La Démocratie chrétienne (Democrazia Cristiana en italien, DC, parfois surnommé « La Baleine blanche ».) était un parti politique italien centriste, fondé en 1942 par d'anciens membres du Parti populaire italien, et dont les activités prirent fin en 1994.

Fortement inspiré par la doctrine sociale de l'Église catholique, le parti était cependant structurellement indépendant du Saint-Siège, héritier en cela de la vision de Luigi Sturzo. Il naquit clandestinement à Milan en 1942, avant de s'investir fortement dans la Résistance antifasciste lors de la guerre civile italienne. Après la chute du fascisme, il exerça une hégémonie sur la vie politique italienne jusqu'à sa disparition, remportant toutes les élections nationales à l'exception des européennes 1984. Dirigé entre autres par Alcide De Gasperi, Aldo Moro et Giulio Andreotti, il joua un rôle essentiel dans la fondation de la République italienne, le miracle économique italien et l'ancrage de l'Italie dans l'alliance atlantique. Fermement europhile, la DC fut également un moteur important de la construction européenne.

De 1992 à 1994, l'Opération Mains propres révéla un système de corruption à grande échelle dans les partis politiques italiens, DC comprise. Pris dans la tourmente, le parti fut finalement dissous le , se dispersant alors dans un vaste nombre d'organisations politiques.

Histoire

Naissance et hégémonie politique (1942-1963)

Création du parti et Résistance (1942-1945) upright|thumb|Alcide De Gasperi en 1953. Après la dissolution du Parti populaire italien (PPI) par le régime fasciste le , la plupart de ses cadres sont contraints de s'exiler ou de se retirer de la vie politique. Don Sturzo, parti à Londres, maintient néanmoins des contacts entre les démocrates-chrétiens à travers des organisations religieuses comme l'Action catholique ou la Fédération des universitaires catholiques italiens. En , d'anciens membres du PPI commencent à se réunir à Milan avec d'autres membres d'organisations religieuses en vue de la fondation d'un nouveau parti après la défaite du fascisme (qui commence alors à se profiler).. La Démocratie chrétienne (DC), fondée le , reste dans la clandestinité jusqu'au : après la chute de Benito Mussolini, le parti se montre alors à visage découvert, avec l'accord officieux du gouvernement Badoglio.

Après l'armistice du 8 septembre avec les Alliés et l'invasion allemande du Nord et du Centre de la péninsule, la DC participe à la fondation du Comité de libération nationale (CLN) avec, entre autres, le Parti communiste italien (PCI) et le Parti socialiste italien (PSI). Les brigades démocrates-chrétiennes jouent alors un rôle majeur dans la Résistance antifasciste : sur les du CLN, environ se réclament de la DC.. Malgré de fortes tensions, ils collaborent avec l'ensemble des résistants, y compris les omniprésentes Brigades Garibaldi, d'obédience communisteJournal Avvenire en date du .. Entretemps, le parti renforce continuellement son influence au sein des différents gouvernements d'union nationale, jusqu'à ce que Alcide De Gasperi en prenne la direction après la fin de la guerre, en .

Rôle dans la fondation du nouveau régime (1945-1948) En se déroule à Rome le premier Congrès national de la Démocratie chrétienne. En plus de réaffirmer le rôle de meneur de De Gasperi, il permet d'organiser une consultation sur la position du parti en vue du référendum de juin sur le nouveau régime. Les militants s'expriment largement en faveur de la République : plus de 60 % des voix pour, contre 17,5 % pour la monarchie et 22,5 % pour une position neutre.. Le Congrès vote un ordre du jour favorable à la République, mais laisse une totale liberté de vote. En effet, en juin, la République est proclamée avec plus de 54 % des suffrages, tandis que la Démocratie chrétienne remporte une large victoire à l'élection de l'Assemblée constituante : environ 35 % des voix, soit de plus que les socialistes et 17 de plus que les communistes.

L'unité nationale perdure cependant jusqu'en , lorsque le contexte de la guerre froide la fait éclater : à la suite de l'opposition de la gauche au plan Marshall, De Gasperi exclut le PCI et le PSI du gouvernement en mai. Durant les mois suivants, plusieurs insurrections communistes font craindre une guerre civile, mais la désapprobation du secrétaire général du PCI, Palmiro Togliatti, ainsi que celle du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), permettent de maintenir l'ordre. En parallèle, tous les partis politiques continuent de collaborer à la rédaction de la nouvelle Constitution, promulguée le .

Conventio ad excludendum et domination solitaire (1948-1963) Après l'installation de la République, l'Assemblée constituante est dissoute et de nouvelles élections ont lieu en avril. Elles voient s'opposer le Front démocratique populaire, formé du PCI et du PSI et soutenu par l'URSS, à la Démocratie chrétienne appuyée par les États-Unis et l'Église catholique. Au terme d'une campagne très dure, la liste menée par De Gasperi remporte un succès écrasant : 48 % des voix, contre 30 % pour celle de Togliatti. Commence alors une période de quinze ans de domination exclusive de la DC, appuyée par quelques petits partis (Parti libéral italien, Parti républicain italien et Parti social-démocrate italien notamment). Son poids dans la vie politique italienne et la crainte ambiante du communisme permettent au parti d'élaborer une conventio ad excludendum (littéralement « convention d'exclusion ») contre les partis considérés comme dangereux pour la démocratie : le PCI et le PSI avant tout, mais également le Mouvement social italien (MSI), parti néo-fasciste fondé en 1946 par d'anciens représentants de la République sociale italienne.

De Gasperi s'occupe alors d'ancrer solidement l'Italie dans le bloc de l'Ouest, adhérant à l'OTAN en 1949, et se fait l'un des promoteurs de la construction européenne : en 1951, l'Italie est l'un des six membres fondateurs de la CECA. En politique intérieure, le gouvernement s'attèle à la reconstruction en instaurant une économie mixte entre propriété publique et privée et en élaborant plusieurs lois sociales, conformément à la doctrine du christianisme social.. Après la chute de De Gasperi en 1953, la présidence du Conseil est occupée successivement par Giuseppe Pella, Amintore Fanfani et Mario Scelba, sans susciter de changements importants dans la ligne politique suivie : après avoir soutenu le projet (avorté) de Communauté européenne de défense, l'Italie fait partie, en 1957, des six signataires du Traité de Rome, instaurant la Communauté économique européenne. En parallèle, les élections générales continuent de révéler la force politique de la DC : 40 % des voix en 1953, 42 % en 1958. Cependant, le PCI progresse sans interruption, et les tentatives de former des gouvernements composés uniquement de démocrates-chrétiens provoquent l'insatisfaction des alliés du parti. À la fin des années 1950, de graves polémiques ont lieu lorsque le MSI sort de la conventio ad excludendum et devient essentiel pour la formation d'une majorité politique. L'aile gauche du parti menée par Aldo Moro commence alors à croître et propose une alliance avec le PSI, qui a entretemps rompu avec les communistes après l'insurrection hongroise de 1956. L'idée étant approuvée par le meneur socialiste Pietro Nenni, les parlementaires PSI commencent, à partir de 1960, à s'abstenir lors des votes de confiance, premier pas vers une collaboration réelle.

Ouverture à gauche (1963-1979)

Centre gauche et alliance avec le PSI (1963-1976) thumb|upright|left|Mariano Rumor au congrès du parti, à Milan, en 1967. Aux élections de 1963, la Démocratie chrétienne descend pour la première fois en dessous de la barre des 40 %, tandis que le Parti communiste continue de progresser. La DC décide d'opérer un virage assumé vers le PSI, formant un gouvernement de centre gauche comprenant cinq ministres socialistes. Le spectre d'un coup d'État militaire, le Plan Solo, approuvé par le président de la République Antonio Segni, pousse le gouvernement à poursuivre l'alliance malgré de dures tensions au sein de la majorité. Le parti apparaît alors fortement fractionné entre une aile gauche favorable à l'ouverture et une aile droite conservatrice, les deux ne parvenant pas à s'unir autour d'une candidature unique lors de l'élection présidentielle de 1964 et permettant ainsi la victoire du socialiste-démocrate Giuseppe Saragat. Les gouvernements Moro de centre gauche s'engagent entretemps dans une politique réformiste, nationalisant notamment les industries électriques et créant ainsi l'ENI. La majorité est instable, mais les élections de 1968 marquent un succès des démocrates-chrétiens qui remportent 39 % des suffrages. Malgré cela, les divisions au sein du Parti socialiste favorisent la fragilité des gouvernements successifs. En raison de tensions internes au sein de la DC, Moro prend du recul après les élections au profit de Giovanni Leone, Mariano Rumor et Giulio Andreotti, politiciens pragmatiques situés au centre voire au centre droit mais susceptibles de s'allier avec le PSI pour former une majorité.

upright|thumb|Aldo Moro en 1978.

Dans le même temps, l'Italie entre dans la période des années de plomb, qui voit se multiplier les attentats et les coups de force de la part de groupes armées d'extrême-gauche et d'extrême-droite. Face à cette situation dangereuse, la Démocratie chrétienne se présente comme la garante de la République et de la Constitution, parvenant ainsi à contenir la montée à droite du MSI. Cependant, les fréquentes ruptures entre démocrates-chrétiens et socialistes et les divisions au sein même du parti donnent lieu à une forte instabilité, et en 1972, pour la première fois depuis la fin de la guerre, le Parlement est dissous en raison de l'impossibilité de former un gouvernement. Malgré des scores électoraux stables, les difficultés de la DC continuent et s'accroissent même : en 1973, la crise économique éclate, et l'année suivante, le parti connaît une lourde défaite à l'occasion du référendum portant sur l'abrogation de la loi sur le divorce.

Compromis historique et ouverture manquée vers le PCI (1976-1979) En 1976, de nouvelles élections anticipées ont lieu pour tenter de dégager une majorité parlementaire stable. Elles voient la Démocratie chrétienne se maintenir à 38 % des voix, grâce notamment à une campagne basée sur l'anticommunisme. En effet, le PCI, en forte ascension, atteint là son maximum historique avec plus de 34 % des suffrages, menaçant la suprématie politique des démocrates-chrétiens vieille de trente ans. Face à la crise économique, politique et sociale, la DC, sous l'impulsion de Moro et avec l'accord du secrétaire général du PCI Enrico Berlinguer, donne alors vie à la politique dite du compromis historique : les communistes, après trois décennies d'exclusion, rentrent de nouveau dans la majorité. Cependant, Giulio Andreotti, président du Conseil, refuse de faire appel à des ministres communistes : le soutien reste exclusivement externe, sans entrée au sein du gouvernement. Mais le , alors que se prépare le vote de confiance au gouvernement Andreotti IV, Aldo Moro est enlevé à Rome par un commando des Brigades rouges, organisation terroriste d'extrême-gauche. Le , il est finalement exécuté après l'échec de toutes les négociations. Les circonstances de sa mort et l'implication des États-Unis et de l'URSS ne sont pas encore éclaircies de nos jours. Cet assassinat marque en tout cas la fin de la tentative de rapprochement entre les deux plus grands partis italiens : de nouvelles élections anticipées ont lieu en 1979, qui voient la DC rester à un niveau stable tandis que le PCI subit une brusque chute de .

Scandales judiciaires et déclin (1979-1994)

Scandale P2 et les premières difficultés (1979-1987)