Le lorrain, ou plus précisément le lorrain roman, est une langue d'oïl. Ce terme désigne l'ensemble des dialectes romans de Lorraine qui sont par ailleurs devenus très peu usités au début du puisqu'ils sont en sérieux déclin depuis les années 1930. Malgré cela, de plus en plus de personnes s'y intéressent au dont des linguistes qui l'étudient.

Le lorrain déborde sur la frontière belge, où il est appelé gaumais. Il était également parlé dans les hautes vallées des Vosges, et il gardait là des formes archaïques comme la conservation des affriquées (tchaté pour châteauLouis Remacle, La différenciation dialectale en Belgique romane avant 1600, Bibliothèque de la faculté de philosophie et lettres de l’université de Liège, Presses universitaires de Liège, Librairie DROZ S.A, 1971 ; la Revue de Philologie française, au tome 18, , ne parle pas directement des Vosges mais cite « tchité » et « tchaté » en Haute-Saône pour « château ».) ; du côté alsacien (Pays welche), on distingue le patois welche apparenté aux parlers de l'Est vosgien.

D'autre part, le lorrain roman se distingue du francique lorrain, appellation utilisée depuis le pour désigner les divers dialectes germaniques de Lorraine.

Classification Linguasphere vignette L'observatoire linguistique Linguasphere distingue sept variantes du lorrain : argonnais (Argonne, Woëvre, est des Ardennes françaises, Meuse, Meurthe-et-Moselle) longovicien (Longwy, Longuyon, Meurthe-et-Moselle nord) gaumais (arrondissement de Virton, cantons de Montmédy et Stenay en Meuse et le canton de Carignan en Ardennes) messin (Metz, pays messin et toute la Moselle francophone) nancéien (Nancy, sud de Meurthe-et-Moselle) spinalien (Épinal, Vosges centrales) déodatien (Saint-Dié, Hautes-Vosges)

Après 1870, les membres de l'académie Stanislas de Nancy ont relevé 132 variantes de patois lorrain entre Thionville au nord et Rupt-sur-Moselle au sud, ce qui signifie que les variantes principales se déclinent en sous-variantes.

Histoire Sous l'ancien régime, comme en Lorraine encore indépendante, l'enseignement était une affaire religieuse. Dès le début de , l'évêque de Toul exigea que chaque paroisse ait une école, ce qui fut fait. Les « régents d'écoles » formés en français enseignèrent à leur tour en français. Si les enfants continuaient à parler le patois, ils intégrèrent beaucoup de néologismes d'origine française dans leur langue maternelle. Il est probable que beaucoup de mots lorrains phonétiquement proches du français ont vu leur prononciation s'infléchir en faveur de ce dernier à partir de ce moment. Il y a donc eu une sorte de dénaturation de la langue dès cette époque.

La Révolution française avait pour leitmotiv « une nation, une langue » que certains interprétèrent « une nation, une seule langue ». Les langues régionales seront ainsi l'objet de violentes attaques sous les formes les plus diverses depuis la période révolutionnaire jusqu'au début du . En revanche, il est très injuste de faire porter la responsabilité de la déchéance des langues régionales aux seuls instituteurs laïcs, fussent-ils « grognards de la République ». C'est leur prêter plus d'influence qu'ils n'en avaient réellement même si certains d'entre eux usaient de moyens très coercitifs. D'autres fonctionnaires de l'éducation ont beaucoup œuvré pour transmettre ce patrimoine immatériel. Léon Zéliqzon était professeur d'université quand il publia son œuvre magistrale : le Dictionnaire des patois romans de Moselle. Il avait été précédé en cela par Lucien Adam qui a écrit son lexique Les patois lorrains en s'appuyant sur les contributions de correspondants locaux, majoritairement instituteurs. Henri Labourasse, qui est l'auteur du Glossaire abrégé des patois de la Meuse, était aussi officier de l'Instruction publique.

L'abandon définitif du lorrain roman est principalement d'ordre économique et social. Le début de la deuxième moitié du voit se mettre en place un immense exode interne. La population jusque là essentiellement rurale se déplace vers les villes à la recherche de travail dans la toute nouvelle industrie. Si la langue ne gêne pas trop l'obtention d'un travail en usine en période de plein emploi, il est indispensable de parler la langue nationale pour gravir quelques échelons dans la hiérarchie de l'entreprise. Il en est de même pour obtenir un très convoité poste dans la fonction publique du . Les Lorrains, mais surtout les mamans lorraines vont très vite comprendre que le français est la langue de la promotion sociale et l'imposer aux enfants dès leur plus jeune âge. Les monographies écrites dans chaque commune en prévision de l'exposition universelle de 1889 fournissent de précieux renseignements pour évaluer l'état de la langue régionale. À ce moment-là, le lorrain roman est encore connu de tous mais la majeure partie des ruraux lorrains parlent français, hors zone francique.

Georges Tronquart dans son ouvrage Trois patois de la colline inspirée donne quelques exemples de l'évolution de la langue régionale dans son village : « en 1890, les enfants de Saxon-Sion s'adressaient aux adultes en patois mais en 1900, ils répondaient aux adultes en français, y compris à ceux qui les interpellaient en patois ». « Les réunions du conseil municipal de Saxon-Sion se sont tenues en patois jusqu'en 1910 ». « Monsieur Thirion né et mort à Saxon-Sion n'a jamais prononcé un mot de français avant 1914 ; il n'a plus prononcé un mot de patois après 1918 ». En revanche, le même auteur s'étonne que les jeunes filles de Praye parlent patois entre elles en 1923.

La situation a évolué de manière sensiblement différente dans le département de la Moselle. Son annexion en 1871 a provoqué un regain d'intérêt pour les deux langues locales. Dans les deux cas cela permettait d'affirmer son identité locale, et offrait en plus l'avantage de ne pas être compris des "vieux-allemands" (pour le patois roman) et même de la plupart d'entre eux (pour les dialectes germaniques). Si l'allemand standard (Hochdeutsch) était la langue officielle du Reichsland, le français restait la langue de l'administration et de l'enseignement dans les communes réputées francophones, et son emploi restait toléré ailleurs (même si c'était mal vu par certains). Dans la biographie d'Hubert Vion, curé de Bazoncourt de 1869 à 1896 et auteur de plusieurs ouvrages sur le lorrain roman, on raconte qu'il eut l'audace d'adresser un compliment en patois roman à l'empereur Guillaume II en visite dans la régionCommune de Bazoncourt : Bulletin Communal, , juillet 2017 (lire en ligne). Ainsi, pendant que le lorrain roman subissait un très net et très rapide recul en Meurthe-et-Moselle, Meuse et dans les Vosges, il connaissait un certain regain en Moselle. C'est seulement à partir de 1945 que l'on cessa de le parler dans ce département.

Toponymie Dans l'ancien Lorrain, le phonème obtenu avec la lettre X et sa prononciation « à la française » n'existe pas. La lettre X présente dans de très nombreux toponymes et quelques patronymes lorrains est à l'origine une erreur de graphie. Émile Badel dans son Dictionnaire des noms de rues à Nancy dénonce « la corruption verbale des toponymes lorrains contenant une lettre "x" ». Il explique que cette lettre s'est substituée à la lettre grecque <χ> (chi) dont la phonétique est totalement différente. Pour bien marquer sa désapprobation, il conclut le sujet par ces mots : « la mauvaise prononciation moderne n'est donc que le fait d'une sorte de pédantisme qui a la prétention de savoir lire correctement »Émile Badel, Dictionnaire historique des rues de Nancy de 1903 à 1905, page 317, Nancy, Imprimerie Louis Kreis (lire en ligne). D'autres pensent que c'est l'apparition de l'imprimerie avec un jeu limité de caractères qui a opéré la substitution entre <χ> et <x>.

À l'origine, le phonème lorrain aujourd'hui mal orthographié <x> était un son [x] ressemblant au <ch> allemand ou à la jota espagnole ou encore au <c'h> breton, son que l'on rencontre également par exemple en Arabe et en Russe. Dans les documents d'étude du Lorrain-roman de la fin du siècle et début du , ce phonème est écrit <hh> par les philologues (voir entre autres les ouvrages de Léon Zéliqzon).

Dans les patronymes d'origine lorraine et dans les toponymes lorrains, la prononciation de la lettre <x> est, selon les cas, indiquée <ch, c, s, ss> et <z> dans des ouvrages du et du ; à titre d'exemple, les prononciations de Xertigny et Xivray sont indiquées et en 1756Augustin Calmet, Notice de la Lorraine, Nancy, 1756, les prononciations de Xocourt et Vaxy sont indiquées et en 1861Société d'archéologie lorraine, Mémoires de la Société d'archéologie lorraine, série, volume, 1861, quant au x de Saint-Max il est muet à cette époque : . Concernant cette dernière ville, on entendait encore à la fin du d'anciens habitants prononcer un [ʁ] guttural et très assourdi, à peine audible, à la fin du toponyme. Exemple : Saint-Mâr. Cet «assourdissement» de la dernière lettre n'était pas rare. Il se produisait sur le [e] final de Toul prononcé Toue. Il est important de comprendre la différence entre cet "assourdissement" et l’élision que l'on rencontre à Foug (Fou en lorrain), à Einville-au-Jard (Einville-au-Ja) et surtout à Art-sur-Meurthe (É-su-Meu).

Autour de Charmes et d'Épinal, les toponymes avec <x> se prononçaient [s] jusqu'à la fin du : Nomexy se prononçait Nome'si, Vaubexy se prononçait Vaube'si, Ubexy se prononçait Ube'si.

L'évolution de la prononciation des noms aux n'est probablement pas un phénomène nouveau. Il faut avoir à l'esprit que ces prononciations sont celles d'une période historique donnée et qu'elles étaient probablement très différentes plus tôt dans l'histoire.

Quelques exemples de localités en lorrain roman du Ernest de Bouteiller, Dictionnaire topographique de l'ancien département de la Moselle, rédigé en 1868 sous les auspices de la Société d'archéologie et d'histoire de la Moselle, Paris, Imprimerie nationaleHenri Lepage, Dictionnaire topographique du département de la Meurthe, Paris, Imprimerie impériale, 1862 : S'li en Sauneu (Silly-en-Saulnois), Aumanv'lé (Amanvillers), Auvlé (Avillers), Circo (Circourt), Ronco (Roncourt), Ansrevelle (Ancerville), Fieuvelle (Fléville), Lech'ire (Lixières), Méch'ly (Marsilly), Ma-lai-tô (Mars-la-Tour), Mékieuf (Mécleuves), Bieu (Beux), Monteu (Montoy), Augondange/Agondanche (Hagondange), Souagsonche (Xouaxange), Chaméni (Xermaménil), Lovni (Louvigny), Coïni (Colligny), Ponteu (Pontoy), Pinaud (Épinal), Giromouè (Gérardmer), Rambièlè (Rambervillers), Nanceye (Nancy), Lâchou (Laxou), L'nainville (Lunéville), Toue (Toul), Sallebo (Sarrebourg), Ouëpy (Woippy), Virtang (Virton).

On trouve de nombreux mots lorrains dans les noms de rues à Metz avec le pont Sailli, les rues Wad-Billy, de la Baue, aux Ossons, Paille-Maille, Chambière, Coffe Millet, Taison, de Saulnerie, en Fournirue, en Chandelerue. À Nancy : porte de la Craffe, sentier de la Teulotte, rues de la Boudière, de la Foucotte, des Michottes, de la croix d'Auyot, de l'Atrie. À Malzéville, rues de l'Embanie, du Salvon, du Chazeau. À Laxou, rue Com des Chicottes ; dans cette ville, le nom lorrain rue du Chaucheu a été traduit en rue du Pressoir. À Épinal, place de l'Atre, rues du Boudiou, Vautrin (patronyme lorrain), du Saulcy, des Béguinettes, de la Maix. À Gerbéviller, rue de la Deuil. À Moyen, rue de la Ouette charrière. À Dombasle-sur-Meurthe, rue de l'Embanie, du Couaroil, de Behard.

Déclamation Le nombre de locuteurs étant très réduit en 2019, il est possible d'écouter la fable d’Ésope, « la bise et le soleil », dans plusieurs variantes du lorrain roman depuis la page de lAtlas sonore des langues régionales de France., onglet France hexagonale.