocroi et commence les escarmouches.
Rocroi est située , sur un plateau qui, à l'époque, présente l'aspect d'une vaste clairière entourée de bois et de marais. C'est un champ clos auquel on arrive par des défilés faciles à défendre (le champ de bataille va de Rocroi à Sévigny-la-ForêtAlbert Meyrac, Géographie illustrée des Ardennes, 1900, .). Il n'est donc pas facile pour l'armée française d'engager une bataille.
Mais, au lieu de poursuivre le siège en barrant le passage aux Français, Francisco de Melo, se sachant supérieur en nombre, décide d'accepter la bataille. Il laisse donc les Français déboucher dans la plaine de Rocroi et lève le siège pour attendre le choc, laissant un détachement pour bloquer toute sortie des assiégés.
Les Espagnols se placent dans une formation en carrés massifs. Avec , et , ils obligent le duc d'Enghien, qui dispose de troupes légèrement moins nombreuses, à livrer bataille avant l'arrivée d'un renfort de et .
center|vignette|upright=2.4|Panorama de l'ancien champ de bataille.
L'artillerie espagnole ouvre le feu. Enghien veut y répondre en attaquant sur-le-champ, mais une fausse manœuvre (erreur ou désir de se mettre en avant) de Henri de La Ferté-Senneterre, écarte l'aile gauche du reste de l'armée, ce qui oblige à remettre la bataille au lendemain.
La bataille de Rocroi Forces en présence thumb|right|upright=1|Le plan de la bataille.
Armée des Flandres (Espagne) 5 tercios viejos espagnols 3 tercios italiens 5 régiments wallons 5 régiments allemands 2 régiments flamands
Armée de Picardie (France) 12 régiments français 2 régiments suisses 1 régiment écossais
Les troupes françaises sont disposées de la façon suivante, de l’aile gauche vers l’aile droite : première ligne : Régiment du Roi cavalerie (fusiliers), Guiche cavalerie, La Ferté, Bauvau, La Clavière, Régiment de Piémont, Régiment de Béarn, Bourdonné et Biscaras, Molendin, Persen, Régiment de La Marine, Régiment Colonel-Général, Suilly, Coeslin, Lenoncourt cavalerie, Mestre de Camp cavalerie, Royal, Gardes, Croates de Raab, Croates de Chack deuxième ligne : Régiment de Vintimille, Hendicourt, Marolle, Régiment de Notas, Régiment de Bussy-Rabutin, Régiment de Guiche, Langeron et Brezé, Roll, Écossais, Vatteuille, Vidame, Veruins et La Prée, Vamberc, LeschelleRégiment de cavalerie commandé par Godefroy de Romance, mort au combat à la tête de son régiment., Sillart, Menneuille, Roclore corps de réserve, commandé par Claude d'Eltouf de Pradines : Chac, Royaux, Gendarmes, Vatteuille, Harcourt, Hobeterre la Gesures, Hongrois cavalerie
Déroulement (journée du 19 mai) thumb|upright=1.4|La bataille de Rocroi, eau-forte de François Collignon, d'après Stefano Della Bella. Bibliothèque nationale de France.
thumb|upright=1.4|Les Heureux commencements du règne de Louis XIV, sous la généreuse conduite du duc d'Enguien, estampe.
Mise en place des troupes La nuit, Enghien apprend que les Espagnols attendent un renfort de près de quatre mille hommes conduits par le général Jean de Beck. Dès l'aube du 19, les Français se mettent en mouvement. Enghien prend le commandement de l'aile droite avec Gassion. À l'aile gauche se place le maréchal de l'Hospital, au centre le gros de l'infanterie et l'artillerie sous les ordres du comte d'Espenan. En arrière se trouve la réserve commandée par le baron de Sirot.
Premiers engagements L'aile gauche des Espagnols, face à Enghien, est commandée par le duc d'Albuquerque, Francisco Fernández de la Cueva secondé par ses deux lieutenants généraux : Pedro de Villamor, chevalier de Santiago et Pedro de Vivero, fils du comte de Saldana. . Enghien culbute ces tirailleurs et va, en contournant le bois sur la gauche, attaquer de front Albuquerque que Gassion prend de flanc en contournant le bois par la droite. Albuquerque est culbuté au premier choc. Gassion poursuit Albuquerque tandis qu'Enghien fait demi-tour à gauche, et attaque l'infanterie ennemie, au centre.
Pendant ce temps, à l'autre extrémité du champ de bataille, Francisco de Melo enfonce les troupes du maréchal de L'Hospital. La cavalerie, commandée par La Ferté-Senneterre, effectue une charge, probablement au galop, ce qui est inhabituel à l’époque. Mal entraînée, prenant le galop trop loin, elle arrive disloquée et épuisée au contact des Allemands de Melo. Ceux-ci, expérimentés et disciplinés, n’ont aucun mal à la mettre en déroute. Blessé, La Ferté est fait prisonnier. Melo attaque alors l'infanterie d'Espenan, enlève une partie des canons et n'est arrêté que par Sirot et son corps de réserve. À ce moment, l'issue de la bataille est indécise et les chances semblent à peu près égales.
L' « illumination de génie » du duc d'Enghien Enghien, parvenu au centre de la ligne ennemie, se rend compte de ce qui se passe. Mais au lieu de reculer pour porter secours au maréchal de l'Hospital, il décide de poursuivre son avance et de passer derrière les fantassins espagnols, et de charger la cavalerie de l'aile droite et la réserve ennemies, pendant que Gassion achève de disperser l'aile gauche espagnole. Cette « illumination de génie décide du sort de la journée ».
thumb|upright=1.4|Rocroi, le dernier tercio, par Augusto Ferrer-Dalmau (2011). thumb|Une armée à l'approche de Rocroi. Manesson Mallet : Travaux de Mars ou l'Art de la Guerre, 1696.|alt=
La victoire est alors certaine, mais encore incomplète : au centre de cette plaine jonchée de morts et parcourue en tous sens par les fuyards, un gros bataillon espagnol reste immobile.
La résistance du dernier carré (général Fontaine) C'est le noyau dur de cette armée, 4500 soldats aguerris sous les ordres d'un général presque septuagénaire perclus de douleurs, mais d'une indomptable énergie, Paul-Bernard de Fontaine, Picard au service de l'Espagne, qui se fait porter en fauteuil à la tête de ses troupes. Les Espagnols le nommentRevue Britannique, Bruxelles, 1869, , en ligne. Fuentes (« Fontaines »)Son fauteuil est conservé à l'Hôtel des Invalides à Paris en ligne..