Herman Kahn ( à Bayonne (New Jersey) – à Chappaqua (New York)) est l'un des grands futurologues du dernier tiers du . Employé par la RAND Corporation, il s'imposa d'abord comme penseur de la géostratégie et théoricien des systèmes, avant de devenir l’âme d’un « think tank », l’Institut Hudson. Il s'efforça de penser les conséquences d'une guerre nucléaire ce qui l'amena à préconiser le développement de techniques de survie appropriées ; ces préoccupations en firent l'une des sources d’inspiration du film satirique de Stanley Kubrick Docteur Folamour.
Ses origines Kahn est né d'un couple de tailleurs juifs originaires d'Europe centrale.. Il grandit dans le Bronx, puis à Los Angeles après le divorce de ses parents.. Il suivit les cours de physique de l’UCLA. Au cours de la Seconde guerre mondiale, il servit dans les transmissions en Birmanie. Au terme de la guerre, il passa sa licence à UCLA et s'inscrivit en thèse au Caltech. Il interrompit ses études faute d'argent, mais obtint le M.Sc. Il fut embauché chez un promoteur immobilier, puis un ami, Samuel Cohen, futur inventeur de la bombe à neutrons, le fit recruter chez RAND CorporationCf. .. Il y travailla au développement de la bombe à hydrogène, puis partit travailler au Laboratoire national Lawrence Livermore en Californie du Nord, où il collabora avec Edward Teller, John von Neumann, Hans Bethe, et le mathématicien Albert Wohlstetter.
Ses théories sur la guerre froide Kahn s'est surtout imposé par les multiples stratégies qu'il imagina au cours de la guerre froide pour faire face à l’« impensable », à savoir l’équilibre de la terreur, ce qu'il fit en s’appuyant sur la théorie des jeux (Kahn est, à ce sujet, considéré comme l’un des pères de l’analyse par scénarios). Vers le milieu des années 1950, la stratégie nucléaire du gouvernement Eisenhower, telle qu’elle fut résumée par le Secrétaire d'État John Foster Dulles, était celle des « représailles massives ». Cette politique, surnommée politique du New Look., consistait à répliquer à toute attaque soviétique par l’emploi de l’arme nucléaire. L'armée de l’URSS, en effet, disposait d'effectifs bien supérieurs à ceux de l'armée américaine, et pour cette raison même elle menaçait trop de points du globe pour que les Américains puissent y faire face de manière conventionnelle.
Kahn considérait que cette politique était intenable parce qu'elle était simpliste et potentiellement instable. Il n'était pas difficile d'imaginer que cette doctrine du suscitait les risques d'attaque nucléaire en donnant aux Soviétiques une bonne raison d'attaquer avec des armes nucléaires les bases de porteurs d'engins américaines avant toute attaque conventionnelle en un autre point du globe (par ex. en Corée, Afrique, etc.), tuant dans l’œuf toute possibilité de réplique et contraignant les États-Unis à la guerre conventionnelle qu'ils voulaient précisément éviter.
En 1960, alors que les tensions de la guerre froide étaient à leur paroxysme avec la « crise du Spoutnik » et qu'on s'inquiétait d'un écart croissant () entre les arsenaux nucléaires des deux blocs, Kahn publia un essai intitulé , dont le titre est une allusion transparente au traité classique du De la guerre du stratège prussien Carl von Clausewitz. La thèse que Kahn y exposait repose sur deux hypothèses, l’une évidente, l’autre très discutable : premièrement, qu'une guerre nucléaire est plausible, puisque les États-Unis et l’Union soviétique disposent désormais d’arsenaux nucléaires massifs pointés l'un vers l'autre ; deuxièmement que, comme toute guerre, elle aura un vainqueur.
Selon Kahn, qu'un tel conflit fasse des centaines de millions de victimes ou que « seules » quelques métropoles soient détruites, cela n’empêchera pas la vie humaine de subsister, de même qu’elle a par exemple résisté à la peste noire qui avait dépeuplé l’Europe au , ou de même que le Japon s’est remis de l’attaque nucléaire limitée de 1945, contrairement aux scénarios apocalyptiques inspirés du déroulement des guerres conventionnelles. Les différentes issues pouvaient bien être plus horribles que tout ce qu’on avait pu voir ou imaginer jusque-là : il n'en demeure pas moins que certaines seraient pires que d’autres. Quelle que puisse être l’ampleur des destructions, les survivants n’en viendront jamais, selon l’auteur, « à envier le sort des morts » : croire le contraire reviendrait à conclure que la dissuasion est finalement sans fondement. Si les Américains ne sont pas prêts à accepter les conséquences d’un conflit nucléaire, quel que soit son degré d'horreur, alors leur menace perd toute crédibilité. Sans une détermination implacable et sans faille d’« appuyer sur le bouton », toute la batterie des préparatifs et des déploiements militaires n’est qu'un bluff coûteux.
Cet essai se présente comme une application de la théorie des systèmes et de la théorie des jeux à la stratégie et à l’économie. Kahn estimait que, pour que la dissuasion ait quelque effet, il fallait convaincre les Soviétiques que les États-Unis sont encore capables de frapper après-coup (), afin que les membres du Politburo soient bien conscients que l’attaque la plus minutieuse de leur camp n'empêchera jamais une salve de représailles de laisser leur pays entièrement détruit :
En apparence, ce raisonnement rappelle la doctrine antérieure de l’équilibre de la terreur, ou , mais Kahn critique précisément cette doctrine, émanant de John von Neumann : dans la pensée stratégique de Herman Kahn, disposer d'importantes forces conventionnelles constitue un élément-clef de la puissance, car elles permettront de résorber efficacement les tensions provoquées par des conflits mineurs de par le monde sans recourir de manière déraisonnable à l’option nucléaire.
En 1962 Hermann Khan publie pour la Rand Corporation une échelle d'escalade des conflits à , qu'il étend à en 1965. : Crise apparente Gestes politiques, économiques et diplomatiques Déclarations solennelles et formelles Durcissement des positions, Confrontation des volontés. Démonstration de force Une mobilisation importante Harcèlement « légal » – Rétorsions Actes de violence et de harcèlement Confrontations militaires dramatiques Rupture provocatrice des relations diplomatiques. Statut Super-Prêt Grande guerre conventionnelle (ou actions). Escalade composée de grande ampleur Déclaration de guerre conventionnelle limitée Une guerre à peine nucléaire Les « ultimatums » nucléaires Évacuations limitées (20%) Démonstration spectaculaire ou démonstration de force Attaque de contre-force « justifiable » Embargo ou blocus « pacifique » à l'échelle mondiale Guerre nucléaire locale – exemplaire Déclaration de guerre nucléaire limitée Guerre nucléaire locale – Militaire Contre-mesures inhabituelles, provocatrices et importantes Évacuation (70%) Attaque de démonstration contre la zone intérieure Attaque exemplaire contre des militaires Attaques exemplaires contre les biens Attaques exemplaires contre la population Évacuation complète (95%) Représailles réciproques Déclaration officielle de guerre « générale » Contre-guerre de « propriété » au ralenti Guerre de contre-force au ralenti Salve de réduction de force contrainte Attaque désarmante contrainte Attaque de contre-force avec évitement Attaque de contre-force non modifiée Guerre de contre-ville au ralenti Salve de contre-valeur Attaque désarmante augmentée Attaque de dévastation civile Guerre générale contrôlée Spasme/Guerre insensée
« Penser l'impensable » Sa détermination à envisager le pire ternit la réputation de Kahn, homme pourtant réputé affable en privé. Contrairement à la plupart des géostratèges, Kahn était entièrement prêt à examiner les différentes situations possibles dans un monde post-nucléaire. Aucun des scénarios conventionnels ne le rebutait. Il ne voyait par exemple dans les retombées nucléaires qu’un désagrément ou une contrainte supplémentaire pour les survivants ; même le risque de stérilité ou les malformations ne provoqueraient pas l’extinction de l’Homme, parce que de toute façon une majorité de survivants ne serait pas affectée. La nourriture contaminée serait réservée à la consommation des personnes âgées, probablement destinées à mourir avant qu’un cancer lié à la radioactivité ne les frappe. Quelques préparatifs, même peu ambitieux : construire un abri antiatomique, prévoir des scénarios d’évacuation, et faire des exercices de sécurité civile (mesures aujourd'hui symptomatiques de la paranoïa des années 1950) suffiraient à insuffler à la population la volonté de rebâtir. Il allait jusqu'à recommander au gouvernement de proposer aux propriétaires une assurance contre les dégâts nucléaires. Kahn estimait que la mise sur pied d'un dispositif efficace de sécurité civile constituait une forme de dissuasion supplémentaire, parce qu'elle mettait l'ennemi au défi de vraiment ruiner un pays, faisant ainsi perdre à l'option nucléaire une partie de ses séductions. La préparation à de telles éventualités était, selon Kahn, le prix à payer pour épargner à l'Europe la destruction massive que prévoyait la doctrine antérieure de l’équilibre de la terreur.
Quelques pacifistes, parmi lesquels A. J. Muste et Bertrand Russell, ont apprécié le livre de Kahn, en ce qu'il donnait une argumentation solide pour évoluer vers le désarmement en montrant qu'une guerre nucléaire était inévitable Cf. : Herman Kahn advances three theses: 1) There will probably be a thermonuclear war; 2) It will not be the end of civilisation; 3) After it, but not before, a world government will be created which will prevent further thermonuclear war. Very reluctantly, I am compelled to agree with the first of these theses.... ; mais d'autres l'ont violemment critiqué en argumentant que l'idée selon laquelle on peut sortir vainqueur d'un tel conflit ne fait que le rendre plus probable.
Un « think tank » : l'Institut Hudson